quelque chose de terrible!... Et avec son imagination romanesque
et méridionale, le brave Tarasconnais se voyait déjà
tombant aux mains des eunuques, décapité, mieux que cela
peut-être, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa
[5]tête à côté de lui. Cela le refroidissait un peu.... En attendant,
la petite pantoufle continuait son manège, et les yeux
d'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleurs
de velours noir, en ayant l'air de dire:
--Cueille-nous!...
[10]L'omnibus s'arrêta. On était sur la place du Théâtre, à
l'entrée de la rue Bab-Azoun. Une à une, empêtrées dans leurs
grands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec une
grâce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine de
Tartarin se leva la dernière, et en se levant son visage passa si
[15]près de celui du héros qu'il l'effleura de son haleine, un vrai
bouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de pâtisserie.
Le Tarasconnais n'y résista pas. Ivre d'amour et prêt à tout,
il s'élança derrière la Mauresque.... Au bruit de ses buffleteries
elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour
[20]dire «chut!» et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petit
chapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de
Tarascon se baissa pour le ramasser; mais, comme notre héros
était un peu lourd et très chargé d'armures, I'opération fut assez
longue....
[25]Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son coeur,--la
Mauresque avait disparu.