Page 51

quelque chose de terrible!... Et avec son imagination romanesque

et méridionale, le brave Tarasconnais se voyait déjà

tombant aux mains des eunuques, décapité, mieux que cela

peut-être, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa

[5]tête à côté de lui. Cela le refroidissait un peu.... En attendant,

la petite pantoufle continuait son manège, et les yeux

d'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleurs

de velours noir, en ayant l'air de dire:

--Cueille-nous!...

[10]L'omnibus s'arrêta. On était sur la place du Théâtre, à

l'entrée de la rue Bab-Azoun. Une à une, empêtrées dans leurs

grands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec une

grâce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine de

Tartarin se leva la dernière, et en se levant son visage passa si

[15]près de celui du héros qu'il l'effleura de son haleine, un vrai

bouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de pâtisserie.

Le Tarasconnais n'y résista pas. Ivre d'amour et prêt à tout,

il s'élança derrière la Mauresque.... Au bruit de ses buffleteries

elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour

[20]dire «chut!» et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petit

chapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de

Tarascon se baissa pour le ramasser; mais, comme notre héros

était un peu lourd et très chargé d'armures, I'opération fut assez

longue....

[25]Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son coeur,--la

Mauresque avait disparu.

Tartarin de Tarascon(#10687) · 第 90 / 170 题