Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou
trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était
humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait.
«Si je faisais un somme en attendant le jour?» se dit-il, et,
[5]pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri....
Mais voilà le diable! cette tente-abri était d'un système si ingénieux,
si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.
Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damnée
tente ne s'ouvrit pas.... Il y a des parapluies qui, par des
[10]pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là....
De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se
coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.
«_Ta, ta, ra, ta, Tarata!_....
--_Qués aco?..._» fit Tartarin, s'éveillant en sursaut.
[15]C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaient
la diane, dans les casernes de Mustapha.... Le tueur de
lions, stupéfait, se frotta les yeux.... Lui qui se croyait en
plein désert!... Savez-vous où il était...? Dans un carré
d'artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de
[20]betteraves.
Son Sahara avait des légumes.... Tout près de lui, sur la
jolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes,
toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant: on se
serait cru aux environs de Marseille, au milieu des _bastides_ et
[25]des _bastidons_.
La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi
étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante
humeur.
«Ces gens-là sont fous,» se disait-il, «de planter leurs artichauts dans
[30]le voisinage du lion.... car enfin, je n'ai pas rêvé....
Les lions viennent jusqu'ici.... En voilà la preuve....»
La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyant
avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil