Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarin
de Tarascon le comprit.
Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce
joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce
[5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores
blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches
grêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant,
il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaient
des larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»
[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore tout
de suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.
D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doublées
de cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription:
TARTARIN DE TARASCON
CAISSE D'ARMES.
Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il
[15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage
pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau
chasser le lion, on pense tout de même en route.
Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves
alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon,
[20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant
à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof,
des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin
le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie
portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre
[25]des quatre-voleurs.
Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui;
mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates,
apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ
était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.