grandes pages de son histoire et au singulier événement qui
devait donner l'essor à cette incomparable destinée.
C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de
Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le
[5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté....
Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite
effaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... un
lion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin
croise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On
[10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce
qu'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de
Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à
Tarascon et venait de s'installer sur la place du château avec un
tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion
[15]de l'Atlas.
Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme,
pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseurs
de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur
leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde,
[20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées!
L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne
trouvait un mot à dire....
Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille
encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....
[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-dire
la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves,
le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de
cette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans son
imagination....
[30]Un lion, mille dieux!...
Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarin
n'en pouvait supporter....
Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.