Page 9

C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait

sa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme

avait su prendre tout le monde.

[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant

Bravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui:

«C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissait

en lapins, après en avoir tant habillé.

La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en

[10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlant

de lui:

«C'est un caractère!»

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche,

son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas

[15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où,

quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits

décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour

de l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche

soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette

[20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les

portefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant du

coin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras,

ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:

«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»

[25]DOUBLES MUSCLES!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses

doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse

du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,

[30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui pesait,

Tartarin de Tarascon(#10687) · 第 32 / 170 题