IV

Ce jour-là, une grande cérémonie devait avoir lieu à la basilique du

Sacré-Coeur. Dix mille pèlerins assisteraient à une bénédiction

solennelle du Saint-Sacrement. Et, en attendant quatre heures, l'heure

fixée, Montmartre allait être envahi, les pentes noires de monde, les

boutiques d'objets religieux assiégées, les buvettes débordantes, toute

une fête foraine; tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait à

la volée, au-dessus de ce peuple en liesse.

Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que

Guillaume et Mère-Grand s'y trouvaient seuls; et un mot qu'il entendit

l'arrêta, le fit écouter, sans scrupule, caché derrière une haute

bibliothèque tournante. Mère-Grand, assise à sa place habituelle, près

du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.

--Mère, tout est prêt, c'est pour aujourd'hui.

Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, très pâle.

--Ah!... Vous êtes décidé.

--Oui, irrévocablement. A quatre heures, je serai là-bas, tout sera

fini.

--C'est bien, vous êtes le maître.

Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de

loin, comme déjà hors du monde. On le sentait inébranlable, tout entier

à son rêve tragique, à son idée fixe de martyre, désormais cristallisée,

enfoncée en plein crâne. Mère-Grand le regardait de ses pâles yeux de

femme héroïque, vieillie dans la souffrance des autres, dans

l'abnégation et le dévouement d'un coeur intrépide, que l'idée seule

du devoir exaltait. Elle l'avait aidé à régler les moindres détails,

elle savait donc son effroyable dessein; et, si la justicière qui était

en elle, après tant d'iniquités vues et endurées, acceptait l'idée des

expiations farouches, le monde purifié par la flamme du volcan, elle

croyait trop à la nécessité d'être brave et de vivre sa vie jusqu'au

bout, pour qu'elle pût jamais trouver la mort bonne et féconde.

--Mon fils, reprit-elle doucement, j'ai vu grandir votre projet, il ne

m'a ni surprise ni révoltée, je l'ai admis comme la foudre, comme le feu

même du ciel, d'une pureté et d'une force souveraines. A toute heure, je

vous ai soutenu, j'ai voulu être votre conscience et votre volonté...

Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise: on ne déserte pas la

vie.

--Mère, c'est inutile, j'ai donné ma vie, je ne puis la reprendre... Ne

voulez-vous donc plus être ma volonté, comme vous le dites, celle qui

doit rester et agir?

Elle ne répondit pas, elle l'interrogea elle-même, avec une gravité

lente.

--Alors, il est inutile que je vous parle des enfants, de moi, de la

maison... Vous avez bien réfléchi, vous êtes résolu?

Et, comme il disait oui, simplement, elle répéta:

--C'est bien, vous êtes le maître... Je serai celle qui reste et qui

agit. N'ayez aucune crainte, votre testament est en bonnes mains. Tout

ce que nous avons arrêté ensemble, sera fait.

De nouveau, ils se turent. Puis, elle demanda encore:

--A quatre heures, au moment de cette bénédiction?

--Oui, à quatre heures.

Elle le regardait toujours de ses pâles yeux, d'une simplicité, d'une

grandeur surhumaine, dans sa mince robe noire. Et ce regard d'infinie

vaillance, de tristesse profonde aussi, le bouleversa brusquement

d'émotion. Ses mains tremblèrent, il demanda:

--Mère, voulez-vous que je vous embrasse?

--Ah! de grand coeur, mon fils. Si votre devoir n'est pas le mien,

vous voyez que je le respecte, et que je vous aime.

Ils s'embrassèrent, et quand Pierre, glacé, se montra, Mère-Grand avait

repris paisiblement son ouvrage, tandis que Guillaume allait et venait,

mettait un peu d'ordre sur une planche du laboratoire, de son air actif

accoutumé.

A midi, au moment du déjeuner, il fallut attendre un instant Thomas, qui

se trouvait en retard. Les deux autres grands fils, François et Antoine,

rentrés depuis longtemps, plaisantaient, se fâchaient avec des rires, en

disant qu'ils mouraient de faim. Marie avait justement fait une crème,

et elle en était très fière, elle criait qu'on allait tout manger, que

les gens en retard n'en auraient pas. Aussi, lorsque Thomas parut,

fut-il accueilli par des huées.

--Mais ce n'est pas ma faute, expliqua-t-il. J'ai eu la bêtise de

remonter par la rue de la Barre, et vous n'avez pas l'idée dans quelle

foule je suis tombé. Sûrement, les dix mille pèlerins ont campé là. On

m'a dit qu'on en avait empilé tant qu'on avait pu dans l'abri

Saint-Joseph. Les autres ont dû coucher dehors. Et, à cette heure, ils

mangent un peu partout, dans les terrains vagues, jusque sur les

trottoirs. On ne peut pas poser le pied, sans craindre d'en écraser un.

Le déjeuner fut très gai, d'une gaieté que Pierre trouva excessive et

comme jouée. Cependant, les enfants ne devaient rien savoir de

l'effrayante chose, toujours présente et invisible, dans l'éclatant

soleil de cette belle journée de juin. Etait-ce donc que, par moments,

durant les courts silences qui se faisaient, entre deux éclats joyeux,

la vérité passait, l'obscur pressentiment des grandes tendresses qu'un

deuil menace? Guillaume pourtant avait son bon sourire de tous les

jours, un peu pâli peut-être, la voix d'une douceur de caresse. Mais

jamais Mère-Grand n'avait paru plus muette ni plus grave, à cette table

si fraternelle, qu'elle présidait en reine mère, obéie et respectée. Et

la crème de Marie eut un joli succès, on la félicita, on la fit rougir.

Brusquement, un lourd silence tomba de nouveau, un froid de mort souffla

et blêmit les visages, pendant que les petites cuillers achevaient de

vider les assiettes.

--Ah! ce bourdon! s'écria François, il est vraiment obsédant, on en a la

tête grosse, et qui éclate!

La Savoyarde s'était mise à sonner, un son pesant, dont les ondes

obstinées s'envolaient sur Paris immense. Tous l'écoutaient.

--Est-ce qu'elle va sonner comme ça jusqu'à quatre heures? demanda

Marie.

--Oh! à quatre heures, dit Thomas, au moment de la bénédiction, ce sera

bien autre chose. La grande volée, le branle d'allégresse, le chant de

triomphe!

Guillaume souriait toujours.

--Oui, oui, ceux qui voudront ne pas en avoir les oreilles cassées,

feront bien de fermer leurs fenêtres. Le pis est que, si Paris ne veut

pas l'entendre, il l'entend tout de même, et jusqu'au Panthéon, m'a-t-on

dit.

Mère-Grand restait muette et impassible. Ce qui offensait Antoine,

c'était l'abominable imagerie religieuse que les pèlerins s'arrachaient,

ces Jésus de bonbonnière, la poitrine ouverte, montrant leur coeur

sanguinolent. Rien n'était d'une matérialité plus répugnante, d'une

imagination d'art plus basse et plus grossière. Et l'on quitta la table

en causant très haut, pour s'entendre, au milieu du retentissement de la

grosse cloche.

Tous ensuite se remirent au travail. Mère-Grand reprit son éternelle

couture, tandis que Marie, assise près d'elle, brodait. Les trois fils

étaient de leur côté chacun à sa besogne, levant parfois la tête,

échangeant un mot. Et, jusqu'à deux heures et demie, Guillaume parut

s'occuper aussi, d'un air très attentif. Pierre seul, les membres

brisés, le coeur éperdu, allait et venait, les voyait tous comme du

fond d'un cauchemar, bouleversé par les mots les plus innocents, qui

prenaient pour lui des sens terribles. Pendant le déjeuner, il avait dû

se dire un peu souffrant, afin d'expliquer l'affreux malaise où le

jetait cette table rieuse; et, maintenant, il attendait, regardait,

écoutait, dans une anxiété croissante.

Un peu avant trois heures, Guillaume, après avoir consulté sa montre,

prit tranquillement son chapeau.

--Eh bien! je sors.

Les trois fils, Mère-Grand et Marie avaient levé la tête.

--Je sors... Au revoir.

Pourtant, il ne partait pas. Pierre le sentit qui luttait, qui se

raidissait, secoué d'une effroyable tempête intérieure, mettant tout son

effort à ne montrer ni frisson ni pâleur. Ah! qu'il devait souffrir, de

ne pouvoir les embrasser une dernière fois, ses trois grands fils, s'il

ne voulait pas éveiller en eux quelque soupçon, qui les mettrait en

travers de sa mort! Et il se vainquit, dans un héroïsme suprême.

--Au revoir, les enfants.

--Au revoir, père... Tu rentreras de bonne heure?

--Oui, oui... Ne vous inquiétez pas de moi, travaillez bien.

Mère-Grand ne le quittait pas de ses yeux fixes, dans son souverain

silence. Mais elle, il l'avait embrassée. Et il la regarda, leurs

regards un instant se confondirent, tout ce qu'il avait voulu, tout ce

qu'elle avait promis, leur rêve commun de vérité et de justice.

--Dites, Guillaume, cria gaiement Marie, si vous descendez par la rue

des Martyrs, voulez-vous me faire une commission?

--Mais certainement.

--Entrez donc chez ma couturière, prévenez-la que je n'irai essayer ma

robe que demain matin.

Il s'agissait de sa robe de noce, une robe de petite soie grise, dont

elle plaisantait le grand luxe. Quand elle en parlait, elle-même et tout

le monde riaient.

--Entendu, ma chère, dit Guillaume, qui s'égaya lui aussi. La robe de

Cendrillon allant à la cour, le brocart et les dentelles des fées, pour

qu'elle soit très belle et très heureuse.

Mais les rires se turent, et il sembla, une fois encore, dans le brusque

silence, que la mort passait, un grand bruit d'ailes, un grand froid

dont le frisson glaça les coeurs de ceux qui restaient là.

--Ah! cette fois, reprit-il, c'est pour de bon... Au revoir, les

enfants!

Et il partit, il ne se retourna même pas. On entendit son pas ferme qui

se perdait sur le gravier du petit jardin.

Pierre, qui avait allégué un prétexte, le suivit à deux minutes de

distance. D'ailleurs, il n'avait que faire, pour ne pas le perdre, de

marcher derrière ses talons; car il savait où il allait, une certitude

intime, absolue, lui disait qu'il le retrouverait à cette porte ouvrant

sur les substructions de la basilique, et d'où il l'avait vu sortir

l'avant-veille. Aussi ne tâcha-t-il pas de le retrouver parmi la foule

des pèlerins, dont le flot se rendait à l'église. Il se contenta de se

hâter, gagna l'atelier de Jahan. Et, comme il y arrivait, il aperçut,

selon son attente, Guillaume, qui se glissait par la palissade et qui

disparaissait. L'écrasement, le désordre d'un tel concours de fidèles le

favorisèrent à son tour, lui permirent de suivre son frère, de franchir

la porte, sans être vu. Un instant, il dut s'arrêter et respirer, tant

les battements de son coeur l'étouffaient.

De l'étroit palier, un escalier descendait, très raide, tout de suite

obscur. Dans cette nuit de plus en plus profonde, Pierre se risqua, avec

d'infinies précautions, posant les pieds doucement, pour ne faire aucun

bruit. La main au mur, il se guidait, tournait, s'enfonçait comme en un

puits. La descente d'ailleurs ne fut pas très longue. Et, lorsqu'il

sentit la terre battue sous ses pieds, il s'arrêta, n'osa plus bouger,

par crainte de trahir sa présence. Les ténèbres étaient d'une épaisseur

d'encre. Un lourd silence, plus un bruit, plus un souffle. Comment se

diriger? Quel côté fallait-il prendre? Il hésitait, lorsque, devant lui,

à une vingtaine de pas, il vit luire une étincelle, la brusque lueur

d'une allumette. C'était Guillaume qui allumait une bougie. Il reconnut

ses larges épaules, il n'eut plus qu'à suivre la petite lumière, le long

d'une sorte de couloir souterrain, maçonné et voûté. Le trajet lui parut

interminable, et il lui sembla qu'il marchait vers le nord, sous la nef

de la basilique.

Puis, tout d'un coup, la petite lumière s'arrêta, se fixa. Pierre

continua de s'approcher doucement, resta dans l'ombre pour regarder. Au

milieu d'une sorte de rotonde basse, sous la crypte, Guillaume venait de

coller le bout de sa bougie sur le sol même; et il s'était mis à genoux,

il avait dérangé une longue pierre plate, qui semblait fermer un trou.

On était là dans les fondations, on y voyait un de ces piliers, un de

ces puits où l'on avait coulé du béton, pour soutenir l'édifice. C'était

contre le pilier même que le trou s'enfonçait, soit fêlure naturelle

lézardant le terrain, soit fente profonde produite par un tassement.

D'autres piliers s'indiquaient aux alentours, que la lézarde paraissait

aussi gagner, par des fendillements ramifiés en tous sens. Et Pierre, à

voir son frère penché ainsi, tel qu'un mineur examinant une dernière

fois la mine qu'il a préparée, avant de mettre le feu à la mèche, eut

la brusque divination de l'énorme et terrifiante chose: des quantités

considérables du terrible explosif apportées là, vingt voyages faits

avec précaution, à des heures choisies, toute cette poudre versée dans

la fêlure, contre le pilier, d'où elle s'était répandue au fond des plus

minces fentes, saturant le sol à une grande profondeur, formant de la

sorte une mine naturelle d'une puissance incalculable. Maintenant, la

poudre affleurait sous la pierre que Guillaume venait d'écarter. Il n'y

avait qu'à jeter une allumette, et tout sauterait.

Une horreur glacée cloua Pierre un instant. Il aurait été incapable de

faire un pas, de jeter un cri. En haut, il revoyait la cohue

grouillante, les dix mille pèlerins qui s'entassaient dans les hautes

nefs de la basilique, pour la bénédiction du Saint-Sacrement. La

Savoyarde mugissante sonnait à toute volée, l'encens fumait, les dix

mille voix entonnaient un cantique de magnificence et d'allégresse. Et,

tout d'un coup, c'était la foudre, le tremblement de terre, le volcan

qui s'ouvrait, qui engloutissait, en un flot de flamme et de fumée,

l'église entière, avec son peuple de croyants. Sans doute, en brisant

les piliers de soutien, en bouleversant le sol peu solide, la force

extraordinaire de l'explosion allait fendre l'édifice, en jeter la

moitié sur les pentes qui dévalent vers Paris, jusqu'à la place du

Marché, tout en bas, tandis que le reste, le côté de l'abside,

s'écroulerait, s'abîmerait sur place. Et quelle effroyable avalanche, la

forêt brisée des échafaudages, la pluie des matériaux géants, coulant,

bondissant parmi la poussière, s'abattant sur les toitures d'en dessous,

tout Montmartre lui-même menacé, par la violence de la secousse, de

s'effondrer en un tas immense de décombres!

Guillaume s'était relevé. La bougie, posée à terre, dont la flamme

brûlait haute et droite, projeta sa grande ombre, qui semblait emplir le

souterrain. Cette petite lueur, dans tout ce noir, n'était qu'une

étoile immobile et triste. Il s'approcha, pour voir l'heure à sa montre.

Trois heures cinq minutes. Il avait près d'une heure à attendre, étant

sans hâte, exact en sa résolution. Et il s'assit sur une pierre, il ne

bougea plus, d'une patience tranquille. La bougie éclairait son pâle

visage, son grand front en forme de tour, couronné de cheveux blancs,

toute cette face énergique que ses yeux éclatants et ses moustaches

restées brunes faisaient encore belle et jeune. Pas un de ses traits ne

remuait, il regardait le vide. A cette minute suprême, quelles pensées

traversaient son crâne? Et pas un frisson, la nuit pesante, le silence

éternel et profond de la terre.

Alors, Pierre, domptant les battements de son coeur, s'avança. Au

bruit des pas, Guillaume s'était levé, menaçant. Mais, tout de suite, il

reconnut son frère, il ne parut pas étonné.

--Ah! c'est toi, tu m'as suivi... Je sentais bien que tu avais mon

secret. Et c'est un chagrin pour moi que tu en abuses, en venant me

rejoindre... Tu aurais dû m'éviter cette peine dernière.

Pierre joignit ses mains tremblantes, voulut le supplier tout de suite.

--Frère, frère...

--Non, ne parle pas encore. Si tu le désires absolument, je t'écouterai

plus tard. Nous avons à nous près d'une heure, nous pouvons causer...

Mais je voudrais que tu comprisses l'inutilité de tout ce que tu crois

avoir à me dire. Ma résolution est formelle, je l'ai discutée longtemps,

je ne vais agir que selon ma raison et ma conscience.

Et, de son air tranquille, il conta comment, décidé à un grand acte, il

avait longtemps hésité sur le choix du monument qu'il détruirait.

L'Opéra l'avait un moment tenté; puis, l'ouragan de colère et de justice

balayant ce petit monde de jouisseurs, lui était apparu sans haute

signification, comme entaché d'une basse jalousie de convoitise.

Ensuite, il avait songé à la Bourse: là, il frappait l'argent qui

corrompt, la société capitaliste sous laquelle râle le salariat;

seulement, n'était-ce pas encore bien restreint, bien spécial? L'idée du

Palais de Justice, de la salle des Assises surtout, l'avait aussi hanté.

Quelle tentation de faire justice de notre justice humaine, de balayer

le coupable avec les témoins, avec le procureur général qui le charge,

l'avocat qui le défend, les magistrats qui le jugent, le public badaud

qui vient là comme à un roman-feuilleton! et quelle farouche ironie que

cette justice supérieure et sommaire du volcan avalant tout, sans

s'arrêter au détail! Mais le projet qu'il avait longtemps caressé,

c'était de faire sauter l'Arc de Triomphe. Là était pour lui le monument

exécrable qui perpétuait la guerre, la haine entre les peuples, la

fausse gloire, si chèrement payée et si sanglante, des grands

conquérants. Il fallait le tuer, ce colosse, élevé à d'affreuses

tueries, qui avaient coûté inutilement tant d'existences. Et, s'il avait

pu l'engloutir dans le sol, il aurait eu cette grandeur héroïque de ne

causer aucune autre mort que la sienne, de mourir seul, foudroyé, écrasé

sous le géant de pierre. Quel tombeau, et quel souvenir à léguer au

monde!

--Les approches étaient impossibles, continua-t-il. Ni sous-sol, ni

cave, j'ai dû renoncer au projet... Et puis, je veux bien mourir seul.

Mais quelle leçon plus exécrable et plus haute, dans l'injuste mort

d'une foule innocente, de milliers d'inconnus, du flot qui passe! De

même que nos sociétés humaines, par l'injustice, par la misère, par

l'implacable dureté de leurs rouages, font tant d'innocentes victimes,

il faut qu'un attentat passe comme le tonnerre, supprimant des vies, au

hasard de sa route, en son impassible destruction. C'est le pied d'un

homme au milieu d'une fourmilière.

Révolté, Pierre eut un cri d'ardente protestation.

--Oh! frère, frère, est-ce toi qui dis ces choses?

Guillaume ne s'arrêta pas.

--Si j'ai fini par choisir cette basilique du Sacré-Coeur, c'est

qu'elle était sous ma main, facile à détruire. Mais c'est aussi qu'elle

m'importune et m'exaspère, c'est que je l'ai depuis longtemps

condamnée... Je te l'ai souvent dit, on n'imagine pas un non-sens plus

imbécile, Paris, notre grand Paris, couronné, dominé par ce temple bâti

à la glorification de l'absurde. N'est-ce point inacceptable, après des

siècles de science, ce soufflet au simple bon sens, cet insolent besoin

de triomphe, sur la hauteur, en pleine lumière? Ils veulent que Paris se

repente, fasse pénitence d'être la ville libératrice de vérité et de

justice. Non, non! il n'a qu'à balayer tout ce qui l'entrave, tout ce

qui l'injurie, dans sa marche de délivrance... Et que le temple croule

avec son dieu de mensonge et de servage! et qu'il écrase sous ses ruines

le peuple de ses fidèles, pour que la catastrophe, telle qu'une des

anciennes révolutions géologiques, retentisse aux entrailles de

l'humanité, la renouvelle et la change!

--Frère, frère, répéta de nouveau Pierre hors de lui, c'est toi qui

parles? tu en es là, toi le grand savant, toi le grand coeur? Quel

désastre a donc soufflé en toi, quelle démence t'agite, pour que tu

penses et que tu dises ces abominables choses?... Le soir d'éperdue

tendresse où nous nous sommes confessés l'un à l'autre, tu m'avais conté

ton rêve d'anarchie idéale, le plus haut, le plus fier, la libre

harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses forces naturelles,

créerait le bonheur. Mais, à l'idée du vol, à l'idée du meurtre, tu te

révoltais encore, tu écartais le fait, tu ne faisais que l'expliquer et

l'excuser... Que s'est-il donc passé pour que, du cerveau qui pense, tu

sois ainsi devenu la main atroce qui veut agir?

--Salvat a été guillotiné, dit simplement Guillaume, et j'ai lu son

testament dans son dernier regard. Je ne suis qu'un exécuteur... Ce qui

s'est passé? mais tout ce dont je souffre, tout ce que je crie depuis

quatre mois, cette abomination qui nous entoure et qui doit finir!

Un silence se fit. Dans l'ombre, les deux frères en présence se

regardaient. Et Pierre alors comprit, vit Guillaume changé, tel que le

terrible souffle de contagion révolutionnaire, passant sur Paris,

l'avait fait. Cela était parti de la dualité qui le rendait

contradictoire: le savant d'une part, tout à l'observation et à

l'expérience, d'une logique prudente devant la nature; d'autre part le

rêveur social, hanté de fraternité, d'égalité, de justice, exigeant le

bonheur universel, dans un brûlant besoin de tendresse. Ainsi était né

d'abord l'anarchiste théorique, ce mélange de science et de chimère, la

société humaine rendue à la loi d'harmonie des mondes, chaque homme

libre dans l'association libre, régie par le seul amour. Théophile

Morin, avec Proudhon et Comte, Bache, avec Saint-Simon et Fourier,

n'avaient pu satisfaire son désir d'absolu, tous les systèmes lui

apparaissant imparfaits et chaotiques, s'exterminant les uns les autres,

aboutissant à la même misère de vivre. Janzen seul le satisfaisait

parfois, par ses mots brefs, qui dépassaient l'horizon, tels que des

flèches terribles conquérant la totalité de la terre à la famille

humaine. Puis, dans ce grand coeur que l'idée de la misère

bouleversait, que l'injuste souffrance des petits et des pauvres

exaspérait, l'aventure tragique de Salvat venait de tomber comme un

ferment de suprême révolte. Pendant de longues semaines, il avait vécu

les mains fiévreuses, la gorge serrée d'une angoisse croissante: cette

bombe de Salvat dont l'ébranlement le secouait encore, les journaux

d'une cupidité sans pardon qui s'étaient acharnés sur le misérable ainsi

que sur une bête enragée, l'homme traqué, chassé au Bois, galopant,

tombant aux mains de la police, boueux et mourant de faim; et il y

avait encore la Cour d'assises, les juges, les gendarmes, les témoins,

la France entière, tous contre un, lui faisant payer le crime universel;

et c'était enfin la guillotine, la monstrueuse, l'immonde, consommant

l'irréparable injustice, au nom de la justice humaine. Une idée seule

restait en lui, cette idée de justice qui l'affolait, jusqu'à tout

abolir dans son cerveau de penseur, à ne laisser que le flamboiement de

l'acte juste, par lequel il allait réparer le mal, assurer l'éternel

bien. Salvat l'avait regardé, et la contagion avait agi, il ne brûlait

plus que de la folie de mourir, de donner son sang, de faire couler à

flots le sang des autres, pour que, dans l'horreur et dans l'épouvante,

l'humanité décrétât l'âge d'or.

Pierre comprit l'aveuglement têtu d'une pareille démence; et il était

bouleversé, à la pensée qu'il ne le vaincrait pas.

--Frère, tu es fou! frère, ils t'ont rendu fou! C'est un vent de

violence qui souffle, on a été d'abord d'une maladresse trop impitoyable

avec eux, et maintenant voilà qu'ils se vengent les uns les autres, il

n'y a pas de raison pour que le sang cesse de couler... Frère,

entends-moi, sors de ce cauchemar. Il n'est pas possible que tu sois un

Salvat qui tue, un Bergaz qui vole. Rappelle-toi l'hôtel de Harth qu'ils

ont dévalisé, la pauvre enfant, si blonde, si jolie, que nous avons vue,

le ventre ouvert, là-bas... Tu n'en es pas, tu ne peux pas en être,

frère, par grâce, par pitié!

D'un geste, Guillaume écartait ces vaines raisons. De la mort où il

croyait déjà être, qu'importaient quelques existences, qui

retourneraient, avec la sienne, dans l'éternel torrent de la vie? Pas

une phase du monde ne s'était produite, sans que des milliards d'êtres

fussent broyés.

--Mais tu avais un grand dessein, cria Pierre pour le sauver par le

devoir. Il ne t'est pas permis de t'en aller de la sorte.

Et, fiévreusement, il tâcha de réveiller en lui l'orgueil du savant. Il

parla du secret dont il avait reçu la confidence, de cet engin de

guerre, capable de détruire des armées, de réduire les villes en poudre,

dont il voulait faire cadeau à la France, pour que, victorieuse dans la

prochaine guerre, elle pût être ensuite la libératrice du monde. Et

c'était ce dessein, d'une extraordinaire grandeur, qu'il avait

abandonné, pour employer son terrible explosif à tuer des innocents, à

renverser une église, qu'on relèverait à coups de millions, et dont on

ferait un sanctuaire de martyrs!

Guillaume souriait.

--Je n'ai pas abandonné mon dessein, je l'ai transformé, simplement...

Ne t'avais-je pas dit mes doutes, mon débat anxieux? Ah! croire qu'on

tient dans ses mains le destin du monde, et trembler, et hésiter, en se

demandant si l'on est certain d'avoir l'intelligence, la sagesse de la

bonne décision! J'ai frémi, devant les tares de notre grand Paris,

toutes ces fautes récentes, auxquelles nous venons d'assister; je me

suis demandé s'il était assez calme, assez pur, pour qu'on osât lui

confier la toute-puissance; et quel désastre, si une invention comme la

mienne tombait entre les mains d'un peuple fou, d'un dictateur

peut-être, d'un homme de conquête qui l'emploierait à terroriser les

nations, sous un commun esclavage... Non, non, je ne veux pas perpétuer

la guerre, je veux la tuer.

Il expliqua son nouveau projet de sa voix nette, et Pierre eut la

surprise de retrouver là les idées que lui avait déjà exposées le

général de Bozonnet, dans un sens tout contraire. La guerre allait à sa

perte, menacée par ses excès mêmes. Avec les mercenaires autrefois, avec

les conscrits ensuite, le petit nombre désigné par le sort, elle était

un état et une passion. Mais, du moment que tout le monde doit se

battre, personne ne le veut plus. Toutes les nations en armes, c'est la

fin prochaine des armées, par la force logique des choses. Combien de

temps resteront-elles encore sur ce pied de paix mortelle, écrasées de

budgets croissants, dépensant les milliards à se tenir en respect? Et

quelle délivrance, quel cri de soulagement, le jour où l'apparition d'un

engin formidable, anéantissant d'un coup les armées, balayant les

villes, rendrait la guerre impossible, forcerait les peuples au

désarmement général! La guerre serait tuée, morte à son tour, elle qui a

tant fait mourir. C'était son rêve, il s'exaltait à la certitude de le

réaliser tout à l'heure.

--Tout est réglé. Si je meurs, si je disparais, c'est pour que l'idée

triomphe... Dans ces derniers jours, tu m'as vu m'enfermer avec

Mère-Grand, pendant des après-midi entiers. Nous achevions de classer

les documents et de nous entendre. Elle a mes ordres, elle les

exécutera, quitte à donner sa vie, elle aussi, car il n'est pas d'âme

plus haute ni plus brave... Dès que je vais être mort, enseveli sous ces

pierres, dès qu'elle aura entendu l'explosion ébranler Paris et marquer

l'ère nouvelle, elle fera parvenir à chaque grande puissance la formule

de l'explosif, les dessins de la bombe et du canon spécial, des dossiers

complets qu'elle a entre les mains. Et c'est ainsi que je fais à tous

les peuples le cadeau terrible de destruction, de toute-puissance, que

je voulais faire d'abord à la France seule, pour que tous les peuples,

également armés de la foudre, désarment, dans la terreur et l'inutilité

de s'anéantir.

Béant, Pierre l'écoutait, comme si quelque engrenage le meurtrissait, le

broyait sous cette conception formidable, où l'enfantillage le disputait

au génie.

--Si tu donnes ton secret à tous les peuples, pourquoi faire sauter

cette église, pourquoi mourir?

--Pour qu'on me croie!

Guillaume avait jeté ce cri avec une force extraordinaire. Et il ajouta:

--Il faut que ce monument soit par terre, et moi dessous. Autrement, si

l'expérience n'est pas faite, si l'épouvante ne clame pas l'effroyable

force destructive de l'explosif, je serai traité d'inventeur, de

visionnaire... Beaucoup de morts, beaucoup de sang, pour que le sang

cesse à jamais de couler!

Puis, avec un grand geste, il revint à la nécessité de l'acte.

--Et, d'ailleurs, Salvat m'a légué l'acte de justice à poursuivre. Si

j'ai cru l'élargir encore, en lui ajoutant une signification, en m'en

servant pour hâter la fin de la guerre, c'est que je suis un

intellectuel, un savant. Peut-être aurait-il mieux valu n'être qu'un

simple d'esprit et passer comme le volcan qui change le sol, en laissant

à la vie le soin de refaire une humanité.

Le bout de bougie diminuait, et Guillaume se leva de la pierre, d'où il

n'avait pas bougé. D'un regard, il venait de consulter sa montre: dix

minutes encore. Au petit vent de ses gestes, la mèche s'effarait. Il

semblait que les ténèbres s'étaient épaissies, dans la menace toujours

présente de cette mine, ouverte là, et qu'une étincelle pouvait

embraser.

--Voici l'heure bientôt... Allons, petit frère, embrasse-moi, et

va-t'en. Tu sais combien je t'aime, quelle tendresse brûlante s'est

réveillée pour toi dans mon vieux coeur. Aime-moi donc d'une ardeur

pareille, trouve la force de m'aimer assez pour me laisser mourir à ma

guise, selon mon devoir... Embrasse-moi, embrasse-moi, et va-t'en, sans

tourner la tête.

Son affection profonde faisait trembler sa voix. Il lutta, refoulant ses

pleurs, et il réussit à se vaincre, déjà hors du monde, hors de

l'humanité.

--Non, frère, tu ne m'as pas convaincu, dit Pierre, sans cacher ses

larmes, et c'est bien parce que je t'aime comme tu m'aimes, de tout mon

être, que je ne m'en irai pas... C'est impossible encore un coup, tu ne

peux être le fou, l'assassin que tu veux être.

--Pourquoi? ne suis-je pas libre? J'ai rendu ma vie libre de toutes

charges, de tous liens... Mes grands fils sont élevés, n'ont plus besoin

de moi. Je n'avais qu'une chaîne au coeur, Marie, et je te l'ai

donnée.

Pierre sentit un argument troublant lui venir, et il l'utilisa,

passionnément.

--Alors, c'est donc parce que tu m'as donné Marie que tu veux mourir.

Avoue-le, tu l'aimes toujours.

--Non! cria Guillaume, je ne l'aime plus, je te le jure. Je te l'ai

donnée, je ne l'aime plus.

--Tu le croyais, mais tu vois bien que tu l'aimes encore, puisque te

voilà bouleversé, lorsque rien tout à l'heure ne t'a ému des

terrifiantes choses que nous avons dites... C'est parce que tu as perdu

Marie que tu veux mourir.

Ebranlé, Guillaume frémissait, s'interrogeait, en paroles basses et

entrecoupées.

--Non, non! ce serait indigne de mon grand dessein, qu'une peine d'amour

m'eût jeté à l'acte terrible... Non, non! je l'ai décidé dans ma libre

raison, je l'accomplis sans intérêt personnel, au nom de la justice et

pour l'humanité, contre la guerre, contre la misère!

Puis, dans un cri de souffrance:

--Ah! c'est mal, frère, ah! c'est mal d'avoir empoisonné ainsi ma joie

de mourir! J'ai fait tout le bonheur que j'ai pu, je m'en allais content

de vous laisser heureux, et voilà que tu me gâtes ma mort... Non, non!

j'ai beau l'interroger, mon coeur ne saigne pas, je n'aime plus Marie

que comme je t'aime.

Mais il restait troublé, craignant de se mentir à lui-même. Et, peu à

peu, il fut envahi d'une colère sombre.

--Ecoute, c'est assez, Pierre, l'heure presse... Une dernière fois,

va-t'en! Je te l'ordonne, je le veux.

--Guillaume, je ne t'obéirai pas... Je reste, et c'est bien simple,

puisque toute ma raison ne peut t'arracher à ta démence, mets donc le

feu à cette mine, et je mourrai avec toi.

--Toi, mourir! tu n'en as pas le droit, tu n'es pas libre.

--Libre ou non, je te jure que je vais mourir avec toi... Et, s'il ne

s'agit que de jeter cette bougie dans ce trou, dis-le, je la prendrai,

je la jetterai moi-même.

Il avait eu un geste, son frère le crut prêt à exécuter sa menace. Il

lui saisit violemment le bras.

--Pourquoi mourrais-tu? Ce serait absurde. Que d'autres meurent, mais

toi! à quoi bon cette monstruosité de plus? Tu cherches à m'attendrir,

tu me retournes le coeur.

Puis, tout d'un coup, il crut à une feinte, il gronda, furieux:

--Ce n'est pas pour la jeter là, que tu veux prendre la bougie, c'est

pour l'éteindre. Ensuite, tu crois que je ne pourrai plus... Ah! mauvais

frère!

A son tour, Pierre cria:

--Certes, par tous les moyens, je t'empêcherai d'accomplir l'acte

effroyable, imbécile.

--Tu m'empêcheras...

--Oui, je m'attacherai à toi, je nouerai mes bras à tes épaules, je

paralyserai tes mains entre les miennes.

--Tu m'empêcheras, misérable frère, tu crois que tu m'empêcheras!

Et, suffoquant, tremblant de rage, Guillaume avait saisi Pierre, lui

écrasait les côtes de ses muscles solides. Ils étaient serrés l'un

contre l'autre, les yeux sur les yeux, les haleines confondues, dans

cette sorte de cachot souterrain, que leurs grandes ombres dansantes

emplissaient d'apparitions farouches. La nuit épaisse les prenait, la

pâle mèche n'était plus qu'une petite larme jaune, au milieu des

ténèbres. Et ce fut alors, à cette profondeur, que le silence de la

terre, qui pesait si lourdement sur eux, frissonna, s'ébranla peu à peu

d'ondes sonores, lointaines, comme si la mort sonnait quelque part sa

cloche invisible.

--Tu entends, bégaya Guillaume, c'est leur cloche, là-haut. L'heure est

venue, je me suis fait le serment d'agir, et tu m'empêcheras!

--Oui, je t'empêcherai, tant que je serai là, vivant!

--Tant que tu seras vivant, tu m'empêcheras!

Là-haut, il entendait la Savoyarde, sonnant d'allégresse, à la volée; il

voyait la basilique triomphale, débordante des dix mille pèlerins,

flamboyante de l'éclat du Saint-Sacrement, parmi la fumée des

encensoirs; et c'était en lui une frénésie, une tempête aveugle de ne

pouvoir agir, devant le brusque obstacle qui barrait le chemin à son

idée fixe.

--Tant que tu seras vivant, tant que tu seras vivant! répéta-t-il hors

de lui. Eh bien! meurs donc, misérable frère!

Dans ses yeux troubles, l'éclair fratricide avait lui. Il se baissa

vivement, ramassa une brique oubliée, la leva en l'air de ses deux

poings, comme une massue.

--Ah! je veux bien, dit Pierre, ah! tue-moi donc, tue ton frère d'abord,

avant de tuer les autres!

Déjà, la brique s'abattait. Mais les deux poings durent dévier, elle ne

lui effleura qu'une épaule; et il tomba, dans l'ombre, sur les genoux.

Hagard, Guillaume, en le voyant par terre, crut l'avoir assommé. Que

venait-il donc de se passer entre eux? qu'avait-il fait? Il resta un

moment debout, la bouche béante, les yeux dilatés de terreur. Il regarda

ses mains, croyant les sentir ruisselantes de sang. Puis, il les serra

contre son front, qui éclatait d'une douleur énorme, comme si l'idée

fixe, arrachée, lui laissait le crâne ouvert. Et, soudainement, il tomba

lui-même par terre, dans un grand sanglot.

--Oh! frère, petit frère, que t'ai-je fait? Je suis un monstre!

Pierre, passionnément, l'avait repris entre ses bras.

--Frère, ce n'est rien, il n'y a rien, je te jure!... Ah! tu pleures

enfin, que je suis heureux! Tu es sauvé, je le sens bien, puisque tu

pleures... Et quelle bonne chose que tu te sois fâché, que ta colère

contre moi ait emporté tout ton mauvais rêve de violence!

--Non! Je me fais horreur... Te tuer, toi! Une bête brute qui tue son

frère! Et les autres, et tous les autres, là-haut!... J'ai froid, oh!

j'ai froid!

Ses dents claquaient, il était pris d'un grand frisson glacé. Hébété, il

semblait s'éveiller d'un songe; et, sous le jour nouveau dont son

fratricide venait d'éclairer les choses, l'acte qui l'avait hanté,

jusqu'à le rendre fou, lui apparaissait comme un acte, d'une criminelle

bêtise, projeté par un autre.

--Te tuer! répéta-t-il très bas, jamais je ne me pardonnerai. Ma vie est

finie, je ne retrouverai pas le courage de vivre.

Pierre le serra plus étroitement, entre ses bras fraternels.

--Que dis-tu? Est-ce qu'il ne va pas y avoir un nouveau lien d'amour

entre nous? Ah! oui, frère, que je te sauve comme tu m'as sauvé, et nous

serons unis davantage encore!... Ne te rappelles-tu donc pas cette

soirée, à Neuilly, où tu m'as tenu sur ton coeur, comme je te tiens là

sur le mien, en me consolant? Je t'avais confessé ma torture, dans le

néant de mes négations, et tu me criais qu'il fallait vivre, qu'il

fallait aimer... Puis, frère, tu as fait plus, tu t'es arraché de la

poitrine ton amour et tu m'en as fait le cadeau. Au prix de ton bonheur,

tu as voulu le mien, tu m'as sauvé en me donnant une foi... Et quelle

félicité que ce soit mon tour, que je puisse, aujourd'hui, te consoler,

te sauver, te rendre à la vie!

--Non, la tache de ton sang est là, ineffaçable. Je ne puis plus

espérer.

--Si, si! Espère dans la vie, comme tu me le criais. Espère dans

l'amour, espère dans le travail.

Et les deux frères, aux bras l'un de l'autre, continuèrent à causer très

bas, baignés de larmes. La bougie, brusquement, s'acheva, s'éteignit,

sans qu'ils en eussent conscience. Sous la nuit d'encre, au milieu du

silence qui était retombé profond et souverain, leurs larmes de

tendresse rédemptrice coulèrent à l'infini. C'était, chez l'un, la joie

d'avoir payé sa dette de fraternité; c'était, chez l'autre, chez ce haut

esprit, ce coeur d'enfant très bon, l'émoi de s'être senti au bord du

crime, dans sa chimère, son amour de la justice et de l'humanité. Et il

y avait encore d'autres choses, au fond de ces pleurs qui les lavaient

et les purifiaient, des protestations contre toutes les souffrances, des

voeux pour que le malheur du monde fût enfin soulagé.

Puis, lorsqu'il eut repoussé du pied la dalle sur le trou, Pierre, à

tâtons, emmena Guillaume comme un enfant.

Dans le grand atelier, devant le vitrage, Mère-Grand, impassible,

n'avait pas quitté son ouvrage de couture. Par moments, en attendant

quatre heures, elle levait les yeux sur l'horloge, pendue au mur, à sa

gauche, puis elle les reportait au dehors, vers la basilique, dont elle

apercevait la masse inachevée, parmi la carcasse géante des

échafaudages. Sa main lente tirait l'aiguille à longs points réguliers,

elle était très pâle, muette, d'une sérénité héroïque. Et, vingt fois

déjà, Marie, qui brodait en face d'elle, s'était dérangée, cassant son

fil, s'impatientant, en proie à une nervosité singulière, un

inexplicable malaise, une inquiétude sans cause, disait-elle, dont le

poids lui étouffait le coeur. Mais les trois grands fils surtout ne

pouvaient rester en place, comme si une contagion de fièvre les avait

agités. Ils s'étaient pourtant remis à la besogne, Thomas à son étau,

limant une pièce, François et Antoine à leur table, l'un tâchant de

s'absorber dans la solution d'un problème, l'autre dessinant une botte

de pavots posée devant lui; et leur effort d'attention était vain, ils

frémissaient au moindre bruit, levaient la tête, s'interrogeaient du

regard. Quoi donc? qu'avaient-ils, que craignaient-ils, pour céder ainsi

à ces frissons brusques qui passaient dans le clair soleil? Par

instants, un d'eux se levait, s'étirait, puis reprenait sa place. Et ils

ne parlaient pas, ils n'osaient rien se dire, au milieu du lourd

silence, de plus en plus effrayant.

Quelques minutes avant quatre heures, Mère-Grand eut comme une

lassitude, un recueillement peut-être. Une fois encore, elle avait

regardé l'horloge, et elle laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux, elle

se tourna vers la basilique. Désormais, elle ne se sentait plus que la

force d'attendre, elle ne quittait plus des yeux ces murs énormes,

là-bas, cette forêt de charpentes, d'un orgueil triomphal sous le ciel

bleu. Et, tout d'un coup, si ferme, si vaillante qu'elle fût, la

soudaine allégresse de la Savoyarde, carillonnant à la volée, la secoua

d'un tressaillement. C'était la bénédiction, la foule des dix mille

pèlerins emplissait l'église, quatre heures allaient sonner. Elle ne put

résister à la poussée qui la mettait debout, elle resta frémissante, les

regards tournés là-bas, les mains jointes, dans l'horrible attente.

--Qu'avez-vous? cria Thomas, qui l'aperçut. Mère-Grand, pourquoi

tremblez-vous?

François et Antoine avaient quitté leur chaise, s'étaient précipités à

leur tour.

--Etes-vous souffrante? Qu'est-ce donc qui vous fait pâlir, vous si

brave?

Mais elle ne répondait pas. Ah! que la force de l'explosif fendît le

sol, gagnât la petite maison et l'emportât, dans le cratère embrasé du

volcan! Mourir tous avec le père, les trois grands fils et elle-même,

c'était son voeu ardent, pour qu'il n'y eût pas de larmes. Et elle

attendait, elle attendait, avec son frisson invincible, avec ses yeux

clairs et braves, fixés là-bas.

--Mère-Grand, Mère-Grand! dit Marie éperdue, vous nous épouvantez, à ne

pas nous répondre, à regarder au loin, comme si quelque malheur arrivait

au galop!

Et, soudainement, Thomas, François et Antoine eurent le même cri, dans

la même angoisse de leur coeur.

--Le père est en péril, le père va mourir!

Que savaient-ils? Rien de précis. Thomas s'était bien étonné de la

quantité d'explosif que son père fabriquait, et ni François ni Antoine

n'ignoraient les idées de révolte, de brûlant amour qui hantaient son

cerveau de savant. Mais, dans leur déférence, ils voulaient ne connaître

de lui que ce qu'il leur en confiait, ne le questionnant jamais,

s'inclinant devant tous ses actes. Et voilà qu'une prescience leur

venait, la certitude que le père allait mourir, quelque catastrophe

effroyable, dont l'air, autour d'eux, était si frissonnant depuis le

matin, qu'ils en grelottaient de fièvre, malades et incapables de

travail.

--Le père va mourir, le père va mourir!

Côte à côte, les trois colosses s'étaient serrés étroitement,

bouleversés de la même angoisse, soulevés par le même besoin furieux

d'apprendre le danger, d'y courir, de mourir avec le père, s'ils ne

pouvaient l'en sauver. Et, dans le silence obstiné de Mère-Grand, la

mort de nouveau passa, à cette minute, le souffle froid dont ils

avaient déjà senti l'effleurement, pendant le déjeuner.

Quatre heures sonnaient, Mère-Grand leva ses deux mains pâles, en un

besoin d'imploration suprême. Et elle parla enfin.

--Le père va mourir. Rien ne peut le sauver que le devoir de vivre.

Tous trois voulurent se ruer, là-bas, ils ne savaient où, abattre les

obstacles, triompher du néant. Ils se déchiraient de leur impuissance,

si terribles, si pitoyables, qu'elle essaya de les calmer.

--Le père a voulu mourir, et sa volonté est de mourir seul.

Ils frémirent, ils tâchèrent, eux aussi, d'être des héros. Mais les

minutes se passaient, il sembla que le grand froid s'en était allé,

d'une aile lente. Parfois, au crépuscule, un oiseau de nuit entre par la

fenêtre, messager lugubre, tourne dans la pièce enténébrée, puis se

décide à repartir, emportant son deuil. Et c'était ainsi, la basilique

restait debout, la terre ne s'ouvrait pas pour l'engloutir. Peu à peu,

l'anxiété atroce qui serrait les coeurs, faisait place à l'espérance,

l'éternel renouveau.

Alors, quand Guillaume reparut, suivi de Pierre, il y eut un grand cri

de résurrection, un seul, sorti de tous les coeurs.

--Père!

Leurs baisers, leurs larmes achevèrent de le briser. Il dut s'asseoir.

D'un regard, autour de lui, il était rentré dans l'existence; et cela en

désespéré qu'on vient de forcer à vivre. Mère-Grand, comprenant

l'amertume de sa volonté morte, s'approcha, lui prit les deux mains,

souriante, pour lui faire entendre qu'elle était bien heureuse de le

revoir, dans la tâche acceptée, dans le devoir de ne pas déserter la

vie. Lui souffrait, trop fracassé encore. On lui évita tout récit. Il ne

conta rien; et, simplement, d'un geste, d'un mot tendre, il avait

indiqué Pierre comme son sauveur.

Dans un coin, Marie sauta au cou du jeune homme.

--Ah! mon bon Pierre, je ne vous ai jamais embrassé. Mais, la première

fois, je veux que ce soit pour quelque chose de sérieux... Je vous aime,

mon bon Pierre, je vous aime de tout mon coeur!

Le soir du même jour, lorsque la nuit tomba, Guillaume et Pierre

restèrent un moment seuls dans la vaste pièce, à échanger de rares

paroles affectueuses. Les enfants venaient de sortir. Mère-Grand et

Marie étaient montées trier du vieux linge, tandis que madame Mathis,

qui avait rapporté de l'ouvrage, attendait patiemment, assise en un coin

obscur, que ces dames lui descendissent le paquet de raccommodages à

emporter. Et les deux frères l'avaient oubliée, envahis l'un et l'autre

par la douceur triste du crépuscule, causant à voix basse.

Puis, brusquement, un visiteur les émut. C'était Janzen, avec sa maigre

face de Christ blond. Il venait très rarement, sans qu'on sût jamais de

quelle ombre il sortait, ni dans quelles ténèbres il allait rentrer.

Pendant des mois, il disparaissait, et on le revoyait à l'improviste, en

terrible passant d'une heure, au passé inconnu, à la vie ignorée.

--Je pars ce soir, dit-il de sa voix tranquille, coupante comme une

lame.

--Et vous retournez chez vous, en Russie? demanda Guillaume.

Il eut un mince sourire dédaigneux.

--Oh! chez moi, je suis partout chez moi. D'abord, je ne suis pas Russe,

et puis je ne veux être que du vaste monde.

D'un geste large, il fit entendre le sans-patrie qu'il était, promenant

par-dessus les frontières son rêve de fraternité sanglante. A certaines

paroles, les deux frères crurent comprendre qu'il retournait en Espagne,

où des compagnons l'attendaient. Il y avait là-bas beaucoup de besogne.

Tranquillement, il s'était assis, et il causait de son air froid,

lorsque, du même ton de sérénité, il ajouta, sans transition:

--Vous savez qu'on vient de jeter une bombe dans le café de l'Univers,

sur le boulevard. Il y a eu trois bourgeois de tués.

Frémissants, Guillaume et Pierre voulurent des détails. Alors, il conta

qu'il était par là justement, qu'il avait entendu l'explosion et vu les

vitres du café voler en éclats. Trois des consommateurs étaient par

terre, le corps broyé, deux qu'on ne connaissait pas, deux messieurs

entrés là par hasard, l'autre un habitué, un petit rentier du voisinage

qui venait faire sa partie tous les jours. Dans la salle, un vrai

saccage, les tables de marbre brisées, les lustres tordus, les glaces

criblées de balles. Et quelle terreur, quel emportement, quel écrasement

de foule! On avait d'ailleurs arrêté tout de suite l'auteur de

l'attentat, comme il allait tourner le coin de la rue Caumartin, pour

fuir.

--J'ai pensé à monter vous conter ça, conclut Janzen. Il est bon que

vous sachiez.

Et, comme Pierre, dans son frisson, sourdement averti, lui demandait qui

était l'homme arrêté, il ajouta sans hâte:

--Justement, là est l'ennui, vous le connaissez... C'est le petit Victor

Mathis.

Trop tard, Pierre voulut lui rentrer ce nom dans la gorge. Il se

rappelait soudainement que la mère, tout à l'heure, était assise

derrière eux, en un coin sombre. S'y trouvait-elle encore? Et il

revoyait le petit Victor, presque sans barbe, le front droit et têtu,

les yeux gris luisant d'implacable intelligence, le nez aigu et les

lèvres minces disant la volonté sèche, la haine sans pardon. Celui-ci

n'était pas un simple, un déshérité. C'était un fils de la bourgeoisie,

élevé, instruit, qui avait dû entrer à l'Ecole Normale. Aucune excuse à

son acte abominable, pas de passion politique, pas de démence

humanitaire, pas même la souffrance exaspérée du pauvre. Il était le pur

destructeur, le théoricien de la destruction, l'intellectuel d'énergie

et de sang-froid qui mettait l'effort de son cerveau cultivé à raisonner

le meurtre, à vouloir en faire l'instrument de l'évolution sociale. Et

un poète encore, un visionnaire, mais le plus effroyable, le monstre

qu'un orgueil fou expliquait seul, dans son désir d'une farouche

immortalité, dans le rêve de l'aurore prochaine, montant des deux bras

de la guillotine. Après lui, il n'y avait rien, rien que la faux aveugle

qui rase le monde.

Pendant quelques secondes, une horreur froide régna, parmi les ténèbres

croissantes.

--Ah! murmura très bas Guillaume, il a osé, celui-là!

Mais déjà Pierre lui serrait la main tendrement. Et il le sentit aussi

éperdu, aussi révolté que lui, dans le soulèvement de son coeur

d'homme, de toute sa solidarité humaine. Peut-être fallait-il cette

abomination dernière pour le ravager et le guérir.

Sans doute Janzen était complice, et il disait que Victor Mathis avait

vengé Salvat, lorsque, dans l'ombre, il y eut un grand soupir

douloureux, puis la chute lourde d'un corps sur le plancher. C'était

madame Mathis, la mère, qui tombait comme une masse, foudroyée par la

nouvelle, qu'un hasard lui apprenait. Justement, Mère-Grand descendait

avec une lampe. La pièce s'éclaira, on s'effara, on se porta au secours

de la misérable femme, étendue dans sa mince robe noire, d'une pâleur de

morte.

Et ce fut encore pour Pierre un indicible serrement de coeur. Ah! la

triste et dolente créature! Il se souvenait d'elle, chez l'abbé Rose, si

discrète, en pauvresse honteuse, ayant tant de peine à vivre, avec la

maigre rente que l'acharnement du malheur lui avait laissée. Une

famille riche de province, un roman d'amour, une fuite aux bras de

l'homme choisi; puis, la malchance, le ménage qui se gâtait, le mari qui

mourait. Et, dans son veuvage cloîtré, après la perte des quelques sous

qui lui avaient permis d'élever son fils, il ne lui restait que ce fils,

son Victor, son adoration, sa foi, qu'elle voulait croire toujours très

occupé, absorbé par son travail, à la veille d'une situation superbe,

digne de son mérite. Et, brusquement, elle apprenait que ce fils était

le plus exécrable des assassins, qu'il avait jeté une bombe dans un café

et tué trois hommes.

Lorsque madame Mathis revint à elle, grâce aux bons soins de Mère-Grand,

elle sanglota sans fin, elle jeta une telle plainte continue de

détresse, que les mains de Pierre et de Guillaume se cherchèrent encore,

se reprirent, tandis que leurs êtres bouleversés et guéris se fondaient

l'un dans l'autre.

V

Quinze mois plus tard, par un beau jour doré de septembre, Bache et

Théophile Morin déjeunèrent chez Guillaume, dans l'atelier, en face de

Paris immense.

Près de la table se trouvait un berceau, dont les petits rideaux étaient

tirés, et sous lesquels dormait Jean, un gros garçon de quatre mois, le

fils de Pierre et de Marie. Ceux-ci, simplement pour sauvegarder les

droits sociaux de l'enfant, s'étaient épousés civilement à la mairie de

Montmartre, résolus du reste à passer outre, s'ils n'avaient pas trouvé

un maire qui consentît à marier un ancien prêtre. Puis, pour complaire à

Guillaume, désireux de les garder, d'augmenter autour de lui la famille,

ils avaient vécu là, dans le petit logement, au-dessus de l'atelier,

laissant la maison de Neuilly seule, là-bas, ensommeillée et douce, à la

garde de Sophie, la vieille servante. Et l'existence coulait heureuse,

depuis quatorze mois bientôt qu'ils étaient l'un à l'autre.

Autour du jeune ménage, d'ailleurs, il n'y avait eu que de la paix, de

la tendresse et du travail. François, qui venait de sortir de l'Ecole

Normale, chargé de tous les diplômes, de tous les grades, allait partir

pour un lycée de l'Ouest, voulant faire son stage dans le professorat,

quitte à l'abandonner et à ne s'occuper ensuite que de science pure.

Antoine avait eu un gros succès, avec une série de bois admirables, des

vues et des scènes de Paris; et il devait épouser Lise Jahan, au

printemps prochain, lorsqu'elle aurait dix-sept ans révolus. Mais, des

trois fils, Thomas surtout triomphait, car il avait enfin trouvé et

construit le fameux petit moteur, grâce à une idée géniale de son père.

Un matin, après l'effondrement de tous ses énormes et chimériques

projets, Guillaume, devant l'explosif terrible, découvert par lui,

désormais inutilisé, avait eu la brusque inspiration de l'employer comme

force motrice, d'essayer de le substituer au pétrole, dans ce moteur que

son fils aîné étudiait depuis si longtemps, pour l'usine Grandidier. Il

s'était mis à la besogne avec Thomas, inventant un nouveau mécanisme, se

heurtant à des difficultés sans nombre, employant une année entière dans

cet acharné travail de création. Et le père et le fils avaient enfanté,

avaient réalisé la merveille, et elle était là, devant le vitrage,

boulonnée sur un socle de chêne, prête à marcher, quand on lui aurait

fait une toilette dernière.

Dans la maison, si riante, si tranquille maintenant, Mère-Grand

continuait, malgré son grand âge, à exercer sa royauté active et muette,

obéie de tous. Elle était partout, sans paraître jamais quitter sa

chaise, devant la table de travail. Depuis la naissance de Jean, elle

parlait de l'élever, comme elle avait élevé Thomas, François et Antoine,

pleine de la belle bravoure du dévouement, ayant l'air de croire qu'elle

ne mourrait pas, tant qu'elle aurait les siens à guider, à aimer, à

sauver. Marie en était émerveillée, lasse elle-même parfois depuis

qu'elle nourrissait, malgré sa belle santé, si gaie toujours. Jean avait

ainsi deux mères, vigilantes près de son berceau, pendant que Pierre,

devenu l'aide de Thomas, tirait le soufflet de la forge, dégrossissait

déjà les pièces, achevant son apprentissage d'ouvrier mécanicien.

Ce jour-là, la présence de Bache et de Théophile Morin avait encore

égayé le déjeuner; et la table était desservie, on apportait le café,

lorsqu'un petit garçon, l'enfant d'un concierge de la rue Cortot, vint

demander monsieur Pierre Froment. Il raconta, en paroles hésitantes,

que monsieur l'abbé Rose était bien malade, qu'il allait mourir et qu'il

l'envoyait, pour dire que monsieur Pierre Froment vienne tout de suite,

tout de suite.

Pierre, très ému, le suivit. Rue Cortot, dans le petit rez-de-chaussée

humide, ouvrant sur un étroit jardin, il trouva l'abbé Rose couché,

agonisant, ayant encore sa raison, sa parole douce et lente. Une

religieuse le veillait, qui parut très surprise, très inquiète de la

venue de ce visiteur qu'elle ne connaissait pas. Aussi comprit-il qu'on

gardait le mourant et que celui-ci avait usé de ruse, en l'envoyant

chercher par le fils du concierge. Cependant, lorsque l'abbé, de son air

de bonté grave, eut prié la soeur de les laisser, elle n'osa pas se

refuser à ce désir suprême, elle sortit.

--Ah! mon cher enfant, que je désirais causer avec vous! Asseyez-vous

sur cette chaise, tout près du lit, pour que vous puissiez m'entendre,

car c'est la fin, je ne serai plus là ce soir. Et j'ai à vous demander

un si gros service!

Pierre, bouleversé de le retrouver si défait, la face toute blanche, ne

gardant que l'éclat de ses yeux d'innocence et d'amour, se récria.

--Mais je serais venu plus tôt, si j'avais su que vous aviez besoin de

moi! Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé chercher? Est-ce qu'on vous

garde?

L'abbé, embarrassé, eut un faible sourire de honte et d'aveu.

--Il faut que vous le sachiez, mon cher enfant, j'ai encore fait des

sottises. Oui, j'ai donné sans savoir à des gens qui, paraît-il, ne

méritaient pas d'aumônes. Enfin, tout un scandale, ils m'ont grondé à

l'archevêché, ils m'ont accusé de compromettre la religion. Et, alors,

quand ils ont su que j'étais malade, ils ont mis près de moi cette bonne

soeur, parce qu'ils ont dit que j'allais mourir sur la paille, que je

donnerais les draps de mon lit, si l'on ne m'en empêchait pas.

Il s'arrêta, afin de reprendre haleine.

--Vous comprenez, cette bonne soeur, oh! une bien sainte femme, est là

pour me soigner et pour m'éviter de faire jusqu'au bout des sottises. Il

m'a donc fallu échapper à sa garde, par une petite tromperie, que dieu

me pardonnera, j'espère. Justement, il s'agit de mes pauvres, c'est pour

vous parler d'eux que je désirais si ardemment vous voir.

Des larmes montaient aux yeux de Pierre.

--Parlez, je suis à vous, de tout mon coeur, de tout mon être.

--Oui, oui, je sais, mon cher enfant. C'est bien pour cela que j'ai

songé à vous, à vous seul. Malgré tout ce qui s'est passé, je n'ai

confiance qu'en vous, il n'y a que vous capable de m'entendre et de me

faire la promesse qui m'aidera à mourir tranquille.

Il ne se permit que cette allusion à leur rupture cruelle, après la

rencontre qu'il avait faite du jeune prêtre sans soutane, en révolte

contre l'Eglise. Depuis, il savait son mariage, il n'ignorait pas qu'il

avait, à jamais, brisé ses derniers liens religieux. Mais, à l'heure

dernière, cela ne semblait plus compter pour lui, il lui suffisait de

connaître l'ardent coeur de Pierre, il n'avait besoin que de l'homme,

qu'il avait vu brûler d'une si belle passion de charité.

--Mon Dieu! reprit-il en trouvant encore la force de sourire, c'est très

simple, je veux vous faire mon héritier. Oh! ce n'est pas un beau

cadeau, ce sont mes pauvres que je vous donne, car je n'ai rien d'autre,

je ne laisse que mes pauvres.

Trois surtout lui bouleversaient le coeur, à l'idée qu'il allait les

abandonner sans secours, privés des quelques miettes que lui seul leur

distribuait, et dont ils vivaient. Le grand Vieux, d'abord, ce

vieillard qu'il avait vainement cherché un soir, pour le faire entrer à

l'Asile des Invalides du travail. Il y était bien entré, mais il s'en

était enfui trois jours plus tard, ne voulant pas se plier à la règle.

Violent, sauvage, il avait un caractère exécrable; et, pourtant, il ne

pouvait mourir de faim. Celui-là venait chaque samedi, on lui donnait

vingt sous: ça lui suffisait pour toute la semaine. Puis, il y avait une

vieille femme impotente, dans un taudis de la rue du Mont-Cenis, dont il

faudrait payer le boulanger, qui lui portait chaque matin le pain

nécessaire. Et il y avait surtout, place du Tertre, une pauvre jeune

femme, une fille-mère qui se mourait de phtisie, incapable de travail,

éperdue à l'idée de savoir, après elle, sa fillette au pavé; de sorte

que l'héritage, là, était double, la mère à soutenir jusqu'à la mort

prochaine, la fillette ensuite à recueillir, à placer convenablement

dans quelque bonne maison.

--Vous me pardonnez, mon cher enfant, de vous laisser ces embarras...

J'ai bien essayé d'intéresser à ce petit monde la bonne soeur qui me

veille; mais, quand je lui ai parlé du grand Vieux, elle s'est signée

d'effroi. C'est comme mon brave ami, l'abbé Tavernier, je ne connais pas

d'âme plus droite; et, cependant, avec lui, je ne serais pas tranquille,

il a des idées... Alors, je le répète, mon cher enfant, il n'y a que

vous dont je sois sûr, il faut que vous acceptiez mon héritage, si vous

voulez que je m'en aille tranquille.

Pierre pleurait.

--Ah! certes, de toute mon âme. Votre volonté me sera sacrée.

--Bon! je savais bien que vous accepteriez... C'est donc convenu, les

vingt sous au grand Vieux tous les samedis, le pain de la vieille femme

impotente, la mort de la triste jeune mère à soulager, à attendre, pour

recueillir la fillette... Ah! si vous saviez quel poids j'ai de moins

sur le coeur! Maintenant, la fin peut venir, elle me sera douce.

Sa bonne figure ronde, si blanche, s'était éclairée d'une joie suprême.

Il gardait entre les siennes une main de Pierre, il le retenait au bord

du lit, en un adieu de sereine tendresse. Et sa voix s'affaiblit encore,

il dit toute sa pensée, très bas.

--Oui, je suis content de partir... Je ne pouvais plus, je ne pouvais

plus. J'avais beau donner, je sentais qu'il était nécessaire de donner

toujours davantage. Et quelle tristesse, la charité impuissante, donner

sans espoir de guérir jamais la souffrance!... Je me révoltais contre

cette idée, vous vous souvenez? Je vous disais que nous nous aimerions

toujours dans nos pauvres; et c'était vrai, cela, puisque vous êtes là,

si bon, si tendre pour moi et pour ceux que je laisse. Mais, tout de

même, je ne puis plus, je ne puis plus, et j'aime mieux m'en aller,

puisque la douleur des autres me débordait et que je finissais par

commettre toutes les sottises du monde, scandalisant les fidèles,

indignant mes supérieurs, sans réussir seulement à diminuer d'un

misérable le flot toujours grossi de la misère... Adieu, mon cher

enfant. Mon pauvre vieux coeur s'en va courbaturé, mes vieilles mains

sont lasses et vaincues.

Pierre l'embrassa de toute son âme, et le quitta les yeux en larmes,

éperdu d'une extraordinaire émotion. Jamais il n'avait entendu un cri

d'une plus immense mélancolie que cet aveu de la charité impuissante,

chez ce vieil enfant candide, ce coeur simple de sublime bonté. Ah!

quel désastre, la bonté humaine inutile, le monde roulant depuis tant de

siècles la même somme de détresses et de souffrances, malgré les larmes

de pitié versées, malgré les aumônes tombées de tant de mains! C'était

la mort souhaitée, le chrétien heureux d'échapper à l'abomination de

cette terre.

Lorsque Pierre revint dans l'atelier, la table se trouvait desservie

depuis longtemps, Bache et Théophile Morin causaient avec Guillaume,

tandis que les trois fils s'étaient remis à leurs occupations

ordinaires. Marie, elle aussi, avait repris sa place accoutumée, devant

la table à ouvrage, en face de Mère-Grand; mais, de temps à autre, elle

se levait, donnait un coup d'oeil au petit Jean, s'assurant qu'il

dormait bien tranquille, ses deux menottes serrées sur son coeur. Et,

lorsque Pierre, qui garda pour lui son émotion, fut venu se pencher sur

le berceau, avec la jeune femme, dont il baisa discrètement les cheveux,

il passa un tablier, il aida Thomas, en train de régler une dernière

fois le moteur.

Alors, l'atelier disparut, il cessa de voir les personnes qui s'y

trouvaient, il cessa de les entendre. Seule, l'odeur de Marie lui

demeurait aux lèvres, dans le bouleversement attendri où l'avait jeté sa

visite à l'abbé Rose mourant. Et un souvenir venait de s'évoquer, celui

du matin glacial où le vieux prêtre l'avait abordé, devant le

Sacre-Coeur, pour le charger peureusement de porter une aumône à ce

vieil homme, ce Laveuve, qui était mort de misère, comme un chien au

coin d'une borne. Quelle triste matinée lointaine, que de combats et de

tortures en lui, quelle résurrection ensuite! Ce jour-là, il avait dit

une de ses dernières messes, et il se rappelait avec un frisson son

abominable angoisse, le désespoir de son doute, de son néant. C'était

après ses deux expériences misérablement avortées: Lourdes, où la

glorification de l'absurde lui avait fait prendre en pitié l'essai de

retour en arrière, à la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous

la terreur de leur ignorance; Rome, incapable de renouveau, qu'il avait

vu moribonde parmi ses ruines, grande ombre bientôt négligeable, qui

tombait à la poussière des religions mortes. En lui, la charité

elle-même faisait banqueroute, il ne croyait plus à la guérison par

l'aumône de la vieille humanité souffrante, il n'attendait plus que

l'effroyable catastrophe, l'incendie, le massacre, dont le fracas

emporterait le monde coupable et condamné. Sa soutane l'étouffait du

mensonge hautain où il s'était réfugié pour la garder à ses épaules,

cette attitude du prêtre incroyant, qui continue, honnêtement,

chastement, à veiller sur la croyance des autres. Le problème d'une

religion nouvelle, d'une nouvelle espérance, nécessaire à la paix des

démocraties de demain, le torturait, sans qu'il pût trouver la solution

possible, entre les certitudes de la science et le besoin du divin dont

semble brûler l'humanité. Et, si le christianisme croulait avec l'idée

de charité, il ne restait donc que la justice, le cri qui sortait de

toutes les poitrines, ce combat de la justice contre la charité, où

allaient se débattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si

voilé de cendre, si plein d'un terrible inconnu. C'était avec Paris que

se posait la troisième et décisive expérience, la vérité enfin éclatante

comme le soleil, la santé conquise, la force et la joie de vivre.

Mais les réflexions de Pierre furent interrompues, il dut aller chercher

un outil que Thomas lui demandait, et il entendit Bache qui disait:

--Le cabinet a donné sa démission ce matin. Vignon en avait assez, il se

réserve.

--Il a duré plus d'un an, fit remarquer Morin. C'est déjà très beau.

Après l'attentat de Victor Mathis, condamné, exécuté en moins de trois

semaines, Monferrand était tombé du pouvoir. A quoi bon avoir à la tête

du cabinet un homme fort, si les bombes continuaient à terrifier le

pays? Le pis était qu'il avait mécontenté la Chambre par son appétit

d'ogre, rognant trop la part des autres. Et Vignon, cette fois, avait

recueilli sa succession, malgré tout un programme de réformes, devant

lequel on tremblait depuis longtemps. Mais, bien que son honnêteté fût

parfaite, il n'avait pu en réaliser que les insignifiantes, les mains

liées sans doute, au milieu de mille obstacles. Il s'était résigné à

gouverner comme les autres, et l'on avait fait cette découverte qu'entre

Vignon et Monferrand il n'existait guère, en somme, que des nuances.

--Vous savez qu'on reparle de Monferrand, dit Guillaume.

--Oui, il a des chances. Ses créatures s'agitent beaucoup.

Puis, Bache, qui plaisantait Mège avec amertume, déclara que le député

collectiviste faisait, à renverser les ministères, un métier de dupe,

servant à tour de rôle les ambitions de chaque coterie, sans la moindre

chance de jamais décrocher pour lui-même le pouvoir. Et ce fut Guillaume

qui conclut.

--Bah! qu'ils se dévorent! ils ne se battent guère que sur des questions

de personnes, dans l'âpre ambition de régner, de disposer de l'argent et

de la puissance. Mais ça n'empêche pas l'évolution de se faire, les

idées de s'épandre et les événements de s'accomplir. Il y a, par-dessus,

l'humanité qui marche.

Pierre fut très frappé de ces paroles, et il retomba dans ses souvenirs.

L'angoissante expérience commençait, il était lancé au travers de Paris

immense. Paris, c'était la cuve énorme, où toute une humanité bouillait,

la meilleure et la pire, l'effroyable mixture des sorcières, des poudres

précieuses mêlées à des excréments, d'où devait sortir le philtre

d'amour et d'éternelle jeunesse. Et, dans cette cuve, il rencontrait

d'abord l'écume du monde politique, Monferrand qui étranglait Barroux,

achetant les affamés, Fonsègue, Dutheil, Chaigneux, utilisant les

médiocres, Taboureau et Dauvergne, employant jusqu'à la passion sectaire

de Mège et jusqu'à l'ambition intelligente de Vignon. Puis, venait

l'argent empoisonneur, cette affaire des Chemins de fer africains qui

avait pourri le parlement, qui faisait de Duvillard, le bourgeois

triomphant, un pervertisseur public, le chancre rongeur du monde de la

finance. Puis, par une juste conséquence, c'était le foyer de Duvillard,

qu'il infectait lui-même, l'affreuse aventure d'Eve disputant Gérard à

sa fille Camille, et celle-ci le volant à sa mère, et le fils Hyacinthe

donnant sa maîtresse Rosemonde, une démente, à cette Silviane, la catin

notoire, en compagnie de laquelle son père s'affichait publiquement.

Puis, c'était la vieille aristocratie mourante, avec les pâles figures

de madame de Quinsac et du marquis de Morigny; c'était le vieil esprit

militaire dont le général de Bozonnet menait les funérailles; c'était la

magistrature asservie au pouvoir, un Amadieu faisant sa carrière à coups

de procès retentissants, un Lehmann rédigeant son réquisitoire dans le

cabinet du ministre dont il défendait la politique; c'était enfin la

presse cupide et mensongère, vivant du scandale, l'éternel flot de

délations et d'immondices que roulait Sanier, la gaie impudence de

Massot, sans scrupule, sans conscience, qui attaquait tout, défendait

tout, par métier et sur commande. Et, de même que des insectes, qui en

rencontrent un autre, la patte cassée, mourant, l'achèvent et s'en

nourrissent, de même tout ce pullulement d'appétits, d'intérêts, de

passions, s'étaient jetés sur un misérable fou, tombé par terre, ce

triste Salvat, dont le crime imbécile les avait tous rassemblés,

heurtés, dans leur empressement glouton à tirer parti de sa maigre

carcasse de meurt-de-faim. Et tout cela bouillait dans la cuve colossale

de Paris, les désirs, les violences, les volontés déchaînées, le mélange

innommable des ferments les plus acres, d'où sortirait à grands flots

purs le vin de l'avenir.

Alors, Pierre en eut conscience, de ce prodigieux travail qui

s'accomplissait au fond de la cuve, sous les impuretés et sous les

déchets. Son frère venait de le dire, qu'importaient, dans la

politique, les tares des hommes, les mobiles d'égoïsme et de jouissance,

si, de son pas lent et obstiné, l'humanité marchait toujours!

Qu'importait cette bourgeoisie corrompue et défaillante, aussi moribonde

à cette heure que l'aristocratie dont elle a pris la place, si, derrière

elle, montait sans cesse l'inépuisable réserve d'hommes, qui surgissent

du peuple des campagnes et des villes! Qu'importaient la débauche, la

perversion de trop d'argent, de trop de puissance, la vie raffinée,

dissolue, s'attardant aux curiosités sexuelles, puisqu'il semblait

prouvé que toutes les capitales, reines du monde, n'ont régné qu'à ce

prix de l'extrême civilisation, la religion de la beauté et du plaisir!

Et qu'importaient même la vénalité inévitable, les fautes et les

sottises de la presse, si elle était d'autre part le plus admirable

instrument d'instruction, la conscience publique toujours ouverte, le

fleuve qui avait beau charrier des horreurs, qui n'en marchait pas

moins, qui emportait tous les peuples à la vaste mer fraternelle des

siècles futurs! La lie humaine tombait au fond de la cuve, et il ne

fallait pas vouloir que, visiblement, chaque jour, le bien triomphât;

car souvent des années étaient nécessaires pour que, de la fermentation

louche, se dégageât un espoir réalisé, dans cette opération de

l'éternelle matière remise au creuset, demain refait meilleur. Et, si,

au fond des usines empestées, le salariat restait une forme de l'antique

esclavage, si les Toussaints mouraient toujours de misère, sur des

grabats, comme des bêtes fourbues, la liberté n'en était pas moins

sortie de la cuve immense, en un jour de tempête, pour prendre son vol

par le monde. Et pourquoi la justice n'en sortirait-elle pas à son tour,

faite de tant d'éléments troubles, se dégageant des scories, d'une

limpidité enfin éclatante, et régénérant les peuples?

Mais, de nouveau, les voix de Bache et de Morin, causant avec Guillaume,

s'élevèrent, tirèrent Pierre de sa rêverie. Ils parlaient de Janzen,

compromis dans un deuxième attentat, à Barcelone, disparu, revenu à

Paris sans doute, où Bache croyait l'avoir reconnu la veille. Une si

claire intelligence, une si froide volonté, et de tels dons gaspillés

pour une si exécrable cause!

--Quand je songe, dit Morin de sa voix lente, que Barthès exilé vit au

fond d'une petite chambre pauvre de Bruxelles, dans le frémissant espoir

que la liberté enfin régnera, lui qui n'a pas une goutte de sang aux

mains et qui a passé les deux tiers de sa vie en prison, pour que les

peuples soient libres!

Bache eut un léger haussement d'épaules.

--La liberté, la liberté, sans doute. Mais elle n'est rien, si on ne

l'organise pas.

Et leur éternelle discussion recommença, celui-ci avec Saint-Simon et

Fourier, l'autre avec Proudhon et Auguste Comte. Toute la religiosité

vague de l'ancien membre de la Commune, aujourd'hui conseiller

municipal, reparaissait, dans son besoin d'une foi consolante; tandis

que le professeur, l'ancien garibaldien, gardait, sous sa lassitude, une

rigidité scientifique, une croyance au progrès mathématique du monde.

Longuement, Bache raconta la dernière commémoration en l'honneur de la

mémoire de Fourier, le groupe des disciples fidèles apportant des

couronnes, prononçant des discours, une réunion touchante d'apôtres,

obstinés dans leur foi, certains de l'avenir, messagers convaincus de la

bonne parole nouvelle. Puis, Morin vida ses poches toujours pleines de

petites brochures de propagande positiviste, des manifestes, des

réponses, des questions posées et résolues, où le nom de Comte et

surtout sa doctrine étaient exaltés, comme la seule base possible de la

religion attendue. Alors, Pierre, qui les écoutait, se rappela leurs

disputes d'autrefois, dans sa maison de Neuilly, lorsque lui-même,

éperdu, en quête d'une certitude, s'efforçait de faire le bilan des

idées du siècle. C'était au milieu des contradictions, des incohérences

de tous ces précurseurs, qu'il avait perdu pied. Fourier avait beau être

issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et, si la doctrine de

celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la

doctrine de celui-là semblait aboutir à un code d'enrégimentement

inacceptable. Proudhon démolissait sans rien reconstruire. Comte, qui

créait la méthode et mettait la science à sa vraie place en la déclarant

l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la crise sociale dont le

flot menaçait de tout emporter, finissait en illuminé d'amour, terrassé

par la femme. Et ces deux-là, aussi, entraient en lutte, se battaient

contre les deux autres, à ce point de conflit et d'aveuglement général,

que les vérités apportées par eux en commun, en restaient obscurcies,

défigurées, méconnaissables. Mais, aujourd'hui, après la lente évolution

qui l'avait transformé lui-même, voilà que ces vérités communes lui

apparaissaient aveuglantes, irréfutables. Dans les évangiles de ces

messies sociaux, parmi le chaos des affirmations contraires, il était

des paroles semblables qui toujours revenaient, la défense du pauvre,

l'idée d'un nouveau et juste partage des biens de la terre, selon le

travail et le mérite, la recherche surtout d'une loi du travail qui

permit équitablement ce nouveau partage entre les hommes. N'était-ce

donc pas, puisque tous les génies précurseurs s'entendaient si

étroitement sur ces vérités communes, qu'elles étaient le fondement même

de la religion de demain, la foi nécessaire que le siècle léguerait au

siècle suivant, pour qu'il en fît le culte humain de paix, de solidarité

et d'amour?

Un brusque saut se produisit dans les réflexions de Pierre, il se revit

à la Madeleine, écoutant la fin de la conférence de monseigneur Martha

sur l'esprit nouveau, qui annonçait que Paris, redevenu chrétien, allait

être le maître du monde, grâce au Sacré-Coeur. Non, non! Paris ne

régnait que par sa libre intelligence, c'était un mensonge de l'avoir

dominé de la croix, de cette folie mystique et malpropre d'un Coeur

qui saigne. Mais ils pouvaient vouloir écraser Paris sous des monuments

d'orgueil et de domination, tenter d'enrayer la science au nom d'un

idéal mort, dans l'espoir de remettre la main sur le prochain siècle: la

science achèvera de balayer leur souveraineté ancienne, leur basilique

croulera au vent de la vérité, sans qu'il soit même besoin de la pousser

du doigt. L'expérience est faite, l'évangile de Jésus est un code social

caduc, dont la sagesse humaine ne peut retenir que quelques maximes

morales. Le vieux catholicisme tombe en poudre de toutes parts, la Rome

catholique n'est plus qu'un champ de décombres, les peuples se

détournent, veulent une religion qui ne soit pas une religion de la

mort. Autrefois, l'esclave accablé, brûlant d'une espérance nouvelle,

s'échappait de sa geôle, rêvait d'un ciel où sa misère serait payée

d'une éternelle jouissance. Maintenant que la science a détruit ce ciel

menteur, cette duperie du lendemain de la mort, l'esclave, l'ouvrier,

las de mourir pour être heureux, exige la justice, le bonheur sur la

terre. C'est là, enfin, la nouvelle espérance, la justice, après

dix-huit siècles de charité impuissante. Ah! dans mille ans, lorsque le

catholicisme ne sera plus qu'une très vieille superstition morte, quelle

stupeur que les ancêtres aient pu supporter cette religion de torture et

de néant! Un Dieu bourreau, l'homme châtré, menacé, supplicié, la nature

ennemie, la vie maudite, la mort seule douce et libératrice! Pendant

deux mille ans, la marche en avant de l'humanité aura eu pour entraves

cette odieuse idée d'arracher de l'homme tout ce qu'il a d'humain, les

désirs, les passions, la libre intelligence, la volonté et l'acte, toute

sa puissance. Et quel réveil joyeux, lorsque la virginité sera méprisée,

lorsque la fécondité redeviendra une vertu, dans l'hosanna des forces

naturelles libérées, les désirs honorés, les passions utilisées, le

travail exalté, la vie aimée, enfantant l'éternelle création de l'amour!

Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Pierre se souvenait de ce

cri qui lui était échappé à Lourdes, qu'il avait répété à Rome, devant

l'effondrement du vieux catholicisme. Mais il n'y mettait plus la même

hâte fiévreuse, la puérile et maladive obstination à vouloir que, sur

l'heure, un Dieu nouveau se révélât, un idéal se créât de toutes pièces,

avec ses dogmes et son culte. Certes, le divin semblait nécessaire à

l'homme comme le pain et l'eau, toujours l'homme s'y était rejeté,

affamé du mystère, semblant n'avoir d'autre consolation que de

s'anéantir dans l'inconnu. Mais qui pourrait dire que la science, un

jour, n'étanchera pas cette soif de l'au-delà? Si elle est la vérité

conquise, elle est aussi, et elle sera toujours la vérité à conquérir.

Devant elle, ne restera-t-il pas sans cesse une marge pour le désir de

savoir, l'hypothèse qui n'est que de l'idéal? Puis, ce besoin du divin,

n'est-ce pas simplement le besoin de voir Dieu? et si la science

contente de plus en plus ce désir de tout savoir et de tout pouvoir, ne

croit-on pas qu'il s'apaisera, qu'il finira par se confondre avec

l'amour de la vérité satisfaite? Une religion de la science, c'est le

dénouement marqué, certain, inévitable, de la longue marche de

l'humanité vers la connaissance. Cette dernière y arrivera comme au port

naturel, à la paix mise enfin dans la certitude, lorsqu'elle aura passé

par toutes les ignorances et tous les effrois. Et déjà cette religion ne

s'indiquait-elle pas, l'idée de dualité, de Dieu et de l'univers,

écartée, l'idée de l'unité, du monisme, de plus en plus évidente,

l'unité entraînant la solidarité, la loi unique de vie découlant, par

l'évolution, du premier point de l'éther qui s'est condensé pour créer

le monde? Mais, si des précurseurs, des savants, des philosophes,

Darwin, Fourier et les autres, ont semé la religion de demain, en

confiant au vent qui passe la bonne parole, que de siècles il faudra

sans doute pour que la moisson lève! On oublie toujours que le

catholicisme a mis quatre siècles à se former, à germer en un long

travail souterrain, avant de croître, de régner au plein soleil. Qu'on

donne donc des siècles à cette religion de la science, dont la sourde

poussée s'annonce de toutes parts, et l'on verra se constituer en un

nouvel Evangile les admirables idées d'un Fourier, le désir redevenu le

levier qui soulève le monde, le travail accepté par tous, honoré, réglé

comme le mécanisme même de la vie naturelle et sociale, les énergies

passionnelles de l'homme excitées, contentées, utilisées enfin pour le

bonheur humain! L'universel cri de justice, dont la clameur de plus en

plus haute monte du grand muet, du peuple si longtemps dupé et dévoré,

n'est qu'un cri vers ce bonheur où tendent les êtres, la satisfaction

complète des besoins, la vie vécue pour elle, dans la paix, dans

l'expansion de toutes les forces et de toutes les joies. Les temps

viendront où ce royaume de Dieu sera sur la terre, et que l'autre

paradis menteur soit donc fermé, même si les pauvres d'esprit doivent un

moment souffrir de cette mort de leur illusion, car c'est là une

nécessité brave que d'opérer cruellement les aveugles, pour les arracher

à leur misère, à la longue nuit affreuse de leur ignorance!

Pierre, tout d'un coup, fut inondé d'une joie immense. Un petit cri

d'enfant, le cri d'éveil de Jean, son fils, venait de le tirer de sa

rêverie; et la brusque pensée l'avait envahi que, lui, à cette heure,

était sauvé, hors du mensonge et de l'effroi, rentré dans la bonne et

saine nature. Quel frisson à se dire qu'il s'était cru perdu, rayé de la

vie, tombé au néant du Dieu bourreau, et qu'un prodige d'amour l'en

avait tiré, puissant encore, malgré sa crainte du stigmate indélébile,

puisque ce cher enfant était là, si fort, si rieur, né de lui. La vie

avait enfanté de la vie, la vérité éclatait, triomphante comme le

soleil. C'était la troisième expérience faite avec Paris, et celle-ci

concluait, n'était pas comme les deux premières, avec Lourdes, puis avec

Rome, un avortement misérable, plus de ténèbres et plus de douleur.

D'abord, la loi du travail s'était révélée à lui, Pierre s'était imposé

une tâche, la plus humble, ce métier manuel si tardivement appris, mais

une tâche à laquelle il ne manquerait pas un jour, qui lui donnerait la

sérénité du rôle accepté, du devoir accompli, car la vie elle-même

n'était que du travail, le monde n'existait que par l'effort. Ensuite,

il avait aimé, et son salut s'était fait par la femme et par l'enfant.

Ah! quel long détour, pour en arriver à ce dénouement si naturel, si

simple! comme il avait souffert, que d'erreurs et que de colères il

avait remuées, avant de faire bonnement ce que tous les hommes doivent

faire! Cette tendresse éperdue, aux prises avec sa raison, cette

tendresse qui avait saigné des absurdités de la grotte miraculeuse, que

l'orgueilleuse caducité du Vatican avait ensanglantée à son tour, se

contentait enfin chez l'époux et chez le père, chez l'homme confiant

dans le travail, selon la juste loi de la vie. Et de là la vérité

indiscutable, la solution du bonheur dans la certitude.

Mais Bache et Théophile Morin étaient partis, avec leurs poignées de

main habituelles, en promettant de revenir causer un soir, tranquilles

apôtres convaincus du lointain avenir. Et, comme Jean criait plus fort,

Marie le prit dans ses bras, dégrafa son corsage pour lui donner à

téter.

--Oh! le mignon, c'est son heure, il n'oublie pas, lui!... Pierre, vois

donc, je crois qu'il a grossi encore, depuis hier.

Elle riait, et Pierre s'approcha, riant aussi, pour baiser l'enfant.

Puis, il baisa la mère, saisi d'un invincible attendrissement, à voir

ce petit être si rose et si goulu, sur cette gorge de femme, si belle,

gonflée de lait. Toute une bonne odeur de fécondité heureuse en montait

à son visage, qui le grisait de la joie de vivre.

--Mais il va te manger, dit-il gaiement. Comme il tire!

--Oh! il me mord bien un peu. Mais c'est plus gentil, ça prouve qu'il

profite.

Alors, Mère-Grand, la sérieuse, la silencieuse, se mit à causer, le

visage éclairé d'un sourire.

--Vous savez que je l'ai pesé, ce matin. Il a encore gagné cent grammes.

Et le cher amour, si vous aviez vu comme il était sage! Ce sera un petit

monsieur très intelligent, très raisonnable, ainsi que je les aime.

Quand il aura cinq ans, ce sera moi qui lui apprendrai ses lettres, et à

quinze ans, s'il veut, je lui dirai comment on devient un homme...

N'est-ce pas, Thomas? n'est-ce pas, Antoine, et toi, François?

Les trois grands fils, levant la tête, égayés, approuvèrent du geste,

reconnaissants des leçons héroïques qu'elle leur avait données, ne

semblant pas mettre en doute qu'elle vécût vingt ans encore, pour les

donner à Jean comme à eux-mêmes.

Pierre était resté devant Marie, dans le ravissement de leur amour,

lorsqu'il sentit, derrière lui, Guillaume lui poser les deux mains sur

les épaules. Il se retourna, il le trouva rayonnant lui aussi, bien

heureux de les voir si heureux. Et cela doubla son bonheur, cette

certitude que son frère était guéri, qu'il n'y avait plus, dans la

maison laborieuse, que de la santé et de l'espoir.

--Ah! petit frère, dit Guillaume doucement, te souviens-tu, quand je te

disais que tu souffrais uniquement du combat de ton coeur contre ta

raison, et que tu retrouverais la tranquillité, lorsque tu aimerais ce

que tu comprendrais? Il te fallait réconcilier en toi notre mère et

notre père, dont la querelle, le douloureux malentendu continuait au

delà de la tombe; et c'est fait, les voilà enfin qui dorment en paix,

dans ton être pacifié.

Ces paroles bouleversèrent Pierre d'émotion. Une joie enflamma son

visage, désormais si clair, si énergique. Et il avait bien toujours son

front en forme de tour, l'inexpugnable forteresse de la raison qu'il

tenait de son père, ainsi que le menton tendre, la bouche et les yeux de

bonté, que lui avait donnés sa mère; mais l'ensemble de la physionomie

s'était enfin mêlé, fondu en une harmonie heureuse, d'une sérénité

forte. Ses deux premières expériences avortées, c'étaient en lui des

crises de la mère, cette tendresse pleurante, éperdue de ne pouvoir se

rassasier; et la troisième ne venait d'aboutir au bonheur, que parce

qu'il avait contenté dans la femme, dans l'enfant, dans la vie

laborieuse et féconde, cette ardente faim d'aimer, tout en obéissant à

la souveraineté de la raison, au père qui parlait si haut en lui. La

raison restait la reine. S'il n'avait jamais souffert que des combats

qu'elle livrait à son coeur, il était tout l'homme, en lutte sans

cesse avec son intelligence et avec sa passion. Et quelle paix de les

avoir réconciliées, de les satisfaire ensemble, de se sentir complet,

normal et puissant, tel que le grand chêne qui pousse en liberté et dont

les branches à l'infini dominent la forêt!

--Tu as fait là, continua tendrement Guillaume, une belle et bonne

oeuvre, pour toi, pour nous tous, pour les chers parents, dont les

ombres apaisées et réunies sont maintenant si tranquilles, dans la

petite maison de notre enfance. J'y songe souvent, à notre chère maison

de Neuilly, que la vieille Sophie nous garde, et je m'imagine que, dans

l'ombre du grand cabinet de travail, les morts bien-aimés se reposent

délicieusement et nous attendent. Quelle paix pour eux que cette petite

maison déserte! Et, si je vous ai voulus ici par égoïsme, désireux de

mettre du bonheur autour de moi, il faudra que ton Jean aille un jour

l'habiter, pour lui rendre toute une jeunesse.

Pierre, à son tour, avait pris les deux mains de son frère. Et, son

regard dans le sien:

--Tu es heureux?

--Oui, heureux, très heureux, plus heureux que je ne l'ai jamais été,

heureux de t'aimer comme je t'aime, heureux d'être aimé de toi comme

personne ne saurait m'aimer.

Leurs coeurs s'unirent dans cette ardente affection fraternelle, la

plus entière, la plus héroïque qui puisse fondre un homme dans un autre.

Et ils s'embrassèrent, pendant que, son enfant au sein, Marie, si gaie,

si bien portante, si loyale, les regardait et souriait, avec de grosses

larmes dans les yeux.

Mais Thomas, après la toilette dernière qu'il faisait au moteur, venait

enfin de le mettre en marche. C'était un prodige de légèreté et de

force, pesant un poids nul pour l'extrême énergie qu'il développait. Le

fonctionnement en était d'une douceur parfaite, sans bruit, sans odeur.

Et toute la famille, ravie, l'entourait, lorsqu'une visite vint à

propos, le savant et amical Bertheroy, que Guillaume attendait, l'ayant

justement prié de monter voir fonctionner le moteur.

Tout de suite, le grand chimiste se récria d'admiration, et quand il eut

examiné le mécanisme, quand il eut compris surtout l'application de

l'explosif comme source de force, une des idées qu'il préconisait depuis

longtemps, il félicita Guillaume et Thomas avec enthousiasme.

--C'est une merveille que vous avez créée là, et l'emploi va en être

d'une portée sociale et humaine incalculable. Oui, oui! en attendant le

moteur électrique qu'on ne tient pas encore, voilà le moteur idéal, la

traction mécanique trouvée pour tous les véhicules, la navigation

aérienne désormais possible, le problème de la force à domicile résolu

définitivement. Et quel nouveau pas de géant, quel progrès brusque, les

distances rapprochées encore, toutes les voies ouvertes, les hommes

fraternisant enfin!... Un grand bienfait, un beau cadeau, mes braves

amis, que vous faites là au monde!

Puis, il plaisanta sur l'explosif nouveau, d'une si terrible puissance,

qu'il avait deviné, dont la découverte aboutissait à cette bienfaisante

application.

--Et moi, Guillaume, qui croyais, avec toutes vos cachotteries

d'inventeur, que vous me cachiez la formule de votre poudre, dans l'idée

de faire sauter Paris!

Guillaume devint grave. Il avoua, un peu pâle.

--J'en ai eu l'idée un instant.

Mais Bertheroy continua de rire, en affectant de voir là une boutade,

malgré le petit froid qu'il avait senti passer dans ses cheveux.

--Eh bien! mon ami, vous avez mieux fait de doter l'humanité de cette

merveille, ce qui n'a pas dû être commode ni sans danger. Voilà donc une

poudre qui devait exterminer les gens, et qui va simplement augmenter

leur bien-être. Les choses finissent toujours bien, c'est ce que je me

lasse à répéter.

Alors, devant cette bonhomie supérieure et tolérante, Guillaume

s'attendrit. C'était vrai, ce qui devait détruire servait au progrès, le

volcan domestiqué devenait du travail, de la paix, de la civilisation.

Il avait même abandonné son engin de bataille et de victoire, il s'était

satisfait dans cette découverte dernière, la fatigue des hommes

soulagée, leur labeur réduit à l'effort nécessaire et suffisant. Il

voyait là un peu plus de justice, toute la justice qu'il avait pu faire

pour sa part. Et, lorsque, en se tournant, il apercevait la basilique du

Sacré-Coeur, par la baie vitrée, il ne s'expliquait pas la contagion

de démence qui l'avait un instant envahi, pour qu'il eût rêvé de

destruction imbécile, inutile. Un souffle mauvais avait passé, né de la

misère, des ferments épars de colère et de vengeance. Mais quel

aveuglement de croire que la destruction, que l'assassinat puisse être

un acte fécond, ensemençant le sol d'une heureuse et large récolte! On

arrive tout de suite au bout de la violence, et elle, n'est bonne qu'à

exaspérer le sentiment de solidarité, même chez ceux pour qui l'on tue.

Le peuple, la grande foule se révolte contre l'isolé qui croit faire

justice. Le volcan, oui! mais le volcan, c'est toute la croûte

terrestre, c'est toute la masse populaire qui se soulève, sous

l'irrésistible poussée de la flamme intérieure, pour dresser des alpes,

pour refaire une société libre. Et quels que soient l'héroïsme de leur

folie, leur soif contagieuse du martyre, les assassins ne sont jamais

que des assassins, dont l'action est une semence d'horreur. S'ils

renaissaient de leur sang, si Victor Mathis avait vengé Salvat, il

l'avait tué aussi, dans l'universel cri de réprobation, soulevé par son

nouvel attentat, plus monstrueux et plus inutile encore.

D'un geste, Guillaume, riant à son tour, dit son absolue guérison.

--Tout finit bien, vous avez raison, puisque tout va quand même à la

vérité et à la justice. Seulement, il faut parfois des mille ans...

Quant à moi, je vais simplement mettre l'explosif nouveau dans le

commerce, pour que ceux qui en obtiendront l'autorisation,

s'enrichissent en le fabriquant. Il est désormais à tous... Et je

renonce à révolutionner le monde.

Bertheroy se récria. Et ce grand savant officiel, ce membre de

l'Institut, renté, pourvu de toutes les charges et de tous les honneurs,

montra le petit moteur avec une passion, où se retrouvait la vigueur de

ses soixante-dix ans.

--Mais c'est ça qui est la révolution, la vraie, l'unique! c'est avec

ça, et non avec les bombes stupides, qu'on révolutionne le monde! ce

n'est pas en détruisant, c'est en créant, que vous venez de faire acte

de révolutionnaire!... Et que de fois je vous l'ai dit, la science seule

est révolutionnaire, la seule qui, par-dessus les pauvres événements

politiques, l'agitation vaine des sectaires et des ambitieux, travaille

à l'humanité de demain, en prépare la vérité, la justice, la paix!...

Ah! mon cher enfant, si vous voulez bouleverser le monde en essayant d'y

mettre un peu plus de bonheur, vous n'avez qu'à rester dans votre

laboratoire, car le bonheur humain ne peut naître que de votre fourneau

de savant.

Il plaisantait bien un peu, mais on le sentait si convaincu, dans son

dédain de toutes les préoccupations qui n'étaient pas la science. Il ne

s'était pas même étonné, lorsque Pierre avait quitté la soutane; et il

le retrouvait là, avec sa femme et son enfant, sans cesser de se montrer

très désintéressé, très affectueux.

Le moteur, dans sa vitesse prodigieuse, ronflait à peine, tel qu'une

grosse mouche au soleil. Toute la famille heureuse l'entourait,

continuait à rire d'aise, devant cette victoire. Et voilà que le petit

Jean, monsieur Jean, ayant fini de téter, les lèvres encore barbouillées

de lait, aperçut la machine, le beau joujou qui marchait tout seul. Et

ses yeux brillèrent, ses joues se creusèrent de fossettes, et il tendit

ses menottes frémissantes, en poussant des cris d'allégresse.

Marie, qui reboutonnait son corsage d'un geste tranquille, s'égaya,

l'apporta, pour qu'il vit mieux le joujou.

--Hein? mon mignon, c'est gentil! Ça tourne, et c'est fort, c'est

vivant, tu vois!

Autour d'elle, tous s'amusaient de la mine ébahie, ravie de l'enfant,

qui aurait voulu toucher, pour comprendre peut-être.

--Oui, reprit Bertheroy, c'est vivant et c'est fort comme le soleil,

comme ce grand soleil qui resplendit là, sur Paris immense, en y

mûrissant les choses et les hommes. Paris moteur lui aussi, Paris

chaudière où bout l'avenir, et sous laquelle, nous autres savants, nous

entretenons l'éternelle flamme... Mon bon Guillaume, aujourd'hui, vous

êtes le chauffeur, l'artisan de demain, avec cette merveille qui va

encore élargir le travail de notre grand Paris, dans le monde entier.

Pierre fut extrêmement frappé, et l'idée de la cuve géante lui revint,

de la cuve ouverte là, d'un bord de l'horizon à l'autre, où le siècle

prochain allait naître de l'extraordinaire mélange de l'excellent et du

pire. Mais, à présent, par-dessus les passions, les ambitions, les

tares, les déchets, il voyait le colossal travail dépensé, l'héroïque

effort manuel, au fond des chantiers et des usines, le glorieux

recueillement de la jeunesse intellectuelle, qu'il savait à l'oeuvre,

étudiant en silence, n'abandonnant aucune conquête des aînés, brûlant

d'en agrandir le domaine. Et c'était l'exaltation de Paris, tout le

futur qui s'élaborait dans son énormité, et qui s'en envolerait, en une

clarté d'aurore. Si le monde antique avait eu Rome, maintenant

agonisante, Paris régnait souverainement sur les temps modernes, le

centre aujourd'hui des peuples, en ce continuel mouvement qui les

emporte de civilisation en civilisation, avec le soleil, de l'est à

l'ouest. Il était le cerveau, tout un passé de grandeur l'avait préparé

à être, parmi les villes, l'initiatrice, la civilisatrice, la

libératrice. Hier, il jetait aux nations le cri de liberté, il leur

apporterait demain la religion de la science, la justice, la foi

nouvelle attendue par les démocraties. Il était la bonté aussi, la

gaieté et la douceur, la passion de tout savoir, la générosité de tout

donner. En lui, dans les ouvriers de ses faubourgs, parmi les paysans de

ses campagnes, il y avait des ressources infinies, des réserves d'hommes

où l'avenir pourrait puiser sans compter. Et le siècle finissait par

lui, et l'autre siècle commencerait, se déroulerait par lui, et tout son

bruit de prodigieuse besogne, tout son éclat de phare dominant la

terre, tout ce qui sortait de ses entrailles en tonnerres, en tempêtes,

en clartés victorieuses, ne rayonnait que de la splendeur finale dont le

bonheur humain serait fait.

Marie eut un léger cri d'admiration, montrant Paris du geste.

--Voyez donc! voyez donc! Paris tout en or, Paris couvert de sa moisson

d'or!

Chacun s'exclama, car l'effet était vraiment d'une extraordinaire

magnificence, cet effet que Pierre avait déjà remarqué, le soleil

oblique noyant l'immensité de Paris d'une poussière d'or. Mais, cette

fois, ce n'étaient plus les semailles, le chaos des toitures et des

monuments tel qu'une brune terre de labour, défrichée par quelque

charrue géante, le divin soleil jetant à poignées ses rayons, pareils à

des grains d'or, dont les volées s'abattaient de toutes parts. Et ce

n'était pas non plus la ville avec ses quartiers distincts, à l'est les

quartiers du travail embrumés de fumées grises, au sud ceux des études

d'une sérénité lointaine, à l'ouest les quartiers riches, larges et

clairs, au centre les quartiers marchands, aux rues sombres. Il semblait

qu'une même poussée de vie, qu'une même floraison avait recouvert la

ville entière, l'harmonisant, n'en faisant qu'un même champ sans bornes,

couvert de la même fécondité. Du blé, du blé partout, un infini de blé

dont la houle d'or roulait d'un bout de l'horizon à l'autre. Et le

soleil oblique baignait ainsi Paris entier d'un égal resplendissement,

et c'était bien la moisson, après les semailles.

--Voyez donc! voyez donc! reprit Marie, pas un coin qui ne porte sa

gerbe, jusqu'aux plus humbles toitures qui sont fécondes, et partout la

même richesse d'épis, comme s'il n'y avait plus là qu'une même terre,

réconciliée et fraternelle... Ah! mon Jean, mon petit Jean, regarde,

regarde comme c'est beau!

Pierre, frémissant, était venu se serrer contre elle. Et Mère-Grand

souriait, ainsi que Bertheroy, à tout cet avenir qu'ils ne verraient

pas; tandis que, derrière Guillaume attendri, les trois grands fils, les

trois colosses, restaient graves, en plein labeur et en plein espoir.

Alors, Marie, d'un beau geste d'enthousiasme, leva son enfant très haut,

au bout de ses deux bras, l'offrit à Paris immense, le lui donna en

auguste cadeau.

--Tiens! Jean, tiens! mon petit, c'est toi qui moissonneras tout ça et

qui mettras la récolte en grange!

Paris flambait, ensemencé de lumière par le divin soleil, roulant dans

sa gloire la moisson future de vérité et de justice.

Paris(#34451) · 第 31 / 41 题