Le mariage était pour midi; et, depuis une demi-heure, les invités
avaient envahi l'église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de
plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de
mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte à deux battants,
laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d'arbustes, les
marches recouvertes d'un large tapis, la foule curieuse, entassée sur la
place, et jusque dans la rue Royale.
Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en
retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:
--Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.
--Comment les nomme-t-on, ces trois-là? demanda le journaliste.
--La duchesse de Boisemont et ses deux filles.
--Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la
politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.
En effet, tous les mondes se trouvaient réunis là, un peu gênés d'abord
de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de
l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils étaient
assistés des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des témoins
disait à lui seul ce mélange étonnant: pour Gérard, le général de
Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand
banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances,
président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis
naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'être le
témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d'insolence. Et,
comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction
nuptiale devait être donnée par monseigneur Marina, évêque de
Persépolis, l'agent de la politique du pape en France, l'apôtre du
ralliement, de la république conquise au catholicisme.
--Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C'est
un symbole, ce mariage. L'apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la
vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et
cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la
France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.
Il se reprit:
--D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coupé la tête,
hier matin.
Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, confidentiellement:
--Vous savez que ça n'a pas été commode... Vous avez lu, ce matin,
l'ignoble article de Sanier?
--Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.
Et, à demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continuèrent. Chez les
Duvillard, la mère n'avait fini par donner son amant à sa fille que dans
les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir
Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de
rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'était livré aussi
douloureux, la comtesse n'avait consenti, révoltée, que pour sauver son
fils du danger où elle le savait depuis l'enfance, si touchante
d'abnégation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné
lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à
celle qu'il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa
conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin,
avait contée dans _la Voix du Peuple_, sous des pseudonymes
transparents; et il avait trouvé même moyen d'ajouter à l'ordure, mal
renseigné comme toujours, l'esprit tourné au mensonge, ayant besoin que
l'égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente,
charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné.
Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forcé de laisser dormir
l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales
privés, il salissait et détroussait les familles.
Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné
dans sa redingote douteuse.
--Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce
convenu, passera-t-il?
Duvillard avait eu l'idée d'utiliser Chaigneux, toujours à vendre,
toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un
ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l'avait donné à celle-ci,
qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forçait à
battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une
publicité triomphale. Sa fille aînée n'était pas mariée encore, jamais
ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras; et
c'était l'enfer, il finissait par être battu, s'il n'apportait pas un
billet de mille francs, le premier de chaque mois.
--Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera
sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour _le Globe_. Il m'a
demandé si je me fichais de l'austérité bien connue de son journal.
Chaigneux devint blême. C'était un article fait d'avance, au point de
vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la
Comédie, dans _Polyeucte_. Le journaliste, pour lui être agréable, le
lui avait même communiqué; de sorte que, ravie, elle comptait bien
maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.
--Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le député lamentable. Il
faut absolument que cet article passe.
--Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au patron... Tenez! il
est là-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction
publique, Dauvergne.
--Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la
sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à
Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu'il occupe
la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis à
Duvillard.
Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après
l'engagement de l'actrice.
--Le ministère Silviane... Il doit bien ça à sa marraine.
Mais la petite princesse de Harth, qui arrivait en coup de vent, tomba
au milieu des trois hommes.
--Vous savez que je n'ai pas de place, cria-t-elle.
Dutheil crut qu'il s'agissait de trouver là une chaise, bien placée.
--Ne comptez pas sur moi, j'y renonce. Je viens d'avoir toutes les
peines du monde à caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.
--Eh! je parle de la représentation de ce soir... Mon bon Dutheil; il
faut absolument que vous me fassiez donner un petit coin, dans une loge.
J'en mourrai, c'est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable,
notre délicieuse amie.
Depuis la veille, depuis qu'elle avait mis Silviane à sa porte, après
l'exécution de Salvat, elle professait pour elle une admiration
fougueuse.
--Vous ne trouverez plus une seule place, madame, déclara Chaigneux,
important. Nous avons tout donné, on vient de m'offrir trois cents
francs d'un fauteuil.
--C'est exact, on s'est arraché les moindres strapontins, reprit
Dutheil. Et je suis désolé, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul
pourrait vous prendre dans sa loge. Il m'a dit qu'il m'y réservait une
place. Mais je crois bien que nous n'y sommes encore que trois, en
comptant son fils... Demandez donc tout à l'heure à Hyacinthe qu'il vous
fasse inviter.
Rosemonde, tombée aux bras de l'aimable député, un soir qu'Hyacinthe
l'avait rendue malade d'ennui, sentit bien l'intention ironique. Elle ne
s'en écria pas moins, enchantée:
--Tiens, c'est vrai! Hyacinthe ne peut pas me refuser ça... Merci du
renseignement, mon petit Dutheil. Vous êtes gentil, vous, parce que vous
arrangez les choses gaiement, même les choses tristes... Et n'oubliez
pas que vous m'avez promis de m'apprendre la politique. Oh! la
politique, mon cher, je sens que jamais rien ne m'aura passionnée comme
la politique!
Elle les quitta, bouscula le monde, finit quand même par s'installer au
premier rang.
--La bonne toquée! murmura Massot, l'air amusé.
Puis, comme Chaigneux se précipitait à la rencontre du juge
d'instruction Amadieu, pour lui demander obséquieusement s'il avait bien
reçu son fauteuil, le journaliste se pencha à l'oreille du député.
--A propos, cher ami, est-ce vrai, ce prochain lancement que Duvillard
ferait de son fameux Chemin de fer transsaharien? Une gigantesque
entreprise, des centaines de millions et des centaines de millions,
cette fois... Hier soir, au journal, Fonsègue haussait les épaules,
disait que c'était fou, qu'il n'y croyait pas.
Dutheil cligna de l'oeil, plaisanta.
--Affaire dans le sac, mon bon Fonsègue baisera les pieds du patron
avant quarante-huit heures.
Et, guilleret, il laissa entendre quelle manne dorée allait de nouveau
tomber sur la presse, sur les amis fidèles, sur tous les hommes de bonne
volonté. Quand l'orage est passé, l'oiseau secoue ses ailes. Et il se
montrait pimpant et jaseur, dans la joyeuse certitude du cadeau attendu,
comme si jamais la fâcheuse affaire des Chemins de fer africains ne
l'avait bouleversé et blêmi d'épouvante.
--Fichtre! dit Massot, devenu sérieux, c'est alors mieux qu'un triomphe,
ici, c'est encore la promesse d'une moisson nouvelle. Je ne m'étonne
plus si l'on s'écrase!
A ce moment, les orgues éclatèrent puissamment en un chant de glorieux
accueil. C'était le cortège qui faisait enfin son entrée dans l'église.
Il y avait eu, dehors, pendant qu'il montait pompeusement les marches,
sous le clair soleil, un long brouhaha parmi la foule, dont le flot,
entassé jusque sur la chaussée de la rue Royale, entravait la
circulation des fiacres et des omnibus. Et, maintenant, il pénétrait
sous les hautes voûtes retentissantes, il s'avançait vers le
maître-autel embrasé de cierges, entre les deux masses serrées des
assistants, les hommes en redingote, les femmes en toilettes claires.
Tous s'étaient mis debout, les faces se tendaient avec des sourires,
brûlantes de curiosité.
D'abord, derrière le suisse magnifique, ce fut Camille au bras de son
père, le baron Duvillard, qui avait son grand air superbe des jours de
victoire. Elle, voilée d'un admirable point d'Alençon, que retenait le
diadème de fleurs d'oranger, vêtue d'une robe de mousseline de soie
plissée, sur un dessous de satin blanc, était si heureuse, si éclatante
d'avoir vaincu, qu'elle en devenait presque jolie, redressée, laissant
voir à peine son épaule gauche plus haute que la droite. Puis, Gérard
suivait, donnant le bras à sa mère, la comtesse de Quinsac, lui très bel
homme, très correct, ayant l'air qu'il devait avoir, elle d'une noblesse
et d'une dignité impassibles, dans sa robe de soie bleu paon, brodée de
perles d'acier et d'or. Mais on attendait Eve surtout, les têtes
s'allongèrent, quand elle parut au bras du général de Bozonnet, un des
témoins, le plus proche parent du marié. Elle avait une robe de taffetas
vieux rose, garnie de valenciennes, d'un prix inestimable, et jamais
elle n'avait paru plus jeune, plus délicieusement blonde. Pourtant, ses
yeux disaient ses larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire; et il y
avait, dans la grâce dolente de toute sa personne, comme un veuvage, le
don pitoyable qu'elle avait fait de l'être aimé. Monferrand, le marquis
de Morigny, le banquier Louvard, les trois autres témoins, venaient
ensuite, donnant le bras à des dames de la famille. Monferrand surtout,
très gai, très à l'aise, plaisantant sans majesté avec la dame qu'il
accompagnait, une petite brune de mine évaporée, produisit une sensation
considérable. Et il y avait encore dans le cortège, interminable et
solennel, le frère de la mariée, Hyacinthe, dont on remarqua
particulièrement l'habit, de forme inconnue, les pans plissés à gros
plis symétriques.
Lorsque les fiancés eurent pris place devant les prie-Dieu qui les
attendaient, et que les deux familles et les témoins se furent installés
derrière, dans les grands fauteuils de velours rouge, à bois doré, la
cérémonie se déroula avec une extraordinaire pompe. Le curé de la
Madeleine lui-même officiait, des chanteurs de l'Opéra s'étaient joints
à la maîtrise, pour la grand'messe chantée, que les orgues
accompagnaient d'un continuel chant de gloire. Tout le luxe, toute la
magnificence possible, mondaine et religieuse, était déployée, comme si
l'on avait voulu faire de ce mariage, ainsi exalté, une fête publique,
une victoire, une date marquant l'apogée d'une classe. Et il n'y avait
pas jusqu'à l'impudence et à la bravade du monstrueux drame intime,
connu de tous, affiché de la sorte, qui n'ajoutât à la cérémonie un
éclat d'abominable grandeur. Mais on la sentit surtout, cette grandeur
d'insolente domination, quand monseigneur Martha parut, en simple
surplis, avec l'étole, pour la bénédiction. Grand, frais et rose, il
souriait à demi, de son air de souveraineté aimable; et ce fut avec une
onction auguste qu'il prononça les paroles sacramentelles, en pontife
heureux de réconcilier les deux grands empires dont il unissait les
héritiers. On attendait curieusement son allocution aux mariés. Il y fut
vraiment merveilleux, il y triompha lui-même. N'était-ce pas dans cette
église qu'il avait baptisé la mère, cette Eve blonde si belle encore,
cette Juive convertie par lui à la foi catholique, au milieu des larmes
d'attendrissement de toute la haute société de Paris? N'était-ce pas là
encore qu'il avait fait ses trois fameuses conférences sur l'esprit
nouveau, d'où dataient, selon lui, la déroute de la science, le réveil
du spiritualisme chrétien, la politique de ralliement qui devait aboutir
à la conquête de la république? Et il lui était bien permis, par de
fines allusions, de se féliciter de son oeuvre, en mariant un fils
pauvre de la vieille aristocratie aux cinq millions de cette héritière
bourgeoise, en laquelle triomphaient les vainqueurs de 89, aujourd'hui
maîtres du pouvoir. Seul, le quatrième état, le peuple, dupé, volé,
n'était pas de la fête. Monseigneur Martha scellait en ces conjoints la
nouvelle alliance, il réalisait la politique du pape, la sourde poussée
de l'opportunisme jésuite, épousant la démocratie, le pouvoir et
l'argent, pour s'en emparer. Dans sa péroraison, il se tourna vers
Monferrand qui souriait, il sembla s'adresser à lui, en souhaitant aux
époux une vie chrétienne d'humilité et d'obéissance, tout entière vécue
dans la crainte de Dieu, dont il évoquait la main, la poigne de fer,
comme celle du gendarme chargé de maintenir la paix du monde. Personne
n'ignorait l'entente diplomatique de l'évêque et du ministre, quelque
pacte secret, où tous deux satisfaisaient leur passion autoritaire, leur
besoin d'envahissement et de royauté; et, lorsque l'assistance s'aperçut
que Monferrand souriait de son air de bonhomie un peu narquoise, elle
eut, elle aussi, des sourires.
--Ah! murmura Massot qui était resté près de Dutheil, si le vieux Justus
Steinberger voyait sa petite-fille épouser le dernier des Quinsac, comme
il s'amuserait!
--Mais, mon cher, répondit le député, c'est très bien, ces mariages. La
mode y est. Les Juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous
ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il
en faut une, autrement nous sommes débordés par le peuple.
Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger
aurait faite, en écoutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en
effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve,
qu'il avait cessé de voir, s'intéressait à ce qu'elle disait, à ce
qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus
que jamais en elle une arme de vengeance et de défaite, parmi ces
chrétiens dont on accusait sa race de rêver la destruction. Si, en la
donnant pour femme à Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi
qu'il l'avait espéré, sans doute s'en consolait-il en constatant
l'extraordinaire fortune de son sang, mêlé à celui de ses durs maîtres
d'autrefois, qu'il achevait de gâter. N'était-ce pas là cette définitive
conquête juive, dont on parlait?
Un dernier chant triomphal des orgues termina la cérémonie. Les deux
familles et les témoins passèrent dans la sacristie, où furent signés
les actes. Et le grand défilé de félicitations commença.
Dans la haute salle, lambrissée de chêne, un peu obscure, les deux
mariés étaient enfin réunis, côte à côte. Et quel rayonnement de joie,
chez Camille, que ce fût fait, qu'elle eût triomphé, en épousant ce
grand nom, ce bel homme, arraché avec tant de peine des bras de toutes,
de sa mère elle-même! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de
fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un
flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se
bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient à
pleine bouche, avec des mots d'extase. Gérard, lui, qui la dépassait de
toutes les épaules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus
chétive, acceptait les poignées de main, les rendait, souriait, en
prince Charmant, heureux de s'être laissé aimer, d'avoir fait tout ce
bonheur, par bonté et faiblesse. Et, sur une même ligne, les deux
familles formaient deux groupes, restés distincts, au milieu de la cohue
qui les assiégeait, qui passait devant elles, les bras tendus,
indéfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son
peuple, tandis que, par un effort suprême, voulant finir en
enchanteresse, Eve trouvait l'énergie d'être délicieuse, de répondre à
tous les hommages, à peine frémissante des larmes dont son coeur
éclatait. Puis, c'était, de l'autre côté des époux, madame de Quinsac
entre le général de Bozonnet et le marquis de Morigny, très digne, un
peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tête, ne
donnant sa petite main sèche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien;
et, noyée dans cette marée de figures inconnues, elle échangeait avec le
marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par
trop vaseux, roulant des têtes qui suaient tous les crimes de l'argent.
Pendant près d'une demi-heure, ce flot coula, les poignées de main
tombèrent drues comme grêle, les mariés et les deux familles en eurent
les bras rompus.
Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant,
s'égayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entouré. Massot fit
remarquer à Dutheil avec quel empressement l'avocat général Lehmann
s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitôt, le juge
d'instruction Amadieu fût également là; et M. de Larombardière, le
vice-président à la Cour, un boudeur pourtant, un des fidèles du salon
de la comtesse, arriva lui-même. C'était la magistrature forcément
flatteuse et obéissante, inféodée au pouvoir maître de l'avancement, qui
nomme et qui destitue. On prétendait que Lehmann, dans l'affaire des
Chemins de fer africains, avait rendu des services à Monferrand, en
faisant disparaître certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si
Parisien, n'était-ce pas à lui qu'on devait la tête de Salvat?
--Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quêter des
remerciements, pour leur guillotiné d'hier. Monferrand lui doit un beau
cierge, à ce misérable, qui, une première fois, avec sa bombe, a empêché
la chute du ministère, et qui, plus tard, lui a fait donner la
présidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne
assez forte pour étrangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand
d'un côté et ce Salvat de l'autre! Ça devait finir par une tête coupée,
on en avait besoin d'une... Tenez! écoutez-les, ils en causent.
En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre
tout-puissant, étaient questionnés par des dames amies, dont le compte
rendu des journaux avait enfiévré la curiosité. Et Amadieu, ayant par
devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière
importance, résolu à détruire ce qu'il appelait la légende de la mort
héroïque de Salvat. Selon lui, ce scélérat n'avait eu aucun vrai
courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si étranglé
d'épouvante, qu'il était mort avant d'arriver sous le couteau.
--Ah! ça, c'est la vérité, cria Dutheil. J'y étais.
Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.
--Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est
bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!
Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de
monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de
Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son
air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se
montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant
les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient
allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après
l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une
majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en
France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur,
s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par
tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à
ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun
leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux,
dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre
Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre,
il déclinait de jour en jour, frappé au coeur par l'ingratitude du
pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui
si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi,
répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.
A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les
rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien.
N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel,
au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui
passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et
passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds,
averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance.
N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions
un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue
souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien
résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la
sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau
partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à
regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres
diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.
Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille
affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y
étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue,
tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de
Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et
l'ignoble article de Sanier, que _la Voix du Peuple_ avait publié le
matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que
des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé
de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas.
Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de
la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait
remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.
Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec
Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait
rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à
demi-voix:
--Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils
vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.
Mais Fonsègue était sceptique.
--Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.
Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si
grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer
africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses
précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il
fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.
Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux
ministres, il assista à un racolage de Chaigneux, qui continuait, au
travers de la sacristie, son recrutement pour la représentation du soir.
Il célébrait Silviane, fouettait les curiosités, annonçait un succès
énorme. Et, s'étant approché de Dauvergne, sa longue échine pliée en
deux:
--Mon cher ministre, j'ai une requête à vous présenter de la part d'une
belle dame, dont la victoire ne sera pas complète, ce soir, si vous ne
daignez y joindre votre suffrage.
Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient
derrière un binocle, l'écoutait d'un air de bienveillance. Il
réussissait beaucoup à l'Instruction publique, bien qu'il ignorât tout
de l'Université. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il
n'était point sans tact ni malice, il donnait des fêtes où sa jeune et
délicieuse femme excellait, il passait pour un ami éclairé des écrivains
et des artistes. Et l'engagement de Silviane à la Comédie, son oeuvre
jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coulé tout autre ministre,
l'avait, par une singulière aventure, rendu populaire. On trouvait cela
inattendu, amusant.
Lorsqu'il eut compris que Chaigneux désirait simplement être certain
qu'il occuperait, le soir, sa loge à la Comédie, il redoubla
d'amabilité.
--Mais certainement, mon cher député, je serai là. Quand on a une si
charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.
Monferrand, qui écoutait d'une oreille, se tourna soudain.
--Et dites-lui que je compte bien y être aussi, et qu'elle aura de la
sorte deux amis de plus dans la salle.
Duvillard, ravi, les yeux brillant d'émotion et de gratitude, s'inclina,
comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une
grâce inoubliable.
Ce fut alors, après avoir lui-même profondément remercié, que Chaigneux
aperçut Fonsègue. Il se précipita, il l'emmena un peu à l'écart.
--Ah! mon cher collègue, il faut absolument que cette affaire s'arrange.
Je la considère comme d'une importance capitale.
--Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.
--Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.
Carrément, le directeur du _Globe_ déclara qu'il ne passerait pas. Il
défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges,
donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux,
salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un
organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en
moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien
trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais _le Globe_,
c'était sacré.
Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.
--Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si
l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et
vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée
retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.
Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:
--Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet
article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir
paraître dans _le Globe_, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il
rompra certainement avec vous.
Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire
du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce
moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis
fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.
--Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.
Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris
défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de
main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur
air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer.
La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur
le passage des grands troupeaux.
La petite princesse de Harth, attardée on ne savait où, on ne savait à
quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve
elle-même, garda la main de Gérard dans les deux siennes, en lui faisant
d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperçu Hyacinthe, elle s'en
empara, l'emmena dans un coin.
--Dites donc, vous, j'ai quelque chose à vous demander.
Hyacinthe, ce jour-là, était muet. Le mariage de sa soeur lui semblait
une cérémonie méprisable, d'une vulgarité sans nom. Encore une, encore
un, qui acceptaient cette sale et grossière loi des sexes, éternisant
l'absurdité humaine du monde. Aussi avait-il décidé d'y assister en
silence, d'un air de hautaine désapprobation.
Inquiet, il regarda Rosemonde, car il était heureux d'avoir rompu, il
craignit quelque caprice qui la lui ramenât. Pour la première fois de la
journée, il desserra les lèvres.
--Comme camarade, ma chère, tout ce qu'il vous plaira.
Elle s'était mise à rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle
n'assistait pas au début de Silviane, dont elle était l'amie,
l'admiratrice passionnée; et elle le supplia d'obtenir de son père qu'il
la prît avec eux dans sa loge, où elle savait qu'il y avait une place.
Lui-même, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une
esthétique rare et symbolique, cette Silviane qui le débarrasserait de
Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infécond. Il était,
au nom de la beauté, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.
--C'est chose convenue, ma chère, je vais prévenir papa, il y aura une
place pour vous.
Et le défilé, enfin, s'étant ralenti, la sacristie s'étant vidée un peu,
les mariés et les deux familles purent s'échapper, parmi la foule
bourdonnante, lente à s'écouler, qui s'attardait, stationnait, afin de
les saluer et de les dévisager encore.
Gérard et Camille, tout de suite après le lunch, devaient partir pour
une propriété que Duvillard possédait dans l'Eure. Et ce lunch, servi à
deux pas de la Madeleine, dans le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy,
fut une nouvelle magnificence. Au premier étage, la salle à manger était
transformée en un buffet d'une abondance et d'une somptuosité
merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et
argent, toutes les luxueuses pièces, portes ouvertes, permettaient un
grand déploiement de réception. Bien qu'on eût dit que les amis des
deux familles, les intimes seuls, étaient invités, il y eut là plus de
trois cents personnes. Les ministres s'étaient excusés, alléguant
l'écrasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les
magistrats, les députés, tout un flot du fleuve qui avait coulé dans la
sacristie. Et les plus dépaysés, parmi ces affamés se ruant à la curée
prochaine, étaient certainement les quelques invités de madame de
Quinsac, que le général de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient
installée sur un canapé du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient
pas.
Eve, rompue de fatigue, à bout de force physique et morale, s'était
assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs
avait changé en un grand bouquet de roses. Elle serait tombée, le
parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore,
elle se faisait belle et charmante, dès qu'un invité s'approchait. Un
secours inespéré lui vint, lorsqu'elle aperçut monseigneur Martha, qui
avait bien voulu honorer le lunch de sa présence. Il prit un fauteuil
près d'elle, se mit à causer de son air de caresse, avec une gaieté
aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse
vainement combattue qui ravageait cette pauvre âme, car il se montra
paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve
inconsolable qui renonce au monde, elle donnait à entendre que Dieu seul
pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'OEuvre des
Invalides du travail, et elle déclara qu'elle était résolue à prendre
très au sérieux son rôle de présidente, qu'elle s'y vouerait tout
entière désormais.
--Monseigneur, à ce sujet, permettez-moi même de vous demander un
conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai songé à
prendre un prêtre que j'admire, un véritable saint, monsieur l'abbé
Pierre Froment.
L'évêque, devenu grave, restait embarrassé, lorsque la petite princesse,
qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec
son impétuosité ordinaire.
--L'abbé Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chère, je l'ai
rencontré en veston, en pantalon, et l'on m'a raconté qu'il pédalait au
Bois avec une créature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons
rencontré?
Le député s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleversée, Eve
joignait les mains.
--Est-ce possible? une telle flamme de charité, une foi et une passion
d'apôtre!
Enfin, monseigneur intervint.
--Oui, oui, l'Eglise est frappée parfois de grandes tristesses. J'ai su
la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru même devoir lui
écrire, et il a laissé ma lettre sans réponse. J'aurais tant voulu
éviter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous
ne pouvons toujours vaincre, et l'archevêché a, ces jours-ci, prononcé
l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.
Ce fut un désastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur
demander des détails, rêvant de cette créature qui avait osé détourner
un prêtre. Quelque fille impudique sûrement, une de ces détraquées,
folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son
propre malheur.
Elle murmura, avec un geste qui prenait à témoin son grand luxe, les
roses embaumées où elle baignait, la foule de ses invités qui se ruaient
au buffet:
--Ah! décidément, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur
personne.
A ce même moment, Camille, sur le point de partir avec Gérard, se
trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frère
Hyacinthe l'y rejoignit.
--Ah! mon petit, te voilà!... Dépêche-toi, si tu veux m'embrasser. Je
file, et bien heureuse.
Il l'embrassa. Puis, doctement:
--Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me
dégoûte.
Elle se contenta de le regarder avec un mépris tranquille. Il continua.
--Ton Gérard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le
reprendra, dès que vous reviendrez.
Ses joues blêmirent, ses yeux s'embrasèrent. Et, marchant sur son frère,
les poings serrés:
--Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!
C'était de leur mère qu'ils parlaient.
--Ecoute, mon petit, je la tuerai plutôt. Ah! non, qu'elle ne compte pas
sur cette saleté, parce que l'homme qui est à moi, vois-tu, je le
garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes
méchancetés, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et
qu'une bête!
Il avait reculé, comme si une vipère dressait sa mince tête, aiguë et
noire; et il préféra battre en retraite, ayant toujours tremblé devant
elle.
Alors, pendant que les derniers invités s'acharnaient, achevaient de
dévaster le buffet, les adieux se firent, les mariés prirent congé, pour
monter dans la voiture qui devait les conduire à la gare. Le général de
Bozonnet s'était mis, dans un groupe, à dire une fois de plus sa
désespérance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il
fallut que le marquis de Morigny le ramenât, au moment où la comtesse de
Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si
émue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe
s'était lancé à la recherche de son père, qu'on ne trouvait nulle part.
Il finit par le découvrir, dans une embrasure de fenêtre, en grande
conférence avec Chaigneux effondré, qu'il malmenait violemment, furieux
d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsègue; car, si l'article ne
passait pas, Silviane était capable de s'en prendre à lui seul et de
l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut
retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front,
pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, là-bas,
des jours agréables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, près de
laquelle monseigneur Martha était resté, souriant. Elle se montra d'une
bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volonté d'être belle
jusqu'au bout une force dernière, qui lui permit d'être gaie et
maternelle.
Elle avait pris la main un peu frémissante et gênée de Gérard, elle osa
la garder un instant dans la sienne, très bonne, vraiment héroïque de
renoncement.
--Au revoir, Gérard, portez-vous bien, soyez heureux.
Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues,
tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente
sympathie.
--Au revoir, ma fille.
--Au revoir, ma mère.
Mais les voix tremblaient, les regards s'étaient croisés avec des lueurs
de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette
rage de la voir belle toujours, désirable encore, malgré les années et
les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette
jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait à jamais
son amour! Le mutuel pardon était impossible, elles s'exécreraient
jusque dans la tombe de famille, où elles dormiraient côte à côte, un
jour.
Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister
à la représentation de _Polyeucte_. Elle était lasse, elle voulait se
coucher de bonne heure; et, la tête dans l'oreiller, elle pleura la nuit
entière. La loge, une avant-scène de balcon, ne fut donc occupée que par
le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.
Dès neuf heures, la salle était pleine, cette bourdonnante et éclatante
salle des grandes solennités dramatiques. Tout le Paris qui avait défilé
le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait là, avec la
même fièvre de curiosité, le même désir d'imprévu, d'extraordinaire; et
l'on reconnaissait les mêmes têtes, les mêmes sourires, des femmes qui
se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se
comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous étaient fidèles au
rendez-vous, épaules nues, boutonnière fleurie, en une splendeur
éblouissante de fête. Fonsègue occupait la loge du _Globe_, avec deux
ménages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil
habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des
habitués fidèles de la Comédie, ainsi que le général de Bozonnet et
l'avocat général Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec
son mufle de gros homme apoplectique, était beaucoup regardé, à cause de
son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gardé pour lui
qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait à tous les
étages, soufflant une dernière fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans
l'avant-scène qui faisait face à celle de Duvillard, les deux ministres,
Monferrand et Dauvergne, parurent, un frémissement léger courut, les
sourires se firent plus intimes et plus amusés, car personne n'ignorait
la part qu'ils venaient prendre au succès de la débutante.
Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait
déclaré que le début de Silviane, d'une catin notoire, à la
Comédie-Française, et dans ce rôle de Pauline, d'une si haute noblesse
morale, était un véritable défi à la pudeur publique. Cette extravagante
fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulevé la
presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par
s'y faire, accourait là, n'ayant plus que son unique besoin d'être
distrait. Avant qu'on levât la toile, dans l'air même de la salle, on
le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins,
prêt à battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.
Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte,
chastement drapée, elle étonna la salle par le pur ovale de sa figure de
vierge, à la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immaculée. Puis,
surtout, la façon dont elle avait compris le rôle stupéfia d'abord,
charma ensuite. Dès ses confidences à Stratonice, dès le récit du songe,
elle fit de Pauline une figure mystique envolée dans le rêve, une sorte
de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les
nuages, aurait emportée en croupe. Cela était parfaitement inepte,
contre toute raison et contre toute vérité. On sembla ne s'y intéresser
que davantage, cédant à la mode, mais sans doute excité plus encore par
le contraste, entre ce lis ingénu et la fille aux goûts infâmes. Dès ce
moment, le succès grandit d'acte en acte, au second pendant son
explication avec Sévère, au troisième dans sa scène avec Félix, pour
aboutir, au quatrième, à la scène avec _Polyeucte_, puis à la scène avec
Sévère, d'une noblesse tragique si poignante. Un léger coup de sifflet,
dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne,
comme le racontèrent les journaux, donnèrent le signal des
applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains,
moitié par amusement, moitié par ironie peut-être, faisant aussi cette
fête au faste de Duvillard et à la forte poigne de ce ministère
Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.
Dans l'avant-scène du baron, c'était une passion, une bousculade.
--Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que
je vous ai amené à souper un soir, est furieux. Il s'entête à dire que
Pauline est une petite bourgeoise, touchée à la fin seulement par le
miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en
sainte vierge.
--Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, ça fera du bruit...
L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans _le
Globe_.
Mais, à ce sujet, les nouvelles n'étaient pas bonnes. Chaigneux, qui
avait relancé Fonsègue, déclarait que celui-ci hésitait encore, malgré
le succès, qu'il trouvait idiot. Le baron se fâcha.
--Allez dire à Fonsègue que je veux et que je me souviendrai.
Dans le fond de l'avant-scène, Rosemonde délirait d'enthousiasme.
--Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi à la loge de
Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.
--Mais nous allons tous y aller, s'écria Duvillard, qui avait entendu.
Les couloirs débordaient, on s'écrasait jusque sur la scène. Puis, un
obstacle se présenta, la porte de la loge était fermée; et, lorsque le
baron frappa, une habilleuse répondit que madame priait ces messieurs
d'attendre.
--Oh! moi, une femme, ça ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant
vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, ça ne fait rien non plus.
Silviane, à demi nue, se faisait essuyer les épaules et la gorge, tant
elle avait chaud. Exaltée, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles
causèrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embrasé
du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'étroite pièce était pleine.
Et, au milieu des mots brûlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe
entendit qu'elles promettaient de se revoir à la sortie, et que Silviane
finissait par inviter Rosemonde à venir prendre une tasse de thé chez
elle. Il eut un sourire complaisant, en disant à l'actrice:
--Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas?
Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple,
vous rentrerez ensemble.
--Ah! que vous êtes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.
La porte fut ouverte, les hommes entrèrent, se répandirent en
félicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquième
acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane déclama
le fameux: «Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée», avec un
élancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'était pas plus âme.
Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernière à cette
vierge de théâtre qui jouait si bien les catins à la ville, selon le mot
de Sanier.
Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour
aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde à la
voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le
jeune homme attendit. Et il sembla tout égayé, lorsque son père, qui
arrivait avec Silviane, fut arrêté par un geste de celle-ci, comme il
voulait monter à son tour.
--Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.
La petite mine rieuse de Rosemonde était apparue, au fond du coupé. Il
demeura béant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes.
Lui qui, depuis tant de jours, travaillait à rentrer en grâce!
--Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu
choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à
Silviane.
Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue
déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se
précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que
l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé
beaucoup du fameux Transsaharien.
Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour
qui la femme était une bête impure et basse.
--Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras
demain matin, elle t'ouvrira sûrement.
Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de
l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes
paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense,
l'agonie d'un monde.