Là-haut, à Montmartre, la petite maison que, depuis tant d'années,
Guillaume occupait avec les siens, si calme, si laborieuse, attendait
tranquillement dans la pâle journée d'hiver.
Après le déjeuner, Guillaume, très abattu, songeant que, de trois
semaines peut-être, il ne pourrait rentrer chez lui, par prudence, eut
l'idée d'envoyer Pierre là-haut, pour conter et expliquer les choses.
--Ecoute, frère, il faut que tu me rendes ce service. Va leur dire la
vérité, que je suis ici blessé peu gravement, et que je les prie de ne
pas venir me voir, dans la crainte qu'on ne les suive et qu'on ne
découvre ma retraite. A la suite de ma lettre d'hier soir, ils
finiraient par être inquiets, si je ne leur donnais des nouvelles.
Puis, cédant à la préoccupation, à l'unique peur qui, depuis la veille,
troublait son clair regard:
--Tiens! fouille dans la poche droite de mon gilet... Prends une petite
clef, bon! et tu la remettras à madame Leroi, ma belle-mère, en lui
disant que, s'il m'arrivait malheur, elle fasse ce qu'elle doit faire.
Cela suffit, elle comprendra.
Un instant, Pierre avait hésité. Mais il le vit si épuisé par ce léger
effort, qu'il le fit taire.
--Ne parle plus, reste tranquille. Je vais aller rassurer les tiens,
puisque tu désires que ce soit moi qui me charge de la commission.
Cette démarche lui coûtait à ce point, que, dans la premier moment, il
avait eu la pensée de voir si l'on ne pourrait pas en charger Sophie.
Tous ses anciens préjugés se réveillaient, il lui semblait qu'il allait
chez l'Ogre. Que de fois il avait entendu sa mère dire «cette créature»,
en parlant de la femme avec laquelle son fils aîné vivait, en dehors du
mariage! Jamais elle n'avait voulu embrasser les trois fils nés de cette
union libre, révoltée surtout de ce que la grand'mère, cette madame
Leroi, fût restée dans le faux ménage, pour élever les petits. Et la
force de ce souvenir était telle, chez lui, que, maintenant encore,
lorsqu'il se rendait à la basilique du Sacré-Coeur, il regardait en
passant la petite maison avec défiance, il s'en écartait comme d'une
maison louche, où habitaient la faute et l'impudeur. Sans doute, depuis
plus de dix ans, la mère des trois grands fils était morte. Mais ne s'y
trouvait-il pas de nouveau une autre créature de scandale, cette jeune
fille orpheline, recueillie par son frère, et que celui-ci devait
épouser, malgré les vingt ans d'âge qui les séparaient? Pour lui, tout
cela était contre les moeurs, anormal, blessant, et il rêvait un
intérieur de révolte, où la vie déréglée, déclassée, aboutissait à un
désordre moral et matériel dont il avait l'horreur.
Guillaume le rappela.
--Dis bien à madame Leroi que, si je venais à mourir, tu la
préviendrais, pour qu'elle fît immédiatement ce qu'elle doit faire.
--Oui, oui, calme-toi, ne bouge plus, je dirai bien tout!... Sophie ne
va pas quitter ta chambre, dans le cas où tu aurais besoin d'elle.
Et, après avoir fait à la servante ses dernières recommandations, Pierre
partit, alla prendre le tramway, avec la pensée de le quitter boulevard
Rochechouart, pour monter à pied sur la butte.
En chemin, dans le glissement berceur de la lourde voiture, il se
souvint de ces histoires, qu'il ne connaissait qu'en partie,
confusément, et dont il ne sut les détails que plus tard. C'était en
1850 que Leroi, un jeune professeur venu de Paris, tombé au lycée de
Montauban, avec des idées ardentes, républicain passionné, avait épousé
Agathe Dagnan, la dernière des cinq filles d'une pauvre famille
protestante, originaire des Cévennes. La jeune madame Leroi était
enceinte, lorsque son mari, au lendemain du coup d'Etat, menacé d'une
arrestation, pour des articles violents publiés dans un journal de la
ville, avait dû prendre la fuite et se réfugier à Genève; et c'était là
qu'ils avaient eu leur fille Marguerite, en 1852, une délicate enfant.
Pendant sept années, jusqu'à l'amnistie de 1859, le ménage s'était
débattu dans la gêne, le père ne trouvant que de rares leçons mal
payées, la mère retenue par les continuels soins que réclamait la fille.
Puis, après le retour en France, à Paris, la mauvaise chance semblait
s'être acharnée, l'ancien professeur avait longtemps frappé à toutes les
portes, éconduit pour ses opinions, forcé de courir le cachet. Il allait
enfin rentrer dans l'Université, lorsqu'un suprême coup de foudre
l'avait abattu, une attaque de paralysie, les deux jambes mortes, à
jamais cloué sur un fauteuil. Alors était venue la misère noire, toutes
sortes de basses besognes, des articles pour les dictionnaires, des
copies de manuscrits, des bandes de journaux, dont vivait à peine le
ménage, dans un petit logement de la rue Monsieur-le-Prince.
Là dedans, Marguerite grandissait. Leroi, révolté par l'injustice et la
souffrance, incroyant, prophétisait la république vengeresse des foliés
de l'empire, le règne de la science qui balayerait le Dieu menteur et
cruel des dogmes. Agathe, dont la foi protestante avait achevé de
sombrer à Genève, devant les pratiques étroites et imbéciles, ne gardait
en elle que le levain des anciennes révoltes. C'était elle qui était
devenue à la fois la tête et la main de la maison, allant chercher
l'ouvrage, le reportant, le faisant elle-même en grande partie, veillant
au ménage, élevant et instruisant sa fille. Celle-ci ne fréquenta aucun
cours, ne tint ce qu'elle savait que de son père et de sa mère, sans
qu'il fût jamais question d'instruction religieuse. Au contact de son
mari, madame Leroi, libérée de toute croyance, dans son atavisme
protestant de la liberté d'examen, s'était créé une sorte d'athéisme
tranquille, une idée de devoir, de justice humaine et souveraine,
qu'elle réalisait avec bravoure, par-dessus toutes les conventions
sociales. La longue iniquité dont son mari souffrait, le malheur
immérité dont elle était frappée en lui et en sa fille, lui avaient
donné à la longue une extraordinaire force de résistance, une puissance
de dévouement qui faisaient d'elle une justicière, une directrice et une
consolatrice, d'une énergie et d'une noblesse incomparables.
Ce fut là, dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, après la guerre,
que Guillaume connut les Leroi. Il occupait, sur le même palier, en face
de leur petit logement, une grande chambre, où il travaillait avec
passion. D'abord, il y eut à peine des saluts, les voisins étaient très
fiers, très graves, menant leur pauvre vie dans une sorte de discrétion
farouche. Puis, des rapports obligeants se nouèrent, le jeune homme
procura à l'ancien professeur quelques articles à rédiger, pour une
nouvelle encyclopédie. Soudainement, la catastrophe se produisit, Leroi
mourut dans son fauteuil, un soir que sa fille le roulait de la table à
son lit. Les deux femmes, éperdues, n'avaient pas de quoi le faire
enterrer. Tout le secret de leur noire misère coulait avec leurs larmes,
elles durent laisser agir Guillaume qui, dès ce moment, devint pour
elles le confident, l'ami, l'homme nécessaire. Et la chose qui devait
être se fit alors de la façon la plus simple et la plus tendre, permise
par la mère elle-même, qui, dans son mépris de justicière pour une
société où les bons mouraient de faim, se refusait à reconnaître la
nécessité des liens sociaux. Il ne fut pas question de mariage. Un jour,
Guillaume, qui avait vingt-trois ans, se trouva avoir pour femme
Marguerite, qui en avait vingt, tous les deux beaux, sains et vigoureux,
s'adorant et travaillant, débordant d'espoir en l'avenir.
Dès ce jour, une vie nouvelle commença. Guillaume, qui avait rompu tous
rapports avec sa mère, touchait, depuis la mort de son père, une petite
rente de deux cents francs par mois. C'était le pain strictement assuré;
et il doublait déjà cette somme par ses travaux de chimiste, analyses,
recherches, applications industrielles. Le jeune ménage alla s'installer
sur la butte Montmartre, tout au sommet, dans une petite maison de huit
cents francs de loyer, dont la grande commodité était un étroit jardin,
où l'on pourrait plus tard installer un atelier de planches.
Tranquillement, madame Leroi s'était mise avec sa fille et son gendre,
les aidant, leur évitant une seconde servante, attendant, disait-elle,
ses petits-enfants, pour les élever. Et ils étaient venus, de deux
années en deux années: trois fils, trois petits hommes solides, Thomas,
le premier, puis François, puis Antoine. Et, comme elle s'était donnée
tout entière à son mari et à sa fille, comme elle se donnait à son
gendre, elle se donna aux trois enfants nés de l'union heureuse, elle
devint Mère-Grand, ainsi qu'on la nommait, Mère-Grand pour toute la
maison, pour les vieux comme pour les jeunes. Elle était la raison, la
sagesse, le courage, celle qui veillait sans cesse, qui menait tout, que
l'on consultait sur tout, dont on suivait toujours les avis, régnant là
souverainement, en reine mère toute-puissante.
Pendant quinze années, cette vie dura, vie de travail acharné, de
paisible tendresse, dans la modeste petite maison, où la plus stricte
économie réglait les dépenses, contentait les besoins. Puis, Guillaume
perdit sa mère, hérita, put enfin réaliser son ancien désir, acheter la
maison, faire construire un vaste atelier dans un coin du jardin, même
un atelier en briques, qu'il surmonta d'un étage. Et la nouvelle
installation était à peine terminée, la vie allait s'élargir, plus
riante, lorsque le malheur revint, emporta brutalement Marguerite, une
fièvre typhoïde dont elle mourut en huit jours. Elle n'avait que
trente-cinq ans; son aîné, Thomas, en avait quatorze; et Guillaume
restait veuf à trente-huit ans, avec ses trois fils, éperdu de la perte
qu'il venait de faire. La pensée d'introduire une femme inconnue dans
cet intérieur fermé, où les coeurs étaient tendrement unis, lui parut
si vilaine, si insupportable, qu'il prit la décision de ne pas se
remarier. Le travail l'absorbait, il ferait taire sa chair et son
coeur. Heureusement, Mère-Grand restait debout et vaillante, et la
maison gardait sa reine, les enfants retrouvaient en elle la directrice,
l'éducatrice, grandie à l'école de la pauvreté et de l'héroïsme.
Deux années se passèrent. Puis, la famille s'augmenta, un événement
brusque y fit entrer une jeune fille, Marie Couturier, la fille d'un ami
de Guillaume. Ce Couturier était un inventeur, un fou de génie, qui
avait mangé une fortune assez grosse à toutes sortes d'extraordinaires
imaginations. Sa femme, très pieuse, en était morte de chagrin; et, tout
en adorant sa fille, qu'il couvrait de caresses et comblait de cadeaux,
les rares fois où il la voyait, il l'avait d'abord mise dans un lycée,
puis l'avait oubliée chez une petite parente. En mourant, il ne s'était
souvenu d'elle que pour supplier Guillaume de la recueillir chez lui et
de la marier. La petite parente, une lingère, venait de faire faillite.
Marie se trouvait sur le pavé, à dix-neuf ans, sans un sou, n'ayant pour
elle que sa forte instruction, sa santé et sa bravoure. Jamais Guillaume
ne voulut qu'elle donnât des leçons, qu'elle courût le cachet. Et il la
prit tout naturellement pour aider Mère-Grand, qui n'était plus si
alerte, approuvé d'ailleurs par celle-ci, heureuse elle-même de cette
jeunesse et de cette gaieté dont la venue allait éclairer un peu le
logis, bien sévère depuis la mort de Marguerite. Marie serait la soeur
aînée, trop âgée pour que les garçons, au collège encore, pussent être
troublés par sa présence. Elle travaillerait dans cette maison où tout
le monde travaillait. Elle aiderait à la communauté, en attendant de
rencontrer et d'aimer quelque brave garçon, qu'elle épouserait.
Cinq ans s'écoulèrent de nouveau, sans que Marie consentît à quitter la
maison heureuse. La forte instruction qu'elle avait reçue, était tombée
dans un cerveau solide, satisfait de tout savoir, bien qu'elle fût
restée très pure, très saine, très naïve même, conservée vierge par sa
naturelle droiture; et très femme, se faisant belle avec rien, s'amusant
avec rien, toujours gaie et contente; et très pratique, pas rêveuse,
s'occupant sans cesse à quelque travail, ne demandant à la vie que ce
qu'elle pouvait donner, sans inquiétude aucune de l'au-delà. Elle se
souvenait tendrement de sa mère, si pieuse, qui lui avait fait faire sa
première communion, avec des larmes, en croyant lui ouvrir les portes du
ciel. Mais, demeurée seule, elle avait cessé d'elle-même toute pratique
religieuse, révoltée dans son bon sens, n'ayant pas besoin de cette
police morale pour être sage, trouvant au contraire l'absurde dangereux,
destructeur de la vraie santé. Comme Mère-Grand, elle en était arrivée à
un athéisme tranquille, inconscient presque, non en raisonneuse,
simplement en fille bien portante et brave, qui avait longtemps été
pauvre sans en souffrir, qui ne croyait qu'à la nécessité de l'effort,
tenue debout par sa certitude du bonheur mis dans la joie de la vie
normalement, vaillamment vécue. Et son bel équilibre lui avait toujours
donné raison, l'avait toujours guidée, sauvée. Aussi écoutait-elle
volontiers son seul instinct, disant, avec son beau rire, qu'il était
encore son meilleur conseiller. Deux fois, elle avait repoussé des
offres de mariage; et, la seconde, comme Guillaume insistait, elle
s'était étonnée, en lui demandant s'il avait assez d'elle dans la
maison. Elle s'y trouvait très bien, elle y rendait des services.
Pourquoi l'aurait-elle quittée, pourquoi se serait-elle exposée à être
moins heureuse ailleurs, du moment qu'elle n'aimait personne?
Puis, peu à peu, l'idée d'un mariage possible entre Marie et Guillaume
était née, avait pris toute une apparence d'utilité et de raison. Quoi
de plus raisonnable, en effet, et quoi de meilleur pour tous? Si lui ne
s'était pas remarié, c'était par un sacrifice pour ses fils, dans la
seule crainte d'introduire près d'eux une étrangère, qui aurait
peut-être gâté la joie, la paix tendre de la maison. Et voilà,
maintenant, qu'une femme s'y trouvait, déjà maternelle pour les enfants,
et dont l'éclatante jeunesse avait fini par troubler son coeur! Il
était vigoureux encore, il avait toujours professé que l'homme ne devait
pas vivre seul, bien qu'il n'eût pas trop souffert, jusque-là, de son
veuvage, dans son acharnement au travail. Mais il y avait la différence
des âges, et il se serait héroïquement tenu à l'écart, il aurait cherché
pour la jeune fille un mari plus jeune, si ses trois grands fils, si
Mère-Grand elle-même ne s'étaient faits les complices de son bonheur, en
travaillant à une union qui allait resserrer tous les liens, rendre à la
maison comme un printemps nouveau. Quant à Marie, très touchée, très
reconnaissante de la façon dont Guillaume la traitait depuis cinq
années, elle avait tout de suite consenti, cédant à un élan de sincère
affection, où elle croyait sentir de l'amour. Pouvait-elle, d'ailleurs,
agir plus sagement, fixer sa vie dans des conditions de bonheur plus
certain? Et, depuis près d'un mois, le mariage, discuté et résolu, était
fixé au printemps prochain, vers la fin d'avril.
Lorsque Pierre fut descendu du tramway, et qu'il monta les escaliers
interminables qui mènent à la rue Saint-Eleuthère, il fut repris de son
malaise, à la pensée qu'il allait pénétrer dans cette maison louche de
l'Ogre, où tout, certainement, le blesserait et l'irriterait. Puis, dans
quel bouleversement d'inquiétude ne devait-il pas s'attendre à la
trouver, après la lettre que Sophie y avait apportée la veille,
annonçant que le père ne rentrerait pas? Pourtant, tandis qu'il
gravissait les derniers étages et qu'il levait anxieusement la tête, la
petite maison lui apparut de loin, tout en haut, d'une sérénité et d'une
douceur infinies, sous le clair soleil d'hiver qui s'était mis à luire,
comme pour l'envelopper d'une affectueuse caresse.
Une petite porte, dans le vieux mur du jardin, ouvrait bien sur la rue
Saint-Eleuthère, presque en face de la large voie qui conduisait à la
basilique du Sacré-Coeur; mais, pour atteindre la maison, il fallait
faire le tour, monter jusqu'à la place du Tertre, où se trouvaient la
façade et l'entrée. Des enfants jouaient sur la place, une place carrée
de petite ville de province, plantée d'arbres maigres, bordée d'humbles
boutiques, la fruitière, l'épicier, le boulanger. Et, dans l'angle, à
gauche, la maison, reblanchie l'autre printemps, montrait sa claire
façade de cinq fenêtres, toujours mortes sur la place, car la vie était
de l'autre côté, sur le jardin, qui dominait l'immense horizon de Paris.
Pierre se risqua, tira la sonnette; un bouton de cuivre luisant comme de
l'or. Il y eut un son gai et lointain. Mais on ne vint pas tout de
suite; et il allait sonner de nouveau, lorsque la porte s'ouvrit
largement, découvrant toute l'allée, un couloir au bout duquel, à
travers la maison, on apercevait, dans la lumière, l'océan de Paris, la
mer sans bornes des toitures. Et là, se détachant dans ce cadre
d'infini, une jeune fille de vingt-six ans était debout, vêtue d'une
simple robe de laine noire, qu'elle avait à demi recouverte d'un grand
tablier bleu, les manches retroussées au-dessus des coudes, les bras et
les mains humides encore d'une eau mal essuyée.
Il se fit un instant de surprise et de gêne. La jeune fille, accourue
avec son air riant, était devenue grave devant cette soutane, sourdement
hostile. Et le prêtre vit qu'il devait se nommer.
--Je suis l'abbé Pierre Froment.
Aussitôt, elle retrouva son sourire de bienvenue.
--Ah! je vous demande pardon, monsieur... J'aurais dû vous reconnaître,
car je vous ai vu un jour saluer Guillaume en passant.
Elle disait Guillaume. C'était donc Marie. Et Pierre, étonné, la
regarda, la trouvant tout à fait différente de ce qu'il se l'imaginait.
Elle n'était pas grande, de taille moyenne, mais de corps vigoureux,
admirablement fait, les hanches larges, la poitrine large, avec une
gorge petite et ferme de guerrière. On la sentait saine, de muscles
solides, à sa démarche droite et aisée, d'une grâce adorable de femme
dans sa force. C'était une brune à la peau très blanche, coiffée d'un
lourd casque de superbes cheveux noirs, qu'elle nouait négligemment,
sans coquetterie compliquée. Et, sous les bandeaux sombres, le pur front
d'intelligence, le nez de finesse, les yeux de gaieté, prenaient une vie
intense; tandis que le bas un peu lourd de la physionomie, les lèvres
charnues, le menton grave, disaient sa tranquille bonté. Elle était
sûrement sur la terre, avec la promesse de toutes les tendresses, de
tous les dévouements. Une compagne.
Mais Pierre, dans cette première rencontre, ne la voyait que trop bien
portante, d'une paix trop sûre d'elle-même, avec ses épais cheveux
débordants, avec ses bras magnifiques, d'une nudité si ingénue. Elle lui
déplut, elle l'inquiéta, comme une créature différente, qui lui restait
étrangère.
--C'est justement mon frère Guillaume qui m'envoie.
Elle changea de nouveau, redevint sérieuse, en se hâtant de le faire
entrer dans le couloir. Puis, la porte refermée:
--Vous nous apportez de ses nouvelles... Je vous demande pardon de vous
recevoir ainsi. Nos bonnes viennent de finir un savonnage, et je
m'assurais, derrière elles, si l'ouvrage était bien fait... Tenez!
excusez-moi encore et veuillez entrer ici un moment. Il est peut-être
préférable que je sache la première.
Elle l'avait mené à gauche, près de la cuisine, dans une pièce qui
servait de buanderie. Un cuvier y était plein d'eau savonneuse, pendant
que le linge, jeté sur des barres de bois, ruisselait.
--Alors, Guillaume?
Très simplement, Pierre dit la vérité, son frère blessé au poignet, un
hasard qui l'avait rendu témoin de l'accident, puis son frère réfugié
chez lui, à Neuilly, désirant qu'on l'y laissât se guérir en paix, sans
même l'y venir voir. Tout en contant ces choses, il en suivait l'effet
sur le visage de Marie, d'abord l'effroi et la pitié, ensuite un effort
pour se calmer et juger sainement. Elle finit par dire:
--Hier soir, sa lettre m'avait glacée, j'étais certaine de quelque
malheur. Mais il faut bien être brave et ne pas montrer sa peur aux
autres... Blessé au poignet, pas une blessure grave, n'est-ce pas?
--Non. Une blessure pourtant qui va demander de grandes précautions.
Elle le regardait bien en face, de ses grands yeux francs, qui
plongeaient dans les siens, pour l'interroger jusqu'au fond de l'être,
tandis qu'elle retenait visiblement les vingt questions qui se
pressaient sur ses lèvres.
--Et c'est tout, il a été blessé dans un accident, il ne vous a pas
chargé de nous en dire plus long?
--Non, il désire simplement que vous ne vous inquiétiez pas.
Alors, elle n'insista plus, obéissante, respectueuse de la volonté de
Guillaume, se contentant de ce qu'il envoyait dire, pour rassurer la
maison, sans chercher à en apprendre davantage. Et, de même qu'elle
avait repris sa besogne, malgré l'anxiété secrète où elle était depuis
la lettre de la veille, elle retrouvait son apparente sérénité, son
sourire de paix, son clair regard de vaillance, dans son air de
tranquille force.
--Guillaume, reprit Pierre, ne m'a donné qu'une commission, celle de
remettre une petite clef à madame Leroi.
--C'est bien, répondit Marie simplement. Mère-Grand est là, et il faut
d'ailleurs que les enfants vous voient... Je vais vous conduire.
Tranquillisée maintenant, elle examinait Pierre, sans réussir à cacher
sa curiosité, plutôt bienveillante, avec un fond de pitié confuse. Ses
bras frais et blancs, d'une bonne odeur de jeunesse, étaient restés nus.
Sans hâte, en toute candeur, elle baissa les manches. Puis, elle ôta le
grand tablier bleu, elle apparut avec sa taille ronde, d'une élégance
robuste dans sa modeste robe noire. Il la regardait faire, elle ne lui
plaisait décidément pas, et toute une révolte montait en lui, sans qu'il
comprît pourquoi, à la voir si naturelle, si saine et si brave.
--Si vous voulez bien me suivre, monsieur l'abbé? Il faut traverser le
jardin.
Dans la maison, de l'autre côté du couloir, en face de la cuisine et de
la buanderie, il y avait deux pièces, la bibliothèque donnant sur la
place du Tertre, et la salle à manger dont les deux fenêtres ouvraient
sur le jardin. Les quatre pièces du premier étage servaient de chambres
au père et aux trois fils. Quant au jardin, petit déjà autrefois, il se
trouvait maintenant réduit à une sorte de cour sablée, par la
construction du vaste atelier qui occupait tout un coin. Pourtant, des
anciens arbres, il restait deux pruniers énormes, aux vieux troncs
rugueux, ainsi qu'un gros bouquet de lilas, d'une vigueur extrême, qui
se couvraient de fleurs au printemps. Et Marie, devant ces lilas, avait
ménagé une large plate-bande, où elle s'amusait à cultiver elle-même
quelques rosiers, des giroflées et des résédas.
D'un geste, elle montra les pruniers noirs, les lilas et les rosiers, à
peine verdis de pointes tendres, tout ce petit coin de nature endormi
encore par l'hiver.
--Dites à Guillaume de guérir vite et d'être ici pour les premiers
bourgeons.
Puis, comme Pierre à ce moment la regardait, ses joues tout d'un coup
s'empourprèrent. C'étaient ainsi, chez elle, de brusques et
involontaires rougeurs, parfois, aux mots les plus innocents, et qui la
désespéraient. Elle trouvait cela ridicule, de s'émotionner de la sorte,
comme une petite fille, lorsque son coeur était si brave. Mais son pur
sang de femme avait gardé cette délicatesse exquise, une pudeur si
naturelle, qu'elle échappait à sa volonté. Sans doute, simplement, elle
venait de rougir, parce qu'elle craignait d'avoir fait, devant ce
prêtre, une allusion à son mariage, en souhaitant le printemps.
--Veuillez entrer, monsieur l'abbé. Les enfants sont justement là tous
les trois.
Et elle l'introduisit dans l'atelier.
C'était une très vaste salle, haute de cinq mètres, le sol pavé de
briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clarté, un bain
ruisselant de tiède soleil, inondait les moindres coins, y pénétrait par
le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensité de Paris; et il
y avait là des claies de bois, qu'on baissait l'été, afin d'amortir
l'ardeur trop vive des jours brûlants. Toute la famille vivait dans
cette salle, du matin au soir, en une tendre et étroite communauté de
travail. Chacun s'y était installé à sa guise, y avait sa place choisie,
où il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le père qui occupait
une moitié de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau,
les tables d'expérience, les planches pour ranger les appareils, les
vitrines, les armoires encombrées de fioles et de bocaux. Puis, à côté,
Thomas, l'aîné, avait établi une petite forge, une enclume, un étau,
l'outillage complet de l'ouvrier mécanicien qu'il avait voulu être,
après son baccalauréat, afin de ne pas quitter son père et de l'aider,
en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre
coin, les deux cadets, François, et Antoine, faisaient ensemble bon
ménage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de
cartons, de casiers, de bibliothèques tournantes: François, chargé de
lauriers universitaires, entré premier à l'Ecole Normale, où il
préparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisième du dégoût
des études classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout
entier maintenant à son métier de graveur sur bois. Et, devant le
vitrage, sous la pleine lumière, en face de l'horizon immense,
Mère-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des
coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de
délicates choses, parmi le pêle-mêle un peu rude des cornues, des
outils, des gros livres, entassés de toutes parts.
Mais Marie avait crié, de sa voix calme, qu'elle s'efforçait de rendre
rassurante et joyeuse:
--Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abbé qui apporte des
nouvelles de père!
Les enfants! et quelle jeune maternité elle mettait dans ce mot, en
s'adressant à ces grands gaillards, dont elle s'était considérée
longtemps comme la soeur aînée! Thomas, à vingt-trois ans, était un
colosse, déjà barbu, d'une ressemblance frappante avec son père, le
front haut, la face solide, un peu lent de corps et d'intelligence,
silencieux, sauvage presque, enfermé dans sa dévotion filiale, heureux
de ce métier manuel qui le changeait en un simple manoeuvre, aux
ordres du maître. Moins âgé de deux ans, François était de physionomie
plus fine, mais de taille presque égale, avec le même grand front, la
même bouche ferme, tout un ensemble de santé et de force, où l'on ne
retrouvait l'intellectuel affiné, le normalien scientifique, qu'à la
flamme plus vive, plus subtile des yeux. Le dernier, Antoine, dont les
dix-huit ans n'étaient guère moins vigoureux, aussi beau, aussi grand
bientôt, différait pourtant par les cheveux blonds et les yeux bleus
qu'il tenait de sa mère, des yeux d'une infinie douceur, que noyait le
rêve. Plus jeunes, tous les trois au lycée Condorcet, on les distinguait
difficilement, il n'était possible de les reconnaître qu'à la taille,
dès qu'on les rangeait par ordre d'âges. Et, maintenant encore, on se
trompait, lorsqu'ils n'étaient pas là tous les trois côte à côte, pour
qu'on pût percevoir les différences qui s'accentuaient, avec la vie.
Quand Pierre entra, tous les trois étaient plongés en plein travail, si
absorbés, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. Et ce fut de
nouveau pour lui une surprise, cette discipline, cette fermeté d'âme,
qu'il avait remarquées déjà chez Marie, à reprendre la quotidienne
besogne, même au milieu des plus vives inquiétudes. Thomas, à son étau,
limait avec soin une petite pièce de cuivre, en blouse, les mains rudes
et adroites. Penché sur un pupitre, François écrivait, de sa grosse et
ferme écriture; tandis que, de l'autre côté de la table, Antoine, un fin
burin aux doigts, terminait un bois, pour un journal illustré. Mais la
voix claire de Marie leur fit lever la tête.
--Père vous envoie de ses nouvelles, les enfants!
Et tous trois, alors, d'un même élan, lâchèrent le travail,
s'approchèrent. Debout, par rang d'âges, avec leur ressemblance si
grande, ils étaient comme les trois fils géants de quelque forte et
puissante famille. Et, du moment qu'il s'agissait du père, on les
sentait tout d'un coup rapprochés, confondus, n'ayant plus qu'un seul
coeur, battant dans leurs vastes poitrines.
Mais, à ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de l'atelier, et
Mère-Grand parut, descendant de l'étage supérieur, où elle logeait,
ainsi que Marie. Elle était montée y chercher un écheveau de laine, elle
regarda ce prêtre, fixement, sans comprendre.
--Mère-Grand, dut expliquer la jeune fille, c'est monsieur l'abbé
Froment, le frère de Guillaume, qui vient de sa part.
De son côté, Pierre l'examinait, étonné de la trouver si droite, si
pleine de vie réfléchie et intense, à soixante-dix ans. Dans sa face un
peu longue, dont l'ancienne beauté persistait en un charme grave, les
yeux bruns gardaient une flamme jeune, la bouche décolorée où toutes les
dents nettes se voyaient encore, était restée du dessin le plus ferme.
Quelques cheveux blancs argentaient seuls les bandeaux noirs qu'elle
portait toujours à l'ancienne mode. Et les joues avaient simplement
séché, coupées de profondes rides symétriques, qui donnaient à la
physionomie une grande noblesse, cet air souverain de reine mère,
qu'elle conservait en se livrant aux plus humbles occupations, mince et
haute, dans son éternelle robe de laine noire.
--C'est Guillaume qui vous envoie, monsieur, dit-elle. Il est blessé,
n'est-ce pas?
Pierre, surpris qu'elle devinât, conta une seconde fois l'histoire.
--Oui, blessé au poignet, oh! sans gravité immédiate.
Chez les trois fils, il avait senti comme un frémissement, une ruée de
tout leur être au secours, à la défense du père. Et c'était pour eux
qu'il cherchait des paroles de bon espoir.
--Il est chez moi, à Neuilly... Avec des soins, aucune complication
grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous
soyez sans aucune inquiétude.
Mère-Grand ne laissait pas paraître la moindre crainte. Très calme, elle
avait semblé ne rien apprendre qu'elle ne sût déjà. Même elle paraissait
soulagée, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite à personne.
--S'il est chez vous, monsieur, il y est évidemment le mieux du monde, à
l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la
cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous
en effrayer... Tout va très bien maintenant.
Et, pas plus que Marie, Mère-Grand ni les trois fils ne demandèrent des
explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du
matin, jetés là, grands ouverts, avec leurs renseignements débordants
sur l'attentat. A coup sûr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur
père ne fût compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au
juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer
l'enchaînement imprévu des circonstances, qui avait amené la rencontre,
puis la blessure. Mère-Grand, sans doute, était au courant de plus de
choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne
se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de
tendresse, dans leur inébranlable confiance au père, dans leur
tranquillité, dès qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas à
s'inquiéter de lui!
--Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a prié de vous remettre cette
petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a chargée, dans
le cas où il lui arriverait malheur.
Elle eut à peine un léger tressaillement, en prenant la clef; et,
simplement, elle répondit, comme s'il se fût agi du voeu d'un malade,
le plus ordinaire du monde:
--C'est bien, dites-lui que sa volonté serait faite... Mais veuillez
donc vous asseoir, monsieur.
En effet, Pierre était resté debout. Il dut accepter une chaise, malgré
sa gêne persistante, désireux de ne pas la laisser voir, dans cette
maison où, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait
vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre à une broderie, un
de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'entêtait à faire pour une
grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle
en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, même quand il
y avait là des visiteurs, Mère-Grand avait repris l'éternel raccommodage
de bas, pour lequel elle était montée chercher de la laine. Et François,
ainsi qu'Antoine, retournés tous les deux devant leur table, s'étaient
de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son
étau. C'était comme une courte récréation qu'ils s'accordaient, avant
d'achever leur tâche. Une grande douceur d'intimité laborieuse s'épandit
dans la vaste salle ensoleillée.
--Mais, dit Thomas, nous irons tous voir père demain.
Marie, vivement, sans laisser Pierre répondre, leva la tête.
--Non, non, il défend que personne d'ici aille le voir; car, si nous
étions surveillés et suivis, ce serait livrer sa retraite... N'est-ce
pas, monsieur l'abbé?
--En effet, il sera prudent de vous priver de l'embrasser jusqu'à ce que
lui-même puisse revenir. C'est une affaire de deux ou trois semaines.
Mère-Grand approuva tout de suite.
--Sans doute, rien n'est plus sage.
Et les trois fils n'insistèrent pas, acceptant la secrète inquiétude où
ils allaient vivre, renonçant bravement à cette visite qui leur aurait
causé tant de joie, puisque tel était l'ordre du père et puisque son
salut peut-être en dépendait.
--Monsieur l'abbé, reprit Thomas, veuillez lui dire alors que, pendant
son absence, du moment que les travaux vont être interrompus ici, je
compte retourner à l'usine, où je suis plus à l'aise pour les recherches
qui nous occupent.
--Et veuillez lui répéter aussi de ma part, dit François à son tour,
qu'il ne se préoccupe pas de mon examen. Tout va très bien. Je crois
être sûr du succès.
Pierre promit de ne rien oublier. Mais, avec un sourire, Marie regardait
Antoine, qui était resté silencieux, les regards perdus.
--Et toi, petit, tu ne lui fais rien dire?
Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rêve, se mit également à
rire.
--Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le
rendes heureux.
Tous s'égayèrent, Marie elle-même, sans gêne aucune, dans une tranquille
joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait là, entre eux et elle,
qu'une affection heureuse. Et Mère-Grand, de ses lèvres décolorées,
avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie
semblait leur promettre.
Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son
étonnement augmentait. Il était allé de surprise en surprise, dans cette
maison où il s'attendait à trouver la vie louche et déclassée, le
désordre, la révolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une
sérénité tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait là une
gravité, presque une austérité de couvent, tempérée de jeunesse et de
gaieté. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tiède de clair
soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'était la forte éducation,
cette bravoure des esprits et des coeurs, ces fils qui, sans rien
laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger
leur père, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient
les événements, stoïques, muets, en se remettant à leur tâche
quotidienne. Rien n'était ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut.
Et il y avait encore l'héroïsme souriant de Mère-Grand et de Marie, qui
toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, où se manipulaient
les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion
toujours possible.
Mais ce courage, cet ordre, cette dignité, ne faisaient que surprendre
Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil
était correct, sinon tendre, car il n'était encore là qu'un étranger, un
prêtre. Et, malgré tout, il restait hostile, soulevé par cette sensation
qu'il avait de se trouver dans un milieu où pas une de ses tortures ne
pouvait être partagée, ni même soupçonnée. Comment s'arrangeaient-ils
donc, ces gens, pour être si calmes, si heureux, dans leur incroyance
religieuse, leur unique foi à la science, en face de ce terrifiant
Paris, qui étalait devant eux la mer sans bornes, l'abomination
grondante de ses injustices et de ses misères? Il tourna la tête, il le
regarda par le large vitrage, d'où il apparaissait à l'infini, toujours
présent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le
soleil oblique de l'après-midi d'hiver, Paris était ensemencé d'une
poussière lumineuse, comme si quelque semeur invisible, caché dans la
gloire de l'astre, eût jeté à main pleine ces volées de grains, dont le
flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ défriché en était
couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'était plus
qu'une terre de labour, dont quelque charrue géante avait creusé les
sillons. Et Pierre, dans son malaise, agité quand même d'un besoin
d'invincible espoir, se demanda si ce n'étaient pas là les bonnes
semailles, Paris ensemencé de lumière par le divin soleil, pour la
grande moisson future, cette moisson de vérité et de justice dont il
désespérait.
Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les
nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu'à la
porte de la rue. Et là, brusquement, elle fut reprise d'une de ces
rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra,
lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au blessé.
Mais, bravement, elle prononça le mot, les yeux gais et candides, fixés
sur ceux du prêtre.
--Au revoir, monsieur l'abbé... Dites à Guillaume que je l'aime et que
je l'attends.