Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de
l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de
manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne
de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize
combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la
composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur
de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.
L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras,
toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en
proie aux plus cruelles appréhensions.
La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire
coupait la route au _Caprichoso_.
«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.
--Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire
d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.
--Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en
cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de
balayer le pont de cette barque du diable!»
[Illustration: Illustration.]
Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas
livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le
brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de
pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine
Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de
l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille.
Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré,
dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de
crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne
tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde
et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se
trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger,
c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.
«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement
n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace!
Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre!
Sinon, par le sang de...»
Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son
sang-froid.
«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au
porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont,
et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que
moi-même.
--Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur
le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout
â l'heure, aidez-nous!...»
On se mentait réciproquement avec un touchant accord.
«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des
anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter
la tête pour premier avertissement!
--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont
sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les
mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.
La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts
attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait
faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait
pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait
enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens
que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si
persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des
compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière,
c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.
Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos
principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes
respectives.
Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du
brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les
murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que
possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est
sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois
aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière.
Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine
caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et
jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.
«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»
Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:
«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de
bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du
reste.
--Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le
veux ainsi; tu vas voir!»
A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son
canon de 24.
«Y sommes-nous? demanda Graviel.
--Parfaitement!» répliqua le pointeur.
La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc
touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de
s'engager dans celles du _Caprichoso_.
«Feu!» commanda l'enseigne.
Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade.
Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé
tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même
comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel
profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que
Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés,
le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de
navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion
fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.
«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal
qu'il était, aimait tendrement dona Juana.
--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine.
Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions
pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans
avaries!»
Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don
Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts
n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle
autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches
des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées
à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A
l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut
laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se
trouva bientôt hors de la portée des forts.
«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le
contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et
plus particulièrement contre dona Juana.
Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce
de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le
commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.
L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître
Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un
_régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au
remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à
l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au
cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa
longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les
premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable
Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se
reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la
voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas,
tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à
craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait
clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.
[Illustration.]
Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le
désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son
grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa
ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il
entra.
Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du
capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement
d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la
soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des
saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au
daguerréotype.
Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la
main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la
poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la
porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle,
et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre
chèrement son honneur et sa vie.
«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette
pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à
votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous
conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.
--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...
--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez,
qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire
aujourd'hui, jour de Noël.»
A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un
rayon de lumière pénétra dans la cabine.
«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien
ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.
--Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie
je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.
--Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est
éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé.
Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au
poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez
eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux
en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je
vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux
_cuchillitito_.»
En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune
fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait
le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage;
alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour
faire des déclarations à la jeune fille.
«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos
caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être
agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait
doux de trépasser par les soins de celle...
--Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.
--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer
mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi
vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second,
n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la
yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de
mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je
les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en
décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à
fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en
vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un
petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis
pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux
Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en
m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les
autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre
part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas
un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de
votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions;
vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je
donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche,
renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui
embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la
Parque qui en tranchera le fil.»
A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de
Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et
potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira
pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.
Juana s'était assise sur l'ottomane:
«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous
venez de dire est l'exacte vérité?
--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas
de serment plus fort.
--Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?
--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»
On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla
dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:
«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le
lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la
chasse et qu'elle nous gagne.
--Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne
nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»