III.

Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de

l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de

manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne

de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize

combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la

composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur

de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.

L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras,

toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en

proie aux plus cruelles appréhensions.

La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire

coupait la route au _Caprichoso_.

«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.

--Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire

d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.

--Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en

cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de

balayer le pont de cette barque du diable!»

[Illustration: Illustration.]

Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas

livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le

brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de

pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine

Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de

l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille.

Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré,

dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de

crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne

tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde

et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se

trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger,

c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.

«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement

n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace!

Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre!

Sinon, par le sang de...»

Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son

sang-froid.

«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au

porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont,

et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que

moi-même.

--Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur

le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout

â l'heure, aidez-nous!...»

On se mentait réciproquement avec un touchant accord.

«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des

anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter

la tête pour premier avertissement!

--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont

sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les

mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.

La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts

attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait

faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait

pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait

enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens

que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si

persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des

compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière,

c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.

Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos

principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes

respectives.

Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du

brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les

murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que

possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est

sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois

aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière.

Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine

caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et

jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.

«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»

Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:

«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de

bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du

reste.

--Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le

veux ainsi; tu vas voir!»

A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son

canon de 24.

«Y sommes-nous? demanda Graviel.

--Parfaitement!» répliqua le pointeur.

La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc

touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de

s'engager dans celles du _Caprichoso_.

«Feu!» commanda l'enseigne.

Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade.

Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé

tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même

comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel

profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que

Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés,

le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de

navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion

fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.

«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal

qu'il était, aimait tendrement dona Juana.

--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine.

Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions

pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans

avaries!»

Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don

Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts

n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle

autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches

des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées

à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A

l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut

laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se

trouva bientôt hors de la portée des forts.

«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le

contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et

plus particulièrement contre dona Juana.

Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce

de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le

commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.

L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître

Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un

_régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au

remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à

l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au

cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa

longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les

premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable

Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se

reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la

voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas,

tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à

craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait

clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.

[Illustration.]

Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le

désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son

grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa

ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il

entra.

Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du

capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement

d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la

soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des

saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au

daguerréotype.

Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la

main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la

poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la

porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle,

et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre

chèrement son honneur et sa vie.

«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette

pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à

votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous

conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.

--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...

--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez,

qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire

aujourd'hui, jour de Noël.»

A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un

rayon de lumière pénétra dans la cabine.

«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien

ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.

--Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie

je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.

--Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est

éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé.

Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au

poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez

eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux

en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je

vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux

_cuchillitito_.»

En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune

fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait

le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage;

alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour

faire des déclarations à la jeune fille.

«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos

caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être

agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait

doux de trépasser par les soins de celle...

--Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.

--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer

mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi

vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second,

n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la

yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de

mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je

les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en

décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à

fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en

vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un

petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis

pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux

Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en

m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les

autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre

part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas

un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de

votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions;

vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je

donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche,

renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui

embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la

Parque qui en tranchera le fil.»

A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de

Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et

potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira

pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.

Juana s'était assise sur l'ottomane:

«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous

venez de dire est l'exacte vérité?

--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas

de serment plus fort.

--Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?

--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»

On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla

dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:

«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le

lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la

chasse et qu'elle nous gagne.

--Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne

nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»

L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844 · 第 5 / 10 题