CHAPITRE XLVIII

J’ai fait assez peu de portraits. A mes débuts, le paysage surtout

m’attira, puis j’eus envie d’y placer des figures et ce fut longtemps

après que je m’attachai à peindre une expression humaine, mais ce fut

là, en effet, un attachement sérieux. Il dure encore. Entreprendre un

portrait n’est pas pour moi qu’un plaisir, c’est un absorbant devoir

auquel je pense à longueur de journée, qui me tourmente, auquel je

n’échappe plus, dès l’instant que je m’y engage. Certains portraits

m’ont valu des heures vraiment pénibles.

Je travaille au portrait de Cigogne. La première esquisse ne me

satisfait guère, mais je crois que je sortirai de la difficulté, qui est

grande lorsqu’il s’agit d’une face aussi mobile, ondoyante et diverse.

Je ne veux pas le peindre absent; comprenez-vous? je veux qu’il soit là,

contre le fond d’arbres et de ciel que je lui ai choisi, bien présent

sur ma toile. Il serait facile à coup sûr de rendre l’aspect de cette

bouche molle, de ce front légèrement ridé du haut et de ces yeux sans

lumière que je connais de reste. Je cherche autre chose: un Cigogne

vivant, perdu peut-être dans un rêve, mais dans un rêve d’action.

Ce projet m’est venu parce que, samedi dernier, j’avais dessiné aux

trois crayons, un petit portrait de Mme Maxence. Rien: une fantaisie.

Commencé pendant qu’elle faisait la lecture à son mari, ce portrait ne

devait être, d’abord, que l’indication rapide d’un profil que j’aime

pour sa gravité sans rien de sévère, sa finesse sans rien de maladif et,

surtout, sa grâce raisonnable... (je ne trouve pas à le décrire

autrement), mais bientôt je voulus aller plus loin, car l’esquisse me

semblait se réaliser selon mon désir. Le jour était très doux, Lucienne

pose à merveille, mes crayons ne me donnèrent pas de surprises fâcheuses

et j’étais content du papier. Trois heures plus tard, j’offris à

Lucienne son portrait fini.

Elle s’en déclara très satisfaite. La chaleur qu’elle mit à me

remercier, à me serrer les mains, m’étonna. Elle était tout à fait

contente, elle le laissait voir, elle l’exprimait en paroles presque

enthousiastes, fort agréables pour ma vanité de peintre, mais

singulières chez Lucienne. Mahoudiaux lui aussi me félicita: «Il faut

avouer qu’il dessine proprement, le bougre, déclara-t-il; c’est bien là

notre amie!» Enfin, je passai la feuille à Cigogne.

Il la regarda sans rien dire, d’abord. Ses sourcils se froncèrent, sa

bouche trembla, puis il me fit le petit discours suivant que je

reproduis mot pour mot:

«Une fort jolie chose, assurément, un ravissant dessin, néanmoins...

écoute, mon vieux, tu ne vas pas te fâcher, n’est-ce pas, si je me

permets une critique?... Eh bien, c’est Lucienne... sans son âme...

--Mais, nom de Dieu! interrompis-je, je ne suis pas peintre d’âmes! je

te l’ai déjà dit cent fois, Cigogne!

--Laisse-moi t’expliquer: c’est elle et ce n’est pas elle; c’est elle

quand il pleut, c’est elle par temps gris, quand elle ne sait que faire

et qu’elle s’ennuie. C’est Lucienne comme elle serait si elle ne

m’aimait pas, si je ne l’aimais plus.

--Roger! de grâce! s’écria-t-elle.

--C’est Lucienne dans un herbier. Oui, voilà! c’est Lucienne dans un

herbier. On la reconnaît tout de suite, comme si on lisait une

étiquette... Moi, je ne la reconnais pas. Ce n’est pas elle...»

Il valait mieux ne pas le contrarier: je lisais trop d’angoisse sur son

visage. Je m’excusai, je le consolai, je fis quelques plaisanteries, je

promis enfin d’essayer autre chose.

«Au fait, non, repris-je. La prochaine fois, je tâcherai de peindre ton

portrait à toi.

--Ah! c’est gentil!» murmura-t-il avec un pauvre sourire.

Dès le début de ce morceau d’éloquence, Mahoudiaux s’était éloigné avec

un haussement d’épaules, en grognant:

«Mon plus sincère compliment, Serval: vous avez du sang-froid!»

Mais, quand je regardai Lucienne, je vis qu’elle pleurait.

Le Mirage · 第 58 / 67 题