Cigogne était, ce soir, d’humeur très joviale. Du plus loin qu’il me
vit, il leva les bras au ciel et s’écria:
«Elle est bien bonne, Serval! elle est bien bonne!»
Je lui demandai le sujet de sa joie, mais il riait toujours.
«Elle est bien bonne, mon vieux Serval! Tu vas rigoler!»
Enfin, je pus savoir.
«J’ai encore reçu une lettre de ma femme! Figure-toi que Lucienne s’est
mise en tête de me donner son avis sur tous mes camarades, d’après ce
que je lui en dis. Je parle souvent d’eux, tu sais. Et voilà qu’elle
commence par toi. Ah! ça promet pour les autres!--Je saute le début qui
traite uniquement de linge, de confitures et de mon ami Mahoudiaux, mais
écoute la suite:
«Ton camarade, le maréchal des logis André Serval...
«Tiens! comment sait-elle ton prénom? je ne croyais pas le savoir
moi-même! J’ai dû le lui écrire, puis l’oublier.
«Ton camarade, le maréchal des logis André Serval est certainement de la
province, de la petite province; ce n’est, d’ailleurs, pas un reproche
que je lui fais. Je suppose qu’il est clerc de notaire ou bien employé
dans une administration. Bien élevé, mais un peu... empoté, comme dit
Mahoudiaux, il n’a jamais dû aller dans le monde, il ne sait pas causer
et pourtant ce n’est pas un paysan. Tu m’assurais qu’il fait de la
peinture. Elle doit être d’un banal! Je vois d’ici ses aquarelles trop
bien lavées. Voilà l’idée que j’ai de M. Serval. Est-ce que je me trompe
beaucoup? Cela m’amuserait de savoir si mon portrait est ressemblant.
«Ensuite, elle parle d’autre chose.--Tu avoueras, Serval, que c’est
tordant! Ah! elle est bien bonne! J’en rigolerai huit jours!
--Si ta femme, lui répondis-je, dessine ce croquis d’après ce que tu lui
as dit de moi, je suis peu flatté, mon cher Cigogne, non pas de son
appréciation à elle, mais des renseignements qui la motivent.
--Ne dis pas de bêtises! Comment peux-tu penser!... Non! les femmes ont
des imaginations si singulières, si baroques! On les croirait folles,
quelquefois... les plus sensées! Lucienne écrivait au hasard. En
répondant, je lui dirai qu’elle est une bécasse!
--Ah! non, par exemple!
--Mais tu m’avoueras, Serval, qu’elle est bien bonne!»
Malheureusement, on juge de l’excellence d’une plaisanterie à des points
de vue très différents. Cette convergence de nos opinions sur un sujet
sert souvent à donner du relief.--Ah! certes, la plaisanterie, jugée de
façon impartiale, est d’un goût délicieux!