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CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME PREMIER
1307-1340.
(DEPUIS L'AVÉNEMENT D'ÉDOUARD II JUSQU'AU SIÉGE DE TOURNAY)
IIe PARTIE
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A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, No 6
M DCCC LXIX
CHRONIQUES
DE JEAN FROISSART.
PROLOGUE.
Afin que les grans merveilles et li biau fait d'armes,
qui sont avenu par les grans guerres de France et
d'Engleterre et des royaumes voisins, dont li roy et
leurs consaulz sont cause, soient notablement registré
et ou tamps present et à venir veu et cogneu, je
me voel ensonniier de l'ordonner et mettre en prose 5
selonch le vraie information que j'ay eu des vaillans
hommes, chevaliers et escuiers, qui les ont aidiés à
acroistre, et ossi de aucuns rois d'armes et leurs mareschaus,
qui par droit sont et doient estre juste inquisiteur
et raporteur de tels besongnes. 10
Voirs est que messires Jehans li Biaus, jadis canonnes
de Saint Lambert de Liège, en fist et cronisa
à son tamps aucune cose à se plaisance; et j'ai ce livre
hystoriiet et augmenté à le mienne, à le relation
et conseil des dessus dis, sans faire fait, ne porter 15
partie, ne coulourer plus l'un que l'autre, fors tant
que li biens fais des bons, de quel pays qu'il soient,
qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus
et cogneus, car de l'oubliier ou esconser, ce seroit
pechiés et cose mal apertenans, car esploit d'armes
sont si chierement comparet et achetet, che scèvent 5
chil qui y traveillent, que on n'en doit nullement
mentir pour complaire à autrui, et tollir le glore et
renommée des bienfaisans, et donner à chiaus qui
n'en sont mies digne.
Or ai je mis, ou premier chief de mon proisme, 10
que je voel parler et trettier de grans mervelles. Voirement
se poront et deveront bien tout chil qui ce
livre liront et veront, esmervillier des grans aventures
qu'il y trouveront. Car je croi que, de puis le
creation dou monde, et que on se commença premierement 15
à armer, on ne trouveroit en nulle hystore
tant de merveilles ne de grans fais d'armes, selonch
se quantité, comme il sont avenu par les
guerres dessus dittes, tant par terre com par mer, et
dont je vous ferai ensievant mention. Mais ançois 20
que j'en commence à parler, je voel un petit tenir et
demener le pourpos de proèce, car c'est une si noble
vertu, et de si grant recommendation, que on ne
le doit mies passer trop briefment, car elle est mère
materièle et lumière des gentilz hommes, et, si com 25
la busce ne poet ardoir sans feu, ne poet li gentilz
homs venir à parfaite honneur ne à le glore dou
monde, sans proèce.
Or doient donc tout jone gentil homme, qui se
voellent avancier, avoir ardant desir d'acquerre le 30
fait et le renommée de proèce, par quoi il soient mis
et compté ou nombre des preus, et regarder et considerer
comment leur predicesseur, dont il tiennent
[leurs][1] hyretages et portent espoir les armes, sont
honnouré et recommendé par leurs biens fais. Je sui
seurs que, se ilz regardent et lisent en ce livre, que
il trouveront otant de grans fais et de belles apertises 5
d'armes, de durs rencontres, de fors assaus, de fières
batailles et de tous autres maniemens d'armes qui se
descendent des membres de proèce, que en nulle
hystore dont on puist parler, tant soit anchiienne ne
nouvelle. Et ce sera à yaus matère et exemples de 10
yaus encoragier en bien faisant, car la memore des
bons et li recors des preus atisent et enflament par
raison les coers des jones bacelers, qui tirent et tendent
à toute perfection d'onneur, de quoi proèce
est li principaus chiés et li certains ressors. 15
[1] Ms. de Gaignières, fo 1.--Ms. 6477, fo 2 vo: «le».
Si ne voel je mies que nulz bacelers soit excusés
de non li armer et sievir les armes par defaute de
mise et de chavance, se il a corps et membres ables
et propisses à ce faire, mès voel qu'il les aherde de
bon corage et prende de grant volenté. Il trouvera 20
tantost des haus signeurs et nobles qui l'ensonnieront,
se il le vaut, et le aideront et avanceront, se il
le dessert, et le pourveront selonch son bien fait.
Ossi en armes aviennent tant de grans merveilles et
de belles aventures que on n'oseroit ne poroit penser 25
ne imaginer les fortunes qui s'i boutent, se com
vous verés et trouverés en ce livre, se vous le lisiés,
comment pluiseur chevalier et escuier se sont fait et
avanciet, plus par leur proèce que par leur linage.
Li noms de preu est si haus et si nobles et la vertu 30
si clère et si belle que elle resplendist en ces sales et
en ces places où il a assamblée et fuison de grans
signeurs, et se remoustre dessus tous les autres, et
l'ensengn'on au doi et dist on: «Velà cesti qui mist
ceste cevaucie ou ceste armée sus, et qui ordonna 5
ceste bataille si faiticement et le gouverna si sagement,
et qui jousta de fier de glave si radement, et
qui tresperça les conrois de ses ennemis par deus ou
par trois fois, et qui se combati si vassaument ou
qui entreprist ceste besongne si hardiement, et qui 10
fu trouvés entre les mors et les bleciés navrés moult
durement, et ne daigna onques fuir en place où il
se trouvast.»
De telz grains et de telz semences sont servi et
alosé li vaillant homme et li preu par leur vaillance. 15
Encores avant on voit le preu baceler seoir à haute
honneur à table de roy, de prince, de duch et de
conte, là où plus nobles de sanch et plus rices d'avoir
n'est mies assis. Car, si com li quatre ewangeliste
et li douze apostele sont plus proçain de Nostre 20
Signeur que ne soient li autre, sont li preu plus priès
d'onneur et plus honnouré que li aultre; et c'est bien
raisons, car il acquèrent et conquèrent le nom de
proèce en grant painne, en sueur, en labeur, en soing,
en villier, en travillier jour et nuit sans sejour. Et 25
quant leurs biens fais est veus et cogneus, il est ramenteus
et renommés, si com dessus est dit, et escrips
et registrés en livres et en cronikes. Car, par les
escriptures troeve on le memore des bons et des
vaillans hommes de jadis, si com les neuf preus qui 30
passèrent route par leur proèce, les douze chevaliers
compagnons qui gardèrent le pas contre Salehadin
et se poissance, les douze pers de France qui demorèrent
en Raincevaus, et qui si vaillamment s'i vendirent
et combatirent, et ensi de tous les autres que
je ne puis mies tous nommer, ne determiner leurs
biens fais ne ramentevoir, car trop poroie ma principal 5
matère empeechier. Ensi se diffère et dissimule
li mondes en pluiseurs manières. Li vaillant homme
traveillent leurs membres en armes, pour avancier
leurs corps et acroistre leur honneur. Li peuples parolle,
recorde et devise de leurs estas, et de leur fortunes. 10
Li aucun clerch escrisent et registrent leurs
avenues et baceleries.
Or ay je eu pluiseurs fois imagination sus l'estat
de proèce, et penset comment et où elle a regnet et
tenu signourie et domination, et salli d'un pays en 15
aultre. Sus ses ordenances meismement, en ay je oy
parler et deviser en ma jonèce aucuns vaillans hommes
et bons chevaliers, qui otant bien s'en esmervilloient
adonc comme je fai maintenant: si vous
en voel declarer aucune cose. Verités est, selonch 20
les anciiennes escriptures, que, apriès le deliuve et
que [Noés][2] et se generation eurent repeuplé le monde,
et que on se commença à armer et à courir et à pillier
l'un sus l'autre, proèce regna premierement ou
royaume de Caldée, par le fait dou roy Ninus qui
fist fonder et edefiier la grant cité de Ninivée qui
contenoit trois journées de lonc, et ossi par la royne
Semiramis sa femme qui fu dame de grant valour.
Apriès, proèce se remua et vint regner en Judée et
en Jherusalem, par le fait de Josué, de David et des 30
Machabiens. Et quant elle eut là regné un temps,
elle vint demorer et regner ou royaume de Perse et
de Mède, par le fait de Cyrus, le grant roy, par Asserus
et par Xerses. Après, revint proèce regner en
Gresce, par le fait de Hercules, de Tezeus, de Jazon 5
et de Acilles et des aultres preus chevaliers; apriès,
en Troies, par le roi Priant, par Hector et par ses
frères; apriès, en le cité de Romme et entre les Rommains,
par les nobles senatours et concilles, tribons
et centurions. Et furent cil et leurs generations en 10
tel poissance, environ cinq cens ans, et firent priès
que tout le monde rendre trebus à yaus jusques au
tamps Julius Cesar, qui fu li premiers emperères de
Romme, et de qui tout li aultre sont descendu et
venu. 15
[2] Ms. 6477, fo 3 vo: «Noels.»
Apriès, se tanèrent li Rommain de proèce, et s'en
vint demorer et regner en France, par le fait premierement
dou roy Pepin et dou roy Charle, son
fil, qui fu rois de France et d'Alemagne et emperères
de Romme, et par les autres nobles rois ensievant. 20
Apriès, a regné proèce un grant tamps en Engleterre,
par le fait dou roy Edowart et dou prince de Galles,
son fil; car, de leur règne, li chevalier englès et li
aultre qui avoech yaus se sont mis et acordé, ont
fait otant de belles apertises d'armes et de grans bacheleries 25
et de hardies emprises que nul chevalier
pueent faire, si com il vous sera declaré avant en ce
livre.
Or, ne sai je mies se proèce voet encores cheminer
oultre Engleterre ou reculer le chemin que elle a 30
fait, car, si com chi dessus est dit, elle a cerchiet et
environné ces royaumes et ces pays dessus nommés,
et regné et conversé entre les habitans une fois plus
et l'autre mains, à se ordenance en soit; mais j'en
ay un petit touchiet pour les mervilleusetés dou
monde. Si m'en tairai à tant et me retrairai à le matère
dont j'ai fait men commenchement, et declarrai 5
assés tost par quel manière et condicion la guerre
s'esmut premierement entre les Englès et les François.
Et pour che que ou temps à venir on puist savoir
qui a mis ceste hystore sus, et qui en a esté actères,
je me voel nommer. On m'appelle, qui tant 10
me voet honnerer, sire Jehan Froissart, net de le
conté de Haynau et de la bonne, belle et friche ville
de Valenchiènes.
LIVRE PREMIER.
§ 1. Premierement, pour mieus entrer en le matère
et hystore dessus ditte, voirs est que, apriès l'apaisement
des guerres de Flandres qui furent si grandes,
et dont tant de vaillant homme furent mort à
Courtrai et ailleurs, et que li biaus rois Phelippes eut 5
mariet sa fille en Engleterre au roy Edouwart, li quelz
rois d'Engleterre ne fu mies de si grant sens ne de si
grant proèce plains comme avoit esté li bons rois
Edouwars ses pères, qui tant eut à faire as Danois et
as Escos et les desconfi par pluiseurs fois en bataille, 10
et ne peurent onques avoir victore à lui; et quant
il fu trespassés, ses filz de son premier mariage, qui
fu pères au roy Edouwart sur qui ceste hystore est
ordenée, pas ne le ressambla de sens ne de proèce.
Car, assés tost apriès çou qu'il fu couronnés, li rois 15
Robers de Brus, qui estoit rois d'Escoce, et qui par
pluiseurs fois avoit moult donnet à faire au bon roy
Edouwart, chevauça tantost efforciement sur lui et
reconquist toute Escoce et la bonne cité de Bervich,
et ardi et gasta grant partie dou royaume d'Engleterre 20
bien quatre journées ou cinq par dedens le pays,
et desconfi celi roy et tous les barons d'Engleterre en
une place en Escoce que on dist Struvelin, par bataille
rengie et arrestée. Et dura la cace de ceste desconfiture
par deus jours et par deus nuis. Et s'en
afui li rois englés à moult peu de ses gens jusques à
Londres. Mès, pour ce que ce n'est mies de nostre 5
matère, je m'en tairai à tant.
§ 2. Chilz rois englès, dont je parloie maintenant,
qui reçut ce grant damage en Escoce, avoit deus
frères de remariage. Si fu li uns nommés li contes
Mareschaus et fu de diverse et de sauvage manière; 10
li autres fu appellés messires Aymes et estoit contes
de Kent, moult preudons, douls et debonnaires et
moult amés des bonnes gens. Chils rois eut de madame
sa femme, fille au biau roy Phelippe, deus filz
et deus filles. Des quelz filz li ainsnés eut nom Edouwars, 15
et fu rois d'Engleterre par l'acort de tous les
barons très le vivant son père, si com vous orés avant
en ce livre. Li secons des filz eut nom Jehans de
Eltem et morut jones. Li ainsnée des deus filles eut
nom Ysabel et fu mariée au jone roy David d'Escoce, 20
filz au roi Robert de Brus. Et li fu donnée en mariage
de jonèce par l'acord de[s] deus royaumes d'Engleterre
et d'Escoce et par pais faisant. Li autre fille fu
mariée au duch de Guerle. Chilz eurent deus filz et
deus filles, Renault et Edowart; et les filles, li une 25
fu contesse de Blois de par monsigneur Jehan de
Blois son mari, et li aultre duçoise de Jullers.
§ 3. Li biaus rois Phelippes de France eut trois filz
avoech ceste belle fille ma dame Ysabel qui fu royne
d'Engleterre. Et furent cil troi fil moult bel et grant 30
chevalier. Si eut à nom li ainnés Loeis, et fu au vivant
dou roy son père rois de Navare, et l'appella
on le roy Hustin. Li secons eut à nom Phelippes li
Biaus, et li tiers Charles. Et furent tout troi roi de
France apriès le mort dou roy Phelippe, leur père, 5
par droite succession, li uns apriès l'autre, sans avoir
hoir marles de leurs corps engendrés par voie de mariage:
si ques, apriès la mort del daarrain roy Charle,
li douze per et li baron de France ne donnèrent
point le royaume à le sereur qui estoit royne d'Engleterre, 10
par tant qu'i[l][3] voloient dire et maintenir,
encores voelent, que li royaumes de France est bien
si nobles que il ne doit mies aler ne descendre à fumelle
ne par consequense à fil de fumelle. Car, ensi
comme il voelent dire et maintenir, li filz de fumelle 15
ne poet avoir droit ne succession de par sa mère,
venant là où sa mère n'a point de droit: si ques,
par ces raisons, li douze per et li baron de France
donnèrent, de commun acort [le royaume de France][4],
à monsigneur Phelippe de Valois, fil jadis à monsigneur 20
Charle le conte de Valois, frères à che biau
roy Phelippe deseure dit, et en ostèrent le royne
d'Engleterre et son fil qui estoit hoirs marles et neveus
au roy Charlon, et li rois Phelippes n'estoit que
cousins germains. C'est li poins par quoi les guerres, 25
les pestilenses et les tribulations sont de puis incourutes
et eslevées, et li grant meschief avenu par le
cause dou calenge et de le deffense, si com il vous
sera recordé chi apriès, quant tamps et lieus venront
que j'en deverai parler. Mais je m'en tairai encores
un petit et me retrairai à le droite matère des Englès,
si com je l'ay commencie.
[3] La leçon du ms. de Gaignières, fo 3, autorise à restituer la
finale _l_ de _il_ qui n'est pas figurée dans l'écriture, parce
qu'elle ne se faisait pas sentir dans la prononciation devant une
consonne.
[4] Mss. A--Mss. B (lacune).
§ 4. Il est bien voirs que cils roys d'Engleterre, 5
pères à ce roy Edouwart sur qui nostre matère est
fondée, gouvrena moult diversement son royaume et
fist pluiseurs diverses justices et pluiseurs merveilles
par le conseil et enhort de monsigneur Huon, c'on
dist le Despensier, qui avoit esté nouris avoecques 10
lui d'enfance. Et avoient tant fait cilz messires Hues
et messires Hues ses pères qu'il estoient li plus grant
baron d'Engleterre, en tant que de mise et de rikèce.
Et par especial messires li filz avoit si mené le roy et
si atrait à ses oppinions que sans lui n'estoit riens 15
fait, et par lui estoit tout fait, et le creoit li rois plus
que tout le monde. Et voloient li doi signeur Despensier
mestriier et sormonter tous les signeurs et
les barons d'Engleterre. Pour quoi, avinrent de puis
ou pays et à yaus meismes moult de maulz et de 20
tourmens.
Car, apriès la grande desconfiture de Struvelin, là
où li rois Robers de Brus, rois d'Escoce, avoit desconfi
che roi d'Engleterre et toutes ses gens, si com
ci dessus est dit, grant hayne et grant murmure
monteplia ou pays d'Engleterre entre les nobles barons 25
et le conseil le roy meismement encontre le
dit monsigneur Huon le Despensier. Et li mettoient
sus que par son conseil il avoient esté desconfi et
que, par tant qu'il estoit favourables au roi d'Escoce, 30
il avoit tant conseilliet et tenu le roi d'Engleterre en
negligense que li Escot avoient reconquis le bonne
cité de Bervich et ars quatre journées ou cinq par
deus fois dedens leur pays, et yaus desconfis en bataille
et mis en cace, et porté très grant damage. Et
sus ce li dit baron d'Engleterre eurent pluiseurs fois 5
parlement ensamble pour aviser et regarder qu'il en
poroient faire; des quelz li contes Thumas de La[n]castre
estoit chiés et souverains. Et li desplaisoit li
usages que li rois avoit empris, et en parla par deus
ou par trois fois assés ouvertement au dit Despensier. 10
Or, se perchut li dis messires Hues comment
on murmuroit sur lui et sus son afaire. Si, se doubta
trop fort que maulz ne l'en venist, ensi qu'il fist;
mès che ne fu mies si trestos. Ançois eut il fait moult
de coses damagables ou pays, si com vous orés chi 15
après.
§ 5. Cilz qui estoit bien dou roy, et si proçains qu'il
voloit, et plus creus tous seus que tous li mondes,
s'en vint au roy et li dist que cil signeur avoient fait
alliance encontre lui, et qu'il le metteroient hors de 20
son royaume, se il ne s'en prendoit garde. Tant fist,
par son enhort et par son soubtil pourcach, que li
rois fist à un jour prendre tous ces signeurs à un parlement
là où il estoient assamblé, et en fist decoler
sans delay et sans cognissance de raison jusques à 25
vingt et deus des plus grans barons d'Engleterre, et
tout premiers le conte Thumas de Lancastre, qui estoit
ses oncles, preudons et sains homs, et fist puis
moult de biaus miracles ou lieu où il fu decolés.
Pour le quel fait, li dis messires Hues acquist grant 30
hayne de tout le pays, et par especial de la royne
d'Engleterre et dou conte de Kent, qui estoit frères
au dit roy.
Encores ne se cessa pas li dis messires Hues de
enhorter le roi mal à faire. Car, quant il perchut
qu'il estoit mal de le royne et dou conte de Kent, il 5
mist si grant descort entre le roy et le royne, par
son malisce, que li rois ne voloit point venir en lieu
où elle fust, et dura cilz descors assés longement. Et
fu qui dist à le royne et au conte de Kent tout secretement,
pour les perilz eschiewer où il estoient par 10
le fait dou Despensier, que, se il demoroient longement
ens ou pays, li rois, par hastieu conseil et male
information, leur feroit souffrir dou corps haschière,
si com cil avoient entendu.
Dont, quant il avint que la royne et li contes de 15
Kent oïrent ces nouvelles, si se doubtèrent, car il
sentoient le roy hastieu et de diverse manière et che
messire Hue si bien de lui qu'il faisoit tout ce qu'il
voloit, sans avis et sans regart de nulle raison. Si s'avisèrent
la ditte dame et li contes de Kent qu'il se 20
partiroient d'Engleterre et s'en iroient en France veoir
le roi Charlon que la royne, qui sa sereur germainne
estoit, n'avoit veu de puis que elle fu envoiie en Engleterre;
et en menroit avoecques lui son jone fil
Edouwart, et lairoit couvenir ce roy et le Despensier 25
au sourplus. Espoir, hastement s'amenderoit leurs
estas, et y pourveroit Diex de remède et de conseil.
Ce pourpos tinrent la dame et li contes de Kent
et ordonnèrent leurs besongnes secretement et envoiièrent
devant le plus grant partie de leur arroi 30
par le rivière de Tamise en nefs en Flandres. Et
prist la ditte dame excusance de venir en pelerinage
à Nostre Dame de Boulongne. Et se parti, si com
vous poés oïr, d'Engleterre à petite mesnie, son jone
fil avoech lui, le conte de Kent son serourge et monsigneur
Rogier de Mortemer. Et montèrent à Douvres
et arrivèrent à Boulongne. 5
§ 6. Quant la royne d'Engleterre fu arrivée à Boulongne
et toute se route, elle regratia Nostre Signeur
et s'en vint tout à piet jusques à l'eglise Nostre Dame
en devotion, et fist sen offrande et sen orison devant
l'image. Li abbes de laiens et tout li monne le recuellièrent 10
liement; et fu laiens herbergie et toute se
mesnie; et s'i reposèrent et rafrescirent par cinq
jours. Au sizime, il montèrent tout as chevaus et sus
hagenées qu'il avoient amené d'Engleterre, et se partirent
de Boulongne o tout leur arroi. Si fu la dame 15
aconvoiie et acompagnie d'aucuns chevaliers de là
environ, qui l'estoient venu veoir et festiier, pour la
cause de ce que elle estoit soer au roy leur signeur.
Tant esploita la dame par ses journées que elle approça
Amiens. Chil de la cité vinrent contre lui moult 20
reveramment. Et par tout où elle passoit, as cités et
as bonnes villes, on li faisoit feste et honneur, car li
rois Charles l'avoit ensi ordonné, qui estoit enfourmés
de sa venue.
Et tant chevauça la ditte dame que elle vint à Paris. 25
Si estoient jà issut contre lui moult de noble
gent, pour le recueillier et son jone fil. Et les amenèrent
jusques au palais messires Robers d'Artois, li
contes de Dammartin, li sires de Couci, li sires de
Montmorensi et pluiseur aultre. Si descendirent devant 30
le perron et montèrent les degrés dou palais,
chil signeur François devant qui menoient la dame,
son fil et le conte de Kent; et vinrent jusques au roi
qui se tenoit en une cambre, bien acompagniés de
prelas et de chevaliers.
Quant li rois de France vei sa serour qu'i[l] en grant 5
tamps n'avoit veu[5], et elle deut entrer en la cambre,
il vint contre lui et le prist par le main droite et le
baisa et dist: «A bien vigne ma belle suer et mes
biaus niés!» Si les tint tous deus et les mena avant.
La dame, qui pas n'avoit trop grant joie fors de ce 10
que elle se trouvoit dalés le roy son frère, s'estoit jà
volue agenoullier par deus ou par trois fois, mais li
rois ne le laioit et le tenoit toutdis par le main droite,
et li demandoit moult doucement de son estat et de
son afaire. Et la dame l'en respondoit très sagement, 15
et tant furent les parolles que elle dist: «Monsigneur,
se nous va moy et mon fil assés petitement.
Car li rois d'Engleterre, mes maris, m'a pris en trop
grant hayne, et se ne scet pour quoi, fors par l'enhort
d'un chevalier englès qui s'appelle Hues li Despensiers. 20
Chilz chevaliers a telement atrait le roi à ses
volentés que tout ce qu'il voet dire et faire il est. Et
jà ont comparet pluiseur haut baron d'Engleterre sa
mauvesté, car il en fist sus un jour prendre au commandement
dou roy et en fist decoler jusques à 25
vingt et deus sans loy et sans cause, et par especial le
bon conte Thumas de Lancastre, dont ce fu trop
grans damages, car il estoit preudons et loyaus et
plains de bon conseil. Et n'est nulz en Engleterre,
tant soit nobles ne de grant afaire, qui l'ose couroucier 30
ne desdire de cose que il voelle faire. Et m'a telement
tourblet devers le roy, et le conte de Kent
men frère, que veci qu'il nous fu dit en grant amisté
par chiaus qui savoient aucunes coses dou conseil ce
dit chevalier, que nous estions en grant peril de nos 5
vies. Si nous sommes parti en grant doubtance et
venu par deça vous veoir, que je desiroie moult.»
Et li rois dist: «Ma belle suer, grant merchis.»
[5] Ms. de Gaignières, fo 4: «que de grant temps n'avoit veue.»
§ 7. Quant li rois Charles eut oy et entendu les
complaintes de sa suer, et comment elle estoit demenée 10
par le fait dou Despensier, si en eut grant pité et
le reconforta moult doucement et li dist: «Ma belle
suer, vous demorrés dalés nous; si ne vous esbahissiés
ne desconfortés de riens: nous avons assés pour
nous et pour vous. Et si meterons remède et conseil 15
à vos besongnes.» Et la dame s'agenoulla et dist:
«Monsigneur, grans mercis!» De puis la venue de
la dame, de son fil et dou conte de Kent, et que li
rois Charles eut recueilliet moult liement les dessus
dis, il se tinrent à Paris dalés le roy. Et leur faisoit 20
li dis rois faire leur delivrance de toutes coses; et estoit
souvent la royne d'Engleterre avoech le roy son
frère et la royne de France, et ooit à le fois des nouvelles
d'Engleterre qui pas trop plaisans ne li estoient.
25
Car, cilz messires Hues li Despensiers croissoit tous
jours en poissance et en amour devers le roy. Et
avoit telement attret et atournet le dit roy que tous
li pays s'en esmervilloit; et n'avoit nulz que faire en
le court dou roy, se il n'estoit de son acord. Si fist 30
il de puis moult de diversetés et de cruaultés as pluiseurs
en Engleterre, dont il estoit moult hays. Mais
nulz ne li osoit dire ne moustrer, car se il se doubtast
de qui que fust, conte ou baron, tantost il le fesist,
sus l'ombre dou roy, prendre et decoler sans nule
remède. Si estoit si doubtés, et des pluiseurs tant 5
hays, que merveilles. Et regardèrent aucun baron et
sage homme dou pays que ce ne faisoit mies à souffrir,
et que ses outrages et mauvaistés il ne poroient
plus porter. Si se traisent tout secretement ensamble
à conseil, et eurent avis et volenté que il remanderoient 10
leur dame la royne d'Engleterre, qui jà avoit
demoret en France bien priès par l'espasse de trois
ans, et tout dis dedens le cité de Paris. Se li escrisirent
et segnefiièrent, se elle pooit trouver voie ou
sens par quoi elle peuist avoir aucune compagnie de 15
gens d'armes de mil armeures de fier ou là environ,
et elle vosist ramener son fil et toute se compagnie
ou royaume d'Engleterre, il trairoient tantost vers
lui et obeiroient à lui et à son fil comme à leur
signeur, car il ne pooient ne voloient plus porter les 20
desrois ne les fais que li rois faisoit ou pays, par le
conseil monsigneur Huon, et de chiaus qui de son
accort estoient.
Quant la royne entendi ces nouvelles, elle s'en
consilla secretement au roy Charle, son frère, qui 25
bien volentiers l'entendi, et li respondi adonc que
elle l'entrepresist hardiement, car il li aideroit et li
presteroit de ses gens telz que elle vorroit avoir. Et
avoech che il li presteroit de son or et de son argent
ce qu'il l'en besongneroit. Sour ce, la royne se parti 30
de lui, et s'en revint à son hostel et se pourvei si
com elle peut. Et pria secretement des plus grans
barons de France ceulz dont elle se fioit le plus, et
qui le plus volentrieu estoient pour tel afaire, et en
pensoit estre bien certainne. Puis le fist ensi à savoir
secretement à ces barons d'Engleterre qui avoient
vers lui envoiiet. 5
Mais on ne le peut si celer que li dis messires
Hues li Despensiers ne le sceuist. Si fist puis tant, le
terme perdant, par ses messages et par dons et prommesses,
que li rois Charles de France fu si enhortés
par son conseil que il manda sa sereur la ditte royne 10
Ysabiel, qui se tenoit à son hostel entre ses gens, et
li desconsilla et deffendi si haut et si acertes qu'il
peut, que elle demorast quoie et se relaiast de ce que
elle avoit empris. Et quant la dame entendi le roy
son frère, elle fu toute esbahie et abaubie, ce ne fu 15
point de merveilles. Si perchut bien que ses frères
estoit mal infourmés, car riens que elle peuwist dire
à l'encontre ne li pooit valoir ne aidier. Si se parti
adonc de lui moult triste et esmarie, et revint arrière
à son hostel, et ne se relaia point pour ce à appareillier. 20
Li rois ses frères le sceut; s'en fu courouciés,
quant sus sa deffense elle voloit ouvrer. Si fist,
par le conseil qu'il eut, commander, sus corps et sus
avoir, que nulz de son royaume ne se meuist, ne
alast avoech la ditte royne, sa suer.
25
Quant la dame seut ce, elle fu assés plus triste que
devant, ce fu bien raisons. Si ne sceut que faire ne
que penser, car toutes ses besongnes li venoient au
contraire, et estoient venues de lonch tamps. Et se
li falloit, ce li sambloit, par mauvais conseil, cilz qui 30
mieus li devoit aidier à son besoing. Et si approçoit
li termes que elle avoit mandet à chiaus que elle tenoit
pour ses amis en Engleterre. Si demora moult
esgarée, sans nul confort, comme celle qui ne savoit
que elle peuist faire ne que devenir. Et requeroit
souvent Dieu estroitement en soi meismes, et li prioit
que il le vosist aidier et consillier. 5
§ 8. Ne demora pas gaires de temps que on li dist,
fiablement et par grant bien, que, se elle ne se gardoit
sagement, li rois, ses frères, le feroit prendre et
mener en Engleterre, pour relivrer à son mari, le roi
d'Engleterre, et detenroit son fil avoecques lui, car il 10
ne li plaisoit plus que elle eslongast ensi son mari.
De ces nouvelles fu la dame plus esbahie que devant,
car elle amast mieus estre morte et desmembrée que
venir ou pooir ne ou dangier son mari ne le Despensier.
Si eut bien mestier d'avoir bon conseil. Si 15
s'avisa que elle vuideroit France et s'en avaleroit en
Haynau, pour veoir le conte et monsigneur Jehan de
Haynau son frère, qui estoient signeur plain de toute
honneur et de grant recommendation. Espoir, trouveroit
elle en yaus tout confort et bonne adrèce, et 20
si estoit lor cousine moult proçainne.
Si ordonna la ditte dame ses besongnes, et fist ses
gens sages de son departement, et comptèrent et
paiièrent par tout. Adonc, se parti au plus tost et au
plus quoiement que elle peut de son hostel, avoech 25
li ses filz en l'eage de quinze ans ou environ, li contes
de Kent, li sires de Mortemer, et tout li aultre
chevalier d'Engleterre, qui estoient afuioit apriès lui.
Et fist tant par ses journées que elle passa France,
Vermendois et Cambresis, et vint en Ostrevant, en 30
Haynau, en un chastiel que on appelle Buignicourt,
dont messires Nicoles d'Aubrecicourt estoit sires. Et
li quelz bachelers et sa femme rechurent liement et
bellement en leur hostel la ditte royne d'Engleterre
et son fil et leurs gens; et trouvèrent apparilliet tous
les biens de laiens. 5
Ces nouvelles furent tost venues à Valencienes, où
li contes de Haynau et messires Jehans de Haynau
ses frères estoient, que la royne d'Engleterre estoit
herbergie à Buignicourt chiés le chevalier. Et quant
li doi signeur dessus dit oïrent ce, si furent tantost 10
consilliet quel cose il en apertenoit à faire. Premierement,
messires Jehans de Haynau se parti de Valenchiènes,
li moult bien acompagniés de chevalier
et d'escuiers, et chevauça tant qu'il vint à Buignicourt,
en Ostrevant, et trouva la dessus ditte dame, 15
à qui il fist toute l'onneur et reverense qu'il peut, car
bien le savoit faire. La dame, qui estoit moult triste
et esgarée, et en sus de tous consaulz, fors de Dieu
et de lui, commença à complaindre au dit signeur
de Byaumont, en plorant moult piteusement, ses besongnes, 20
et recorder ses dures avenues, de cief en
cor, tout ensi que avenu li estoit jusques à ores:
premierement, comment elle estoit dechacie d'Engleterre,
et ses filz, et venue en France sus le fiance de
son frère le roy; et comment elle cuidoit [estre][6] 25
pourveue de gens d'armes par le conseil de son frère,
pour aler plus poissamment et en mener son fil en
son royaume, si com si ami d'Engleterre li avoient
mandet; et comment ses frères, puissedi, fu telement
conseilliés qu'il avoit brisiet tout ce voiage et 30
deffendu à tous gentilz hommes que nulz ne se mesist
avoech lui, sus à perdre leurs terres et le royaume.
Et li compta comment, et à quel mescief, elle
estoit là afuie à tout son fil, comme celle qui ne savoit
à cui ne en quel pays trouver confort ne soustenance. 5
[6] Ms. de Gaignières, fo 5 vo.--Ms. 6477, fo 8 vo: «est.»
§ 9. Et quant li gentils chevaliers messires Jehans
de Haynau eut oy la dame complaindre si tenrement,
et que toute fondoit en larmes et en plours, si en
eut grant pité et li dist, pour lui reconforter, moult 10
doucement: «Certes, dame, veés ci vostre chevalier
qui ne vous faurront pour morir, se tous li mondes
vous falloit. Ains, ferai tout mon pooir de vous
et de vostre fil conduire, et de vous et de lui remettre
en vostre estat en Engleterre, en l'ayde de vos 15
amis qui delà le mer sont, ensi que vous dittes. Et
je, et tout cil que je porai priier, y enventurrons les
vies, ançois que vous ne soiiés au dessus de vos besongnes.»
Et quant la dame l'eut oy parler une si haute et 20
si noble parolle, et si reconfortans ses besongnes,
elle qui seoit, et messires Jehans de Haynau devant
lui, se dreça en estant et se volt engenoullier, de le
grant joie et de le grasce qu'il li offroit; mès li gentilz
chevaliers ne l'euist jamais souffert; ains se leva 25
moult apertement, et prist la dame entre ses bras et
dist: «Ne place jà à Dieu que la royne d'Engleterre
face ce, ne ait empenset à faire, que de li engenillier
devant son chevalier! Mais, dame, reconfortés
vous, et vostre gent ossi, car je vous tenrai vo prommesse. 30
Vous venrés veoir monsigneur mon frère et
ma dame ma suer, vostre cousine, la contesse de
Haynau, qui vous en prient; et en sui cargiés de
vous dire, et de vous mener par devers yaus.» Et la
dame li ottrie et dist: «Certes, sire, je trueve en
vous plus de confort et d'amour que en tout le 5
monde. Et, de ce que vous me dittes et offrés, cinq
cens mille mercis. Jamais ne l'arons desservi moy ne
mes filz; mès, se li tamps vient que nous soions en
nostre estat, si com jou espoire bien, par le confort
et grasce de Dieu et de vous, il vous sera grandement 10
remuneret.»
Assés tost apriès ces parolles, prist li sires de
Byaumont congiet de la ditte dame, de son fil et
dou conte de Kent et des autres chevaliers, et s'en
vint ce soir herbergier à Denaing. Et la royne demora 15
à Buignicourt, grandement reconfortée, et bien
y avoit raison, en le pourveance de monsigneur Nicole
d'Aubrecicourt, qui en faisoit ce qu'il pooit. Et
tant en fist que la royne l'en sceut grant gré. Et demora
tous jours de puis ses chevaliers, et si enfant 20
et leur generation ossi, si com vous orés recorder en
avant en ceste hystore.
§ 10. Quant ce vint au matin, apriès messe et boire,
messires Jehans de Haynau se parti de Denaing, et
chevauça de rechief à Buignicourt; si trouva que la 25
royne estoit jà toute apparillie et ses gens ossi. Si se
partirent tout ensamble, et ses filz et leur route, ou
conduit le signeur de Byaumont, qui les amena
adonc à Valenciennes. Et y furent liement et bellement
rechut; et estoit la Salle dou Conte toute appareillie 30
pour la ditte dame et ses gens. Car, à ce donc,
li contes se logoit en l'ostel de Hollandes, et tous ses
hosteulz. Si descendi la royne d'Engleterre à le Salle,
et y fu logie et herbergie bien et aisiement. Et le
vint là veoir la contesse de Haynau, qui li fist toute
honneur et reverense, car bien le savoit faire. Et 5
ossi fist li contes Guillaumes de Haynau, mais il estoit
maladieus de gouttes, si ne chevauçoi[t] mies à
sen aise. Toutes fois, i[l] l'honnoura et festia grandement,
le terme que elle sejourna à Valenciennes, environ
trois sepmainnes. 10
Entroes, elle fist apparillier son oirre et ses besongnes.
Et li dis messires de Byaumont fist escrire
lettres moult affectueuses as chevaliers et as compagnons
de cui il se fioit le plus, en Haynau, en Hasbaing
et en Braibant; et les prioit, tant qu'il pooit, 15
et cescun sur toutes amistés, qu'il venissent avoech
lui en ceste emprise. Si en y eut grant plenté, de
l'un pays et de l'autre, qui y aloient pour l'amour
de li, et ossi grant plenté qui n'i alèrent mies, comment
qu'il en fuissent priiet. Et meismement li dis 20
messires Jehans en fu durement repris de son frère,
et de aucuns de son propre conseil, pour tant qu'il
leur sambloit que li entrepresure estoit si haute et si
perilleuse, selonch les descors et les grandes haynes
qui adonc estoient entre les haus barons et les communs 25
d'Engleterre, et selonch ce que li Englès sont
communement envieus sour toutes estragnes gens,
quant il sont à leur deseure et meismement en leur
pays, que cescuns avoit paour et doubtance que li
dis messires Jehans ne nulz de ses compagnons peuist 30
jamais revenir. Mais, quoi que on li blasmast ne
desconsillast, li gentilz chevaliers ne s'en volt onques
relaiier. Ains, dist que il n'avoit que une mort à
souffrir, qui estoit en le volenté de Nostre Signeur;
mais il avoit prommis à celle gentilz dame de lui
conduire jusques en son royaume; si ne l'en fauroit
pour morir. Et ossi chier avoit il à prendre le mort 5
avoecques celle noble dame, qui ensi estoit dechacie,
se morir y devoit, que autre part. Car tout chevalier
doient aidier à leur loyal pooir toutes dames et pucelles
à leur besoing, especialment quant il en sont
requis. 10
§ 11. Ensi se parti la royne d'Engleterre de le ville
de Valenciènes, quant elle et ses gens furent apparilliet
de che qu'il leur falloit; et prist congiet au gentil
conte Guillaume de Haynau et ma dame Jehane
la contesse, sa femme, et les remercia grandement, 15
humlement et doucement de le bonne, lie cière et
de la belle recueilloite que il li avoient fait. Si se
mist à voie sus le segureté et conduit del gentil chevalier,
le dit monsigneur de Byaumont. Si fisent tant
par leurs journées que il vinrent à Dourdresk, en 20
Hollandes. Là endroit se pourveirent de naves et de
vaissiaus grans et petis, ensi qu'il les peurent trouver,
et misent dedens leurs chevaus, leurs harnas et
leurs pourveances. Et quant il eurent par avis vent
bon pour eulz, il se commandèrent en le garde de 25
Nostre Signeur, et entrèrent en leurs vaissiaus, et
desancrèrent et se misent en mer. Et n'estoient non
plus de trois cens armeures de fier.
Or, considerés le hardie et haute emprise que li
sires de Byaumont faisoit, que de aler conquerre et 30
entrer en un royaume par force où il ne [cognissoit][7]
nullui, et ne savoit qu'il y trouveroit, mais il
le faisoit de si grant corage et avoit tel esperance en
Dieu, qu'il li estoit avis que bien furniroit et à sen
honneur le voiage. Si estoit il adonc ou commencement
de son venir, et en le droite fleur de se jonèce; 5
si l'entreprendoit plus volentiers et plus hardiement.
[7] Ms. de Gaignières, fo 6 vo.--Ms. 6477, fo 10: «cognissoient.»
Or vous nommerai aucuns des chevaliers de Haynau
qui alèrent avoecques lui, et à se priière, en ce
voiage: premierement, messires Henris d'Antoing, 10
messires Robers de Bailluel, qui puis fu sires de
Fontainnes, messires Fastrés dou Rues, messires Mikieus
de Ligne, messires Sausses de Boussoit, messires
Perchevaus de Semeries, messires Sanses de
Biauriu, li sires de Wargni, li sires de Potelles, 15
li sires de Montegni, li sires de Gommegnies, li sires
d'Aubrecicourt, et aucun aultre baceler, qui se voloient
enventurer avoech le dit chevalier et leurs
corps avancier. Si y eut aucuns Braibençons et Hesbegnons,
mès ce ne fu pas gramment. 20
Si singlèrent par mer. Et avoient entendu et avisé
qu'il prenderoient terre à un port où il avoient entente
d'arester, mais il ne peurent. Car uns grans
tourmens les prist en mer, qui les mist hors de leur
chemin, qu'il ne sceurent dedens deus jours là où il 25
estoient. De quoi Di[e]x leur fist grant grasce, et leur
envoia belle aventure. Car, se il fuissent embatu à
ce port que il avoient chuesi ou auques priès, il estoient
perdu davantage, et escheu ens ès mains de
leurs ennemis, qui bien savoient leur venue et les 30
attendoient là endroit, pour yaus mettre tous à mort
et le jone roy et la royne ossi; mais Di[e]x ne le volt
mies adonques consentir. Si les fist, ensi que par
droit miracle, destourner, ensi que vous avés oy.
Or avint que, au chief des deus jours, cilz tourmens 5
cessa, et veirent li maronnier terre en Engleterre.
Si se traisent celle part moult joiant, et prisent
terre sus le sablon et sus le rivage de le mer,
sans havene et sans droit port. Si demorèrent sus cel
sablon par trois jours, à petit de pourveances de 10
vivres, en descargant leurs chevaus et leurs harnas;
et si ne savoient en quel endroit d'Engleterre il estoient
arrivet, ou pooir d'amis ou d'anemis. Au
quatrime jour, il se misent à le voie, à l'aventure de
Dieu, comme cil qui avoient eu toute mesaise de 15
fain et de froit par nuis, avoecques les grandes paours
qu'il avoient ewes et avoient encores. Si chevaucièrent
tant amont et aval qu'il trouvèrent aucuns petis
hamelés, et puis apriès si trouvèrent une grande abbeye
de noirs monnes, que on claimme Saint Aymon. 20
Si se herbergièrent et rafreschirent en ceste
abbeye par trois jours. Et fisent penser de leurs
chevaus bien et fort, car il en pensoient temprement
avoir à faire.
§ 12. Nouvelles s'espandirent par le pays tant que 25
elles parvinrent à ceulz par qui seureté et mandement
la ditte dame estoit rapassée. Si se apparillièrent, dou
plus tost qu'il peurent, de venir vers li et vers son
fil qui il voloient avoir à signeur. Et li premiers qui
vint encontre lui, et qui plus grant confort donna à 30
chiaus qui estoient venu avoecques lui, che fu li
contes Henris de Lancastre au Tors Col, qui fu frères
au conte Thumas de Lancastre qui fu decolés, si com
vous avés oy par dessus, et fu pères au duch de Lancastre
qui fu si bons chevaliers et si recommendés,
si com vous porés oïr en ceste hystore, ains que vous 5
venés à le conclusion. Chilz contes Henris de Lancastre
dessus dis vint à grant compagnie de gens
d'armes. Apriès, tant d'uns et d'autres vinrent contes,
barons, chevaliers et escuiers, à tout gens d'armes,
qu'il leur sambla bien qu'il fuissent hors de 10
tous perilz. Et tous les jours croissoient gens d'armes,
ensi qu'il aloient avant.
Si eurent conseil entre yaus ma dame la royne, et
li baron, chevalier et escuier, qui venu estoient encontre
li, que il iroient droit à Bristo, à tout leur 15
pooir, là où li rois se tenoit adonc et li Despensier,
qui estoit bonne ville, grosse et rice et fortement
fremée, seans sus un bon port de mer. Et si y a un
chastiel trop durement fort, seant sus mer, si ques li
mers flote tout au tour. Là endroit se tenoit li rois, 20
messires Hues li Despensiers, li pères, qui estoit
priès en l'eage de quatre vins et dis ans, messires
Hues, li filz, li mestres consillières le roy, qui tous
les mauvais consaulz et mauvais fais li enhortoit, li
contes d'Arondiel, qui avoit à femme la fille monsigneur 25
Huon le Jone, et ossi pluiseur chevalier et escuier,
qui repairoient entours le roy et entours le
court, ensi que gens d'estat repairent volentiers entours
leurs signeurs. Si se misent ma dame la royne
et toute sa compagnie, messires Jehans de Haynau, 30
chil conte et chil baron d'Engleterre et leurs routes,
au dit chemin, pour aler celle part. Et par toutes les
villes là où il entroient, on leur faisoit feste et honneur.
Et toutdis leur venoient gens, à destre et à senestre,
de tous costés. Et tant fisent par leurs journées
qu'il parvinrent devant le ville de Bristo. Si le
assegièrent à droit siège fait. 5
§ 13. Li rois et messires Hues li Despensiers li filz se
tenoient ou chastiel. Li vielles messires Hues li pères
et li contes d'Arondiel se tenoient en le ville de
Bristo, et pluiseur aultre qui estoient de leur acord.
Quant cil aultre et cil de le ville veirent le pooir le 10
dame si grant et si enforciet, et priès que toute Engleterre
estoit de leur acord, et veoient le peril et le
damage si apparant, il eurent conseil qu'il se renderoient
et le ville avoech, salve leurs vies, leurs membres
et lor avoir. Si envoiièrent trettier et parlementer 15
devers la royne et son conseil, qui ne s'i veurent
mies acorder ensi, se la dessus ditte ne pooit faire
dou dit monsigneur Huon et dou conte d'Arondiel
sa volenté, car pour yaus destruire estoit elle là
venue.
20
Quant li homme de le ville de Bristo veirent que
autrement il ne pooient venir à pais ne sauver leurs
biens ne leurs vies, au destroit il s'i acordèrent et
ouvrirent les portes, si ques ma dame la royne,
messires Jehans de Haynau et tout li baron, chevalier 25
et escuier entrèrent ens, et prisent leurs hosteulz
dedens la ville de Bristo. Et cil qui ne s'i peurent
logier, se herbergièrent dehors. Là fu pris li dis messires
Hues li pères, et li contes d'Arondiel, et amené
par devant le royne, pour faire d'yaus se pure volenté. 30
Et ossi li furent amené li sien aultre jone enfant,
Jehans ses filz et ses deus fillètes, qui furent là
trouvées en le garde monsigneur Huon. De quoi la
dame eut grant joie, quant elle vei ses enfans que
veus n'avoit de grant tamps, et ossi eurent tout cil
qui point n'amoient les Despensiers. Et s'il avoient 5
grant joie entre yaus, selonc ce pooient avoir grant
duel li rois et messires li Despensiers li filz, qui estoient
en ce fort chastiel enclos, et qui veoient leur
meschief si grant, qui leur couroit seure si apparamment.
Et veoient tout le pays tourner avoecques le 10
royne et avoecques son ainnet fil, et dreciet et esmeut
encontre yaus. Dont, se il eurent dolour et
paour et assés à penser, ce ne fait point à demander.
§ 14. Quant la royne et tout li baron et li aultre
furent herbergiet à leur aise, il assegièrent le chastiel, 15
au plus priès qu'il peurent. Et puis fist la royne ramener
monsigneur Huon le Despensier le vielle et le
conte d'Arondiel devant son ainsnet fil, et devant
tous les barons qui là estoient, et leur dist que elle
et ses filz leur feroient droit et loy et bon jugement, 20
selonch leurs fais et leurs œuvres. Adonc respondi
messires Hues et dist: «Ha! dame, Diex nous voelle
donner bon juge et bon jugement; et se nous ne le
poons avoir en ce siècle, si le nous doinst en l'autre!»
Adonc se leva messires Thumas Wage, bons 25
chevaliers, sages et courtois, qui estoit mareschaus
de l'ost, et leur racompta tous leurs fais par escript,
et tourna en droit sus un viel chevalier qui là estoit,
afin qu'il raportast sus se feauté que à faire avoit de
telz personnes, par jugement, et de telz fais. Li chevaliers 30
se consilla as autres barons et chevaliers, et
raporta par plainne sieute que il avoient bien mort
desservie, par pluiseurs horribles fais qu'il avoient là
endroit oys racompter, et les tenoient pour vrais et
tous clers. Et avoient desservi, par le diversité de
leurs fais, à estre justiciés en trois manières, c'est à 5
savoir, premiers traynés, et puis decolés, apriès pendus
à un gibet. Tout en tel manière qu'il furent jugiet,
furent il tantost justiciet par devant le chastiel
de Bristo, veant le roy, et veant le dit monsigneur
Huon le fil, et tous ceulz de laiens qui grant despit 10
en eurent. Et puet çascuns savoir que il estoient à
grant meschief de cuer. Ceste justice fu faite l'an de
grasce mil trois cens vingt et six, le jour saint Denis,
en octembre.
§ 15. Apriès ce que ceste justice fu faite, si com 15
vous avés oy, li rois et messires Hues li Despensiers, qui
se veoient assegiet à tèle angousse et à tel meschief,
et ne savoient nul confort qui leur peuist là endroit
de nulle part venir, se misent à une matinée, entre
yaus deus, à peu de mesnie, en un petit batiel, en 20
mer, par derrière le chastiel, pour aler ou royaume
de Galles, s'il peuissent, comme cil qui volentiers se
fuissent sauvé. Mais Diex ne le volt mies souffrir,
car leurs pechiés les encombra. Si lor avint grant
merveille et grant miracle, car il furent onze jours 25
tous plains en ce batelet, et s'efforçoient de nagier
tant qu'il pooient, mais il ne pooient si lonch nagier
que tous les jours li vens, qui leur estoit contraires
par le volenté de Dieu, les ramenoit çascun jour,
une fois ou deus, à mains de le quarte partie d'une 30
liewe priès dou dit chastiel dont il estoient parti; si
ques tous les jours les veoient bien cil de l'ost le
royne.
Au daarrain, avint que messires Henris de Byaumont,
filz au visconte de Byaumont en Engleterre,
entra en une barge, et ossi avoec lui aucuns compagnons, 5
et se fist nagier devers ceulz, et nagièrent
tant et si fort que onques li maronnier le roy ne
peurent tant fuir devant yaus que finablement il ne
fuissent rataint, et pris à tout leur batiel, et ramenet
en le ville de Bristo, et livrés à ma dame la royne et 10
à son fil comme prisonniers, qui moult en eurent
grant [joye][8], et ossi eurent tout li aultre, et à bonne
cause, car il avoient acomplit et achievet leur desir,
à l'ayde de Dieu, tout à leur plaisir.
[8] Ms. de Gaignières, fo 8.--Ms. 6477, fo 12 (lacune).
§ 16. Ensi reconquist la ditte royne tout le royaume 15
d'Engleterre pour son ainsné fil, sour le confort et
conduit de monsigneur Jehan de Haynau et de se
compagnie. Par quoi ilz et tout si compagnon, qui
en ce voiage furent avoech lui, furent tous tenus
pour preus, par le raison de le haute emprise que 20
fait avoient. Car il ne furent tout comptet, quant il
entrèrent en mer à Dourdresch, si com vous avés oy,
que trois cens armeures de fier, qui fisent si hardie
entrepresure, pour l'amour de le ditte royne, comme
d'entrer en naves et passer mer à si peu de gens, 25
pour conquerre tel royaume comme est Engleterre,
maugré le propre roy et tous ses aidans.