Madame Jennings s'attachait tous les jours davantage aux habitans de la
Chaumière et surtout à Elinor. La parfaite bonté du caractère de cette
femme, l'amitié qu'elle leur témoignait si franchement, leur faisaient
oublier ses petits défauts, si légers en comparaison de ses excellentes
qualités. Madame Dashwood qui voyait en elle la meilleure, la plus
indulgente des mères, lui pardonnait bien volontiers son ton un peu trop
trivial et ses manières un peu vulgaires, Emma s'amusait de sa franche
et grosse gaîté; Elinor toujours bonne, toujours simple, indulgente par
caractère, disposée à la bienveillance et à trouver que les qualités du
coeur valent bien celles de l'esprit, aimait beaucoup la bonne Jennings,
et ne s'apercevait presque plus de ce qui lui manquait: mais Maria, la
sensible, la délicate Maria ne pouvait s'accoutumer à son langage, à ses
manières, et tout en convenant cependant qu'elle avait assez de chaleur
dans les sentimens, et de complaisance pour ceux des jeunes gens, elle
ajoutait toujours: Quel dommage que son esprit et son goût n'y répondent
pas! et fuyait sa société autant qu'il lui était possible.
Aux approches de la fin de l'année, madame Jennings commença à tourner
ses pensées vers Londres, et à désirer d'y retourner. Après la mort de
son mari, qui s'était enrichi dans le commerce, elle quitta la cité et
prit une très-élégante maison près de Portman Square. Ses filles
avaient épousé l'une un baronnet, l'autre un bon gentilhomme; elle
passait toute la belle saison chez l'une ou chez l'autre, et l'hiver les
réunissait à la ville. Cette année elle avait prolongé son séjour à
Barton en faveur du voisinage; mais lorsqu'enfin elle se fut décidée à
partir, elle demanda un jour aux demoiselles Dashwood de l'accompagner à
Londres et d'y demeurer quelque temps avec elle, en les assurant avec sa
cordialité accoutumée, qu'elle ne pouvait plus se passer de leur
société. Maria rougit de plaisir à cette invitation, et ses yeux
s'animèrent. Elinor n'y fit nulle attention, et croyant que sa soeur
pensait là-dessus comme elle, elle exprima sa reconnaissance à madame
Jennings en l'accompagnant d'un refus positif. Le motif qu'elle
alléguait était leur résolution décidée de ne point quitter leur mère,
et surtout pendant l'hiver.
Madame Jennings parut surprise et répéta son invitation, en les pressant
vivement de l'accepter. Vous comprenez bien, jeunes filles, dit-elle,
que j'ai déjà demandé l'avis de la maman, il est tout-à-fait conforme au
mien. Elle est charmée que vous alliez un peu respirer l'air de Londres;
ainsi c'est tout arrangé, et j'ai mis dans mon coeur de vous avoir chez
moi. Vous ne me gênerez pas du tout; ma maison est assez grande à
présent, que j'ai marié Charlotte, et quant au voyage, j'envoie Betti la
première par le coche pour nous recevoir. Nous pouvons très-bien tenir
trois dans ma chaise; une fois en ville, tout ira de soi-même. Si vous
me trouvez trop vieille, si vous vous ennuyez chez moi ou dans ma
société, vous pourrez toujours aller avec l'une de mes filles. Vous
voyez comme je les ai bien mariées; si je n'en fais pas autant de vous
ce ne sera pas ma faute, et peut-être avant la fin de l'hiver le
serez-vous toutes les deux.
--J'ai un soupçon, dit sir Georges, que si on consulte mademoiselle
Maria, elle n'aura aucune objection contre ce projet; mais sa soeur
aînée sera plus difficile à gagner. Ai-je deviné miss Maria? je parie
que oui.
--Et vous avez raison, dit-elle avec sa franchise ordinaire, oui, je
l'avoue, je serai parfaitement contente d'aller à Londres cet hiver; ce
serait un si grand bonheur pour moi, qu'à peine puis-je l'exprimer.
C'est vous dire, chère dame, que votre invitation vous assure pour
jamais ma plus tendre reconnaissance.
Elinor entendit très-bien ce que sa soeur voulait dire et ce qui
l'attirait si puissamment à Londres. Elle devait y trouver Willoughby;
que fallait-il de plus? Elinor aimait Maria trop tendrement pour pouvoir
se résoudre à l'affliger en mettant trop d'obstacles à ce qu'elle
désirait avec tant d'ardeur; pressée donc de nouveau par madame
Jennings, elle se contenta cette fois de s'en remettre à la décision de
leur mère, qui par bonté pour ses filles, disait-elle, avait cédé à
l'envie de leur procurer un plaisir, mais qui souffrirait certainement
de se séparer d'elles. A peine eut-elle achevé cette phrase, que Maria
reprit la parole avec plus de vivacité encore que la première fois en
s'écriant: Ah, mon Dieu! ma soeur, croyez vous réellement que notre
départ lui serait si pénible? alors il n'y faut pas songer. Ma bonne, ma
tendre mère! non, non, nous ne devons pas la quitter, si notre absence
la chagrine, si elle est moins heureuse, moins bien soignée. Ah! non,
non, rien au monde ne pourrait me forcer à la laisser; n'est-ce pas,
Elinor, il n'en est plus question.
Elinor embrassa tendrement sa soeur, et reconnut là cette chaleur de
sentiment qui l'entraînait également d'un côté ou d'un autre suivant
l'avis de son coeur, mais elle n'osa pas se flatter qu'elle persistât
long-temps dans cette sage résolution. En effet, lorsqu'elles
rentrèrent chez elles, elles trouvèrent leur bonne maman transportée de
l'idée de ce voyage et des plaisirs que ses filles auraient à Londres;
et sans doute aussi son orgueil maternel était flatté, en pensant
combien elles seraient admirées. Maria reprit bien vîte alors son envie
de partir, dès qu'elle se crut sûre de ne plus chagriner sa mère; et dès
que celle-ci vit combien sa fille chérie le désirait, elle devint plus
pressante et finit par l'ordonner positivement. Elle ne voulut entendre
aucune objection, insista pour le départ, et détailla avec sa vivacité
ordinaire, tous les avantages qui devaient en résulter.
C'est précisément, disait-elle, ce que je souhaitais le plus au monde,
sans oser le demander à cette bonne madame Jennings, mais les coeurs de
mère s'entendent; et le sien a deviné mon désir. Emma a été un peu trop
dissipée cet été; son éducation en a souffert. Seule avec elle, je m'en
occuperai uniquement, je lui donnerai des leçons. Nous lirons; nous
ferons de la musique ensemble; et lorsque vous reviendrez, vous serez,
j'en suis sûre, surprises de ses progrès. J'ai aussi un petit plan de
quelques réparations dans vos chambres, qui se feront sans inconvénient
pendant votre absence; et je suis charmée que vous ayez l'occasion de
voir et de connaître les manières et les amusemens de la bonne compagnie
de Londres, où peut-être votre goût et vos talens se perfectionneront.
Vous entendrez de la musique excellente, Maria. Vous verrez des
collections de superbes tableaux, Elinor, et ce qui vaut mieux encore
vous retrouverez là votre frère; et, quels que soient ses torts, ou
plutôt ceux de sa femme, quand je songe qu'il est le fils de mon cher
Henri, je ne puis supporter que vous soyez si entièrement étrangers les
uns aux autres. Vous n'avez pas l'air aussi contente que je le voudrais,
ma chère Elinor.
--Je l'avoue, maman, dit-elle; quoique votre extrême bonté pour nous
vous fasse lever tous les obstacles à ce voyage, j'en vois encore un
cependant qui me paraît presque insurmontable.
Maria fit un mouvement de dépit et baissa la tête d'un air boudeur.
--Eh quoi donc? dit madame Dashwood, qu'est-ce que ma prudente Elinor
trouve à redire à ce plan? Quel formidable obstacle sa raison va-t-elle
mettre en avant? Je vous prie au moins de ne pas dire un mot sur la
dépense; je pourvoirai à tout ce qu'il faudra; et les filles de M. Henri
Dashwood, paraîtront dans le monde comme elles doivent y paraître;
Allons, parlez sage Elinor, dit-elle avec son charmant sourire, quelles
sont vos objections?
--Mon objection, ma mère, me coûterait à dire, si ce n'était pas
absolument entre nous. J'aime madame Jennings de tout mon coeur; j'ai la
meilleure opinion d'elle et de son caractère; je sais que nous pouvons
compter sur des soins vraiment maternels. Mais son ton, et peut-être ses
relations de société ne sont pas ce que vous désirez pour vos filles.
Elle ne peut ni nous protéger ni nous donner aucune considération dans
le monde; et mon frère lui-même trouvera mauvais peut-être, ou du moins
ma belle-soeur, que nous demeurions chez elle.
--C'est vrai à quelques égards, répliqua sa mère; mais vous serez très
peu dans sa société, et vous paraîtrez toujours en public avec lady
Middleton. D'ailleurs madame Jennings est riche, tient une bonne maison,
est belle-mère d'un baronnet; il n'en faut pas davantage à Fanny, et
même à John, pour la trouver de très bonne compagnie.
--Si Elinor est effrayée d'aller à Londres avec madame Jennings, dit
Maria, elle peut rester ici. Moi, je n'ai point de tels scrupules, et il
m'en coûtera peu de me mettre au-dessus de cet inconvénient avec une
personne aussi bonne, aussi obligeante.
Elinor ne put s'empêcher de sourire en pensant combien elle avait eu de
peine à persuader Maria d'être seulement polie avec cette femme qu'elle
avait déclarée, dès le premier abord, être la personne la plus commune
et la plus ennuyeuse qu'elle eût jamais rencontrée. Son indulgence
actuelle était une si forte preuve de son envie de rejoindre Willoughby,
que, malgré toute la répugnance qu'Elinor avait pour ce voyage, vu
qu'elle pouvait y rencontrer Edward, elle résolut de ne pas abandonner à
elle-même une jeune personne aussi passionnée, et la pauvre madame
Jennings au soin de veiller sur elle et à l'ennui de n'avoir pas même
l'agrément de sa société; car elle était convaincue que Maria passerait
seule dans sa chambre tous les momens où elle ne serait pas avec
Willoughby, pour penser à lui en liberté. Elle se décida donc à être du
voyage, d'autant plus qu'elle se rappela que Lucy lui avait dit
qu'Edward ne serait à la ville qu'au mois de février, et qu'elle
espérait être alors de retour à la Chaumière.
--Allons c'est donc arrangé, dit madame Dashwood; vous y irez toutes
deux, et vous verrez que vous vous amuserez extrêmement à Londres,
surtout en y étant ensembles. Elinor principalement y trouvera un grand
avantage, en ayant l'occasion de faire la connaissance de la famille de
sa belle-soeur et de voir madame Ferrars.
Elinor rougit; elle avait eu souvent le désir de prévenir sa mère de
l'état des choses, pour que le coup fût moins frappant quand elle
apprendrait la vérité; mais c'était le secret de Lucy, qu'elle ne
pouvait pas trahir. Elle se contenta donc de dire avec beaucoup de
calme: J'aime Edward Ferrars, et je serai toujours charmée de le voir;
mais quant au reste de sa famille, il m'est complètement indifférent de
les connaître ou non.
Madame Dashwood sourit et ne dit rien. Maria leva les yeux au ciel avec
l'air de l'étonnement et du scandale. La chose étant décidée, madame
Jennings reçut dans la journée les remercîmens de la mère et
l'acceptation de ses filles, qui la mit dans une grande joie; elle donna
toutes les assurances imaginables des soins qu'elle en aurait, ce dont
madame Dashwood n'avait aucun doute. Sir Georges aussi fut enchanté,
c'étaient deux personnes de plus pour ses dîners, ses bals et ses
assemblées. Lady Middleton leur dit en termes choisis et civils qu'elle
serait charmée de les retrouver à Londres. Les deux miss Stéeles, et
surtout Lucy, assurèrent que cette nouvelle les rendait tout-à-fait
heureuses.
Elinor prit enfin son parti de ce voyage; quoique très-raisonnable, elle
n'était pas insensible au plaisir de voir Londres pour la première fois.
D'ailleurs sa mère en était si contente, et sa soeur si transportée de
joie, qu'elle ne put se défendre de partager leur plaisir. Maria n'était
plus pensive, plus soupirante, plus mélancolique; elle reprit toute sa
gaîté, tout son enthousiasme, et redevint plus belle, plus brillante
qu'elle ne l'avait jamais été. Elle attendait le moment de partir avec
une grande impatience, et, quand le jour si désiré arriva, quand il
fallut dire adieu à sa mère, son coeur parut près de se rompre; elle
était baignée de larmes, et dans cet instant elle aurait volontiers
consenti à rester, quitte à en pleurer tout le reste de l'hiver. Madame
Dashwood était aussi très-affectée. Elinor fut la seule qui par son
courage adoucit le chagrin de la séparation, en répétant combien elle
serait courte, et en parlant du jour du retour.
C'étaient les premiers jours de janvier. Les Middleton devaient suivre
dans une semaine; et les chères cousines Stéeles rester avec eux au
Parc, jusqu'au jour du départ.