CHAPITRE XXI.

Les Palmer repartirent le jour suivant; et la famille de Barton-Park et

celle de Barton-Chaumière, restèrent seules chacune chez soi, à la

grande satisfaction de la dernière. Mais ce ne fut pas pour long-temps.

Ces dames avaient à peine eu celui d'oublier la joyeuse madame Palmer et

son rude _amour_, et de réfléchir à la différence d'humeur de ce couple,

(ce qui ne se trouve au reste que trop souvent dans le mariage) que sir

Georges et madame Jennings leur procurèrent matière à d'autres

observations.

Il leur était impossible de ne pas chercher une société nouvelle; et

pour se désennuyer dans leur solitude, ils firent un matin une excursion

à Exeter; ils rencontrèrent là par hasard deux parentes éloignées de

madame Jennings; mais ce fut assez pour que sir Georges les invitât tout

de suite à venir passer quelque temps au Parc. Extrêmement flattées

d'être appelées _cousines_ par un baronnet et de faire la connaissance

de leur illustre parente, lady Middleton, elles n'eurent rien de plus

pressé que d'accepter l'invitation pour le lendemain, et de laisser les

amis obscurs chez qui elles logeaient.

Lady Middleton fut au désespoir, au retour de son mari, d'apprendre

qu'elle allait avoir chez elle, à sa table, dans son élégant salon, deux

provinciales qu'elle ne connaissait point, qui sans doute seraient

gauches, mal mises et qui auraient mauvaise tournure. En vain son mari

et sa mère la rassuraient et lui disaient que mesdemoiselles Stéeles

étaient deux charmantes personnes. Elle se défiait de leur goût, et

tremblait de les voir arriver. Ce titre de _cousine_ qui n'était point

du bon ton, et qu'elles lui donneraient sans doute à tout propos la

faisait frémir. Mais qu'y faire? elles étaient invitées, elles avaient

accepté, il fallait bien les recevoir; lady Middleton s'y résigna. Elle

connaissait trop bien l'usage pour manquer à la politesse; mais elle se

promit seulement d'y joindre toute la dignité et la froideur

convenable; elle fut d'ailleurs un peu consolée en apprenant que

mesdemoiselles Stéeles étaient jeunes encore et qu'on pouvait au moins

les faire danser et les lier avec mesdemoiselles Dashwood, qui ne lui

plaisaient pas infiniment.

Elles arrivèrent; et lady Middleton en fut beaucoup plus contente

qu'elle ne se l'était imaginé. Leur toilette n'était pas trop éloignée

de la mode; leur abord fut très poli sans trop d'empressement; et le

terrible mot de _cousine_ ne sortit pas de leur bouche. En échange celui

de _milady_ fut souvent répété, avec des extases sans fin sur le goût de

ses appartemens, sur la beauté des meubles. Quand ce vint au tour des

enfans ce fut un enchantement dont on ne peut se faire d'idée. Jamais

elles n'avaient vu d'aussi charmantes petites créatures; c'étaient

vraiment de petits anges. Enfin le hasard les servit si bien pour

prendre lady Middleton par ses faibles, qu'avant une heure elle avait

fait réparation entière aux protégées de sa mère et de son mari à qui

elle déclara que c'étaient les deux plus charmantes jeunes filles qu'il

y eût au monde, et les remercia de les avoir invitées. L'éloge et

l'hyperbole étaient si rares dans sa bouche, que sir Georges en fut

aussi fier que si cela l'eût regardé lui-même, et que, pressé de faire

parade de ses aimables cousines et de son discernement, il partit à

l'instant pour la Chaumière. Il fallait, toute affaire cessante,

apprendre à mesdemoiselles Dashwood l'arrivée des deux plus _charmantes

filles qu'il y eût au monde_. Dans sa joie de l'approbation de sa femme,

il mettait ses parentes mêmes avant les siennes propres. Elinor sourit à

cet éloge qui allait toujours en croissant.--Venez, venez, disait-il; il

faut que vous veniez tout de suite; vous serez enchantées, ravies! elles

ont gagné le coeur de lady Middleton au premier moment; ce sera de même

avec vous, vous verrez. Lucy, la cadette, qui est très-belle, est aussi

gaie qu'agréable! mes enfans sont déja autour d'elle comme autour de

leur maman. Elles ont rempli leur voiture de joujoux et de bonbons.

N'est-ce pas une charmante attention? elles languissent de vous voir, et

vous êtes proches parentes; elles sont les cousines de ma femme, et

vous, les miennes. On leur a dit à Exeter, que vous étiez aussi les

plus belles personnes du monde. Je le leur ai confirmé, et j'ai dit bien

d'autres choses encore, en sorte qu'elles meurent d'impatience de se

lier avec vous.... Vous riez, Elinor.

--Oui, sir Georges, j'admire le hasard étonnant qui rassemble à Barton

les cinq plus belles personnes de l'univers.

--Eh bien! vous verrez si je mens, et si ce n'est pas comme je vous le

dis. Venez donc, vous regretterez ensuite tous les momens où vous

n'aurez pas été ensemble.

Tout ce qu'il put obtenir, ce fut la promesse d'aller le lendemain faire

visite aux nouvelles venues. Il s'en alla surpris de cette indifférence.

Tout autre que lui aurait soupçonné qu'elle avait pour motif la rivalité

de perfections; mais sir Georges n'imaginait jamais le mal, et n'en eut

pas l'idée. De retour chez lui, il vanta ses cousines aux demoiselles

Stéeles avec le même feu, en sorte que chacune d'elles devait s'attendre

à voir des êtres parfaits. Mais Elinor qui connaissait l'optimisme du

baronnet et son enchantement pour les nouvelles connaissances, rabattait

beaucoup de ses éloges, et Maria ne s'en occupait point.

Quand elles arrivèrent le lendemain au Parc pour faire leur visite, sir

Georges les présenta les unes aux autres avec la même emphase qu'il

avait mise à leurs éloges; et l'on comprend qu'elles s'examinèrent avec

attention.

L'aînée des demoiselles Stéeles, miss Anna, avait près de trente ans,

assez d'embonpoint, un de ces visages insignifians qui n'expriment rien

du tout, et de qui on n'a rien à dire ni en bien ni en mal. Lucy, le

prodige de beauté de sir Georges, était en effet très jolie; ses traits

étaient réguliers, son regard, perçant. Elle avait dans sa tournure

quelque chose qui n'était ni de la grace ni de l'élégance, mais qui la

faisait remarquer. Leur abord fut très-poli. Avec lady Middleton c'était

plus que de la politesse, c'étaient des attentions recherchées, de la

souplesse, une flatterie adroite, quoique continuelle, et qui persuada à

Elinor qu'elles ne manquaient pas d'une sorte d'esprit. Elles parlaient

avec ravissement des enfans, de leur beauté, de leur intelligence; elles

jouaient avec eux, supportaient tous leurs caprices, répondaient sans se

lasser à leurs questions importunes; avec milady elles admiraient

l'arrangement de la maison, la bonté des mets, le goût de sa parure, lui

demandaient des patrons de ses broderies, des modèles de ses chiffons,

lui offraient de lui aider dans ses ouvrages, ou de faire mille

bagatelles pour amuser les enfans. Lady Middleton écoutait

complaisamment toutes ces flatteries, et trouvait ses nouvelles cousines

toujours plus aimables et d'une affection inépuisable. Les enfans en

général tourmentent à proportion de ce qu'on les gâte; et ceux qui

s'occupent sans cesse d'eux et qui cèdent à toutes leurs fantaisies, en

sont les premières victimes. Mais les demoiselles Stéeles souffraient

tout avec une patience qui leur gagna en entier le coeur de la faible

mère. Les rubans de leur ceinture dénoués, leurs cheveux défaits, leurs

boucles d'oreilles tordues, leurs bracelets décrochés, toutes leurs

bagues tirées de leurs doigts et roulant sur le plancher, leur corbeille

d'ouvrage renversée, leurs ciseaux perdus; tout cela était charmant. Ils

avaient une activité adorable, une grâce parfaite dans leurs petits

mouvemens. On les laissait grimper sur les genoux, chiffonner les robes;

tout était délicieux! La maman applaudissait par un sourire, et ne

s'étonnait que de l'apathie de mesdemoiselles Dashwood qui ne prenaient

nulle part à ces jeux. Pour l'ordinaire elles caressaient les enfans,

mais sans s'en laisser tourmenter. Ce jour-là les nouvelles venues s'en

emparèrent tellement, et les rendirent si insupportables qu'elles se

tinrent prudemment à l'écart.

Georges est très-gentil, très-animé aujourd'hui, dit lady Middleton en

voyant son fils aîné prendre le mouchoir de mademoiselle Anna et le

jeter par la fenêtre; c'est un petit malicieux. Williams sera votre

petit amoureux, miss Lucy, je vois cela. L'enfant lui pinçait le bras à

lui faire un noir; il eut un baiser pour récompense de la souffrante

Lucy. Et ma chère petite Selina, dit cette dernière, en prenant sur ses

genoux une petite fille de trois ans, l'idole de sa mère, et par

conséquent la plus méchante. Elle resta par hasard sans bouger pendant

deux minutes. Charmante enfant! est-elle toujours si douce, si

tranquille? c'est un modèle de sagesse. Malheureusement en

l'embrassant, une des épingles de Lucy toucha le cou de la petite, et

ce modèle de sagesse fit de tels cris et donna des coups si violens de

sa petite main sur celle de Lucy, qu'elle fut obligée de la mettre à

terre; mais elle s'y mit aussi à côté d'elle, et la couvrait de baisers

en jetant la coupable épingle, et en demandant mille et mille pardons à

l'enfant et à sa mère, qui avait couru chercher de l'eau, et qui

bassinait la plaie, qu'à peine on pouvait voir, pendant que Lucy,

toujours à genoux, donnait à la petite des morceaux de sucre l'un après

l'autre. Mais l'enfant voyant ce que lui procuraient ses cris, n'avait

garde de se taire; au contraire elle les redoublait et battait tout le

monde avec un de ses petits poings fermés: l'autre était plein de

morceaux de sucre. Ses frères voulurent lui en prendre, ils eurent

chacun un bon coup de pied. Enfin rien ne pouvant l'appaiser, sa mère se

rappela que sa chère petite Selina qui souffrait sûrement beaucoup,

aimait passionnément la marmelade d'abricot; et l'enfant à ce mot ayant

cessé ses cris une seconde, elle lui en promit et l'emporta pour lui

donner de cet excellent remède. Ses frères qui espéraient en avoir leur

part, la suivirent, quoique leur mère leur ordonnât de rester; et pour

quelques momens les jeunes dames furent tranquilles. Charmante petite

créature, dit miss Anna, cet accident aurait pu être affreux!

--Je ne crois pas qu'il y ait danger de mort, dit Maria en souriant

ironiquement; elle en reviendra.

--Je ne me consolerai jamais d'avoir été la cause de cet accident, dit

Lucy; une enfant si aimable, et que sa mère aime si passionnément!

Quelle femme enchanteresse que lady Middleton! si belle, si élégante et

si sensible! ne le trouvez-vous pas, mademoiselle?

Maria garda le silence; il lui était impossible de dire ce qu'elle ne

pensait pas. Elinor toujours prête à réparer ses impolitesses, loua les

grâces et l'air noble de lady Middleton.

--Et sir Georges, dit l'aînée, quel homme aimable! je le crois plein

d'esprit; du moins il en annonce beaucoup.

--C'est le meilleur des hommes, dit Elinor, toujours de bonne humeur,

excellent mari, bon père, bon ami.

--Et quelle charmante petite famille! je n'ai jamais vu de plus beaux

enfans. On comprend facilement l'excessive tendresse de leur mère pour

ces angéliques petites créatures. On pourrait peut-être les trouver un

peu gâtés, un peu turbulens; mais j'aime les enfans pleins de vie et de

feu; je ne puis les supporter timides et tranquilles; aussi j'adore

ceux-ci.

--C'est ce qui m'a paru, dit Elinor, et je vous trouve heureuse d'avoir

ce goût à Barton.

On se tut sur ce sujet. Après une pause, mademoiselle Stéeles l'aînée

demanda brusquement à Elinor: Aimez-vous le Devonshire? Je suppose que

vous avez bien regretté Sussex.

Un peu surprise de la familiarité de cette question, Elinor répondit

seulement, oui, mademoiselle.

--Je comprends cela; Norland est une magnifique habitation, et passer de

là dans une chaumière, c'est assez triste.

--Une chaumière telle que celle où notre parent sir Georges Middleton a

bien voulu nous placer, ne donne lieu à aucun regret, dit vivement

Maria.

Lucy lança à sa soeur un regard terrassant et se hâta de dire que dans

tout ce que sir Georges et milady arrangeaient, on reconnaissait leur

goût; mais qu'ils leur avaient dit que Norland était une des plus belles

campagnes de l'Angleterre.

--Elle est très-belle en effet, dit Elinor, mais je crois qu'il y en a

de plus belles encore, et il n'y a que peu ou point de chaumière comme

la nôtre.

--Mais aussi pourquoi lui donner ce nom, dit miss Anna, cela présente

une idée?...

--Ne voyez-vous pas, ma soeur, dit Lucy, que c'est un nom de fantaisie,

un nom romanesque?

Anna se tut humblement; puis elle reprit bientôt ainsi: Aviez-vous des

élégans à Sussex? Je suppose qu'ici ils sont assez rares, et quant à moi

je trouve que rien n'embellit plus un séjour que d'y voir beaucoup

d'élégans. Cela anime la vie; ne le trouvez-vous pas aussi? Encore un

regard de Lucy fit baisser les yeux à sa soeur. Qu'est-ce que vous

voulez dire, Anna? et sur quoi pensez-vous qu'il n'y ait pas de jeunes

gens très-bien à tout égard en Devonshire comme à Sussex?

--Je sais bien, Lucy, qu'il y a de très-jolis garçons à Exeter, dit

Anna; mais ils ne sont pas reçus ici; et je craignais que les

demoiselles Dashwood ne s'ennuyassent à Barton si elles n'en voient

point; c'est pourquoi je leur demandais si elles en voyaient beaucoup à

Norland. Je voudrais par exemple qu'elles pussent rencontrer M. Rose

d'Exeter, le clerc de M. Simpson, vous savez bien, Lucy; c'est un beau

jeune homme celui-là, et tout-à-fait élégant. Je pense que si votre

frère vous ressemble, il devait être charmant avant d'être marié, et il

était si riche! c'était un merveilleux, n'est-ce pas, un véritable

élégant? j'aurais bien voulu le rencontrer.

--Je ne puis en vérité vous répondre là-dessus, dit Elinor; je ne

comprends pas parfaitement ce que vous entendez par un merveilleux. Tout

ce que je puis vous dire, c'est que si mon frère en était un avant son

mariage, il l'est encore, car il n'est pas du tout changé.

--Ah mon Dieu, quelle idée! un homme marié élégant! je ne puis me

représenter cela. Les hommes mariés me sont à moi très-indifférens.

--Mais, Anna, lui dit sa soeur, n'avez-vous rien autre chose à dire que

de parler des jeunes gens et des élégans? Mesdemoiselles Dashwood vont

croire que vous n'avez rien autre chose dans l'esprit. Alors changeant

de propos elle parla de chiffons, de modes, et d'autres objets aussi

intéressans.

Les _deux plus charmantes personnes du monde_ étaient jugées dans

l'esprit d'Elinor et de Maria. La commune familiarité de l'aînée et son

mauvais ton, la mirent entièrement de côté. La cadette était mieux

certainement; mais comme Elinor n'était ni aveuglée par sa beauté, ni

prévenue par son regard, elle ne trouva rien à côté de cela qui fût en

rapport avec elle et qui pût lui plaire. Elles quittèrent donc la maison

sans désirer de les mieux connaître.

Il n'en était pas ainsi chez mesdemoiselles Stéeles. Elles arrivaient

d'Exeter, décidées à trouver tout parfait à Barton; et les maîtres, et

la maison, et les enfans, et les chevaux, et les chiens, et les meubles,

et les belles cousines: tout était l'objet des éloges les plus outrés.

Il était difficile d'exagérer sur mesdemoiselles Dashwood; aussi

furent-elles déclarées les personnes les plus belles, les plus

élégantes, les plus accomplies en tout point qu'il fût possible de

voir, et celles dont elles désiraient le plus passionnément faire des

intimes amies. Sir Georges ne le désirait pas moins, et fit tout ce qui

dépendait de lui pour former cette liaison. Elinor vit qu'elle ne

pouvait s'y refuser tout-à-fait; et qu'il fallait au moins se soumettre

à être assises à côté les unes des autres quelques heures dans la

journée. Sir Georges n'en demandait pas plus: dans ses idées d'amitié,

il suffisait de se voir en société, et de causer ou de danser ensemble

pour être intimes amies. De son côté pour accélérer cette intimité, il

confia aux demoiselles Stéeles tout ce qu'il savait ou supposait de la

situation des dames de la Chaumière. Et dès leur troisième rencontre,

mademoiselle Stéeles l'aînée félicita Elinor sur ce que sa soeur avait

fait la conquête du beau, de l'élégant Willoughby. Il est sûr, lui

dit-elle, que c'est une chose très-agréable que de se marier jeune avec

un si bel homme; car on m'assure qu'il est vraiment d'une figure

remarquable, que c'est un véritable élégant; et votre soeur est bien

heureuse. J'espère que vous trouverez aussi bientôt un bon parti, car il

n'est point agréable, je vous assure, de voir passer ses cadettes avant

soi: mais peut-être votre choix est-il déjà fait en secret. Elinor se

sentit rougir; elle ne pouvait pas se flatter que sir Georges fût plus

discret dans ses soupçons et dans ses conjectures sur elle que sur sa

soeur; il la plaisantait même de préférence depuis la visite d'Edward.

Il n'avait jamais dîné ensemble sans qu'il bût à la lettre F. depuis le

commencement du dîner jusqu'à la fin, en regardant Elinor. Dès que les

miss Stéeles eurent entendu cette plaisanterie, elles furent

très-curieuses d'en savoir davantage, et tourmentèrent sir Georges pour

qu'il leur dît en entier le nom de l'heureux mortel au sujet duquel il

raillait Elinor; il se fit peu presser, et il eut autant de plaisir à le

dire que miss Anna à l'entendre.

--Son nom est Ferrars, dit-il à demi voix; mais je vous en prie n'en

parlez pas, c'est encore un secret.

--Ferrars! répéta Anna, est-il possible? Le jeune Ferrars, le frère de

votre belle-soeur, miss Elinor, est donc l'heureux mortel dont parle

sir Georges; eh bien! j'en suis charmée pour plusieurs raisons: c'est un

très-agréable jeune homme, je le connais très-bien, c'est un élégant.

Cette dénomination ne convenait nullement à Edward, mais c'était le mot

favori d'Anna pour parler d'un jeune homme du bon ton. Elinor émue de

l'entendre nommer comme son amant avoué, fit peu d'attention à ce mot;

elle fut plus surprise d'entendre Lucy dire assez aigrement à sa soeur,

qu'elle contrariait sans cesse. Comment pouvez-vous dire, Anna, que nous

le connaissons très-bien? nous l'avons vu par hasard une fois ou deux

chez mon oncle, et ce n'est pas le connaître? vous savez fort bien que

je ne connais pas du tout messieurs Ferrars.

--Elinor écoutait avec attention: Qui était cet oncle? où demeurait-il?

comment Edward le connaissait-il? Elle aurait voulu que l'entretien

continuât, sans pourtant s'y joindre elle-même; mais on ne dit rien de

plus, et pour la première fois elle trouva madame Jennings bien peu

curieuse ou bien discrète. La manière dont Lucy avait parlé d'Edward

l'avait frappée et lui donnait l'idée qu'elle savait ou croyait savoir

quelque chose à son désavantage. Sa curiosité ne fut point satisfaite,

le nom de M. Ferrars ne fut plus prononcé ni par les deux soeurs ni par

sir Georges.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2) · 第 15 / 31 题