HAUSER LE TRAVE

... Un jour, dans un cabaret d’El-Affroun, un homme avec qui il avait

lié conversation, lui paya un demi-litre de blanc et lui proposa de

l’embaucher comme charretier, puisqu’il savait soigner les bêtes et

conduire.--Lui, il avait l’entreprise du camionnage à Duperré.

Hauser resta songeur. Bien sûr, on crevait la faim et c’était pas une

vie. Mais aussi, Duperré, c’était trop près d’Orléansville. Si on allait

le reconnaître.

Il hésita longtemps. Puis, tout à coup, un orgueil lui vint: est-ce

qu’il était aussi bête que les autres, là-bas? Est-ce qu’il ne saurait

pas se cacher, _se masquer_, faire voir du bleu à tout le monde? Et il

accepta...

*

* *

Après deux ans, bronzé et barbu, le charretier Godard se souvenait

lui-même à peine de Hauser le _Trave_, dit «Pied-de-bœuf».

Qui pouvait le reconnaître?

Un soir d’élections municipales, comme on avait beaucoup bu, Hauser,

quoique ne pouvant naturellement pas voter, s’était mêlé aux groupes,

dans les cafés. Et, vers 9 heures, une dispute éclata. On parlait du

maire réélu.

--Quand je vous dis que c’est un escroc, un bandit, un usurier...

--Dites pas ça, que je vous lève la peau!

On était soûl, on se battit, et Hauser, avec un entêtement stupide à se

mêler à ces choses qui ne le regardaient pas, fut le plus violent...

Quand le garde champêtre et les gendarmes arrivèrent il protesta, il

insulta la force publique... Puis, tout à coup, quand il fut devant le

commissaire de police, il se sentit pris, tout simplement, bien plus

bêtement que les autres.

--Vos papiers?

--Je les ai perdus...

Alors, on l’accabla de questions: où il était né, où il avait fait son

service militaire... Il eut encore la présence d’esprit de dire qu’il

avait été réformé. Mais le commissaire le coupa tout de suite: où

avait-il passé au conseil de révision, et quand? Alors, tout se brouilla

dans la tête de Hauser et il devint muet.

Le commissaire qui feuilletait depuis quelques instants un registre où

il y avait de vieux signalements, dit tout à coup à l’agent de

service:--Déshabille-moi cet homme-là. Hauser ne comprit pas d’abord...

Puis, quand il vit le commissaire sourire, il eut un frisson: ses sacrés

tatouages l’avaient vendu, on avait retrouvé son signalement.

Le commissaire lut tout haut:--Hauser, Jean, trente-trois ans, engagé au

1er étranger le..., condamné à 15 ans de travaux publics le..., s’est

évadé le 15 mars 19... de l’atelier d’Orléansville, détachement de

Bissa, ayant incendié la forêt de ce nom. Allez, frusquez-vous, mon

garçon. Faut pas faire de la politique quand on a encore treize ans à

tirer aux travaux! Ça vous apprendra. Allez, oust!

Hauser se redressa.--Ben oui, c’est vrai. Et pis quoi, c’est pas tout le

monde qui saurait se barrer comme que j’ai fait, moi. Pas besoin de

faire les malins... Si on n’avait pas bu, c’est pas encore vous autres

que vous m’auriez chopé.

--Taisez-vous!

--Ta g...!

Et Hauser suivit docilement l’agent qui le mena à la gendarmerie.

Pages d'Islam · 第 55 / 72 题