NOTES AU CRAYON

Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est

le droit à l’errance, au _vagabondage_.

Et pourtant, le _vagabondage_, c’est l’affranchissement, et la vie le

long des routes, c’est la liberté.

Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la

faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont chargé notre

geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et _s’en aller_!

Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire

liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en

aller est le plus courageux et le plus beau.

Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le

goûter.

Être seul, être _pauvre de besoins_, être ignoré, étranger et chez soi

partout, et marcher, solitaire et grand, à la conquête du monde.

Le cheminot solide, assis sur le bord de la route, et qui contemple

l’horizon libre, ouvert devant lui, n’est-il pas le maître absolu des

terres, des eaux et même des cieux?

Quel châtelain peut rivaliser avec lui en puissance et en opulence?

Son fief n’a pas de limites, et son empire pas de loi.

Aucun servage n’avilit son allure, aucun labeur ne courbe son échine

vers la terre qu’il possède et qui se donne à lui, toute, en bonté et en

beauté.

* * * * *

Le paria, dans notre société moderne, c’est le nomade, le vagabond,

«sans domicile ni résidence connus».

En ajoutant ces quelques mots au nom d’un irrégulier quelconque, les

hommes d’ordre et de loi croient le flétrir à jamais.

Avoir un domicile, une famille, une propriété ou une fonction publique,

des moyens d’existence définis, être enfin un rouage appréciable de la

machine sociale, autant de choses qui semblent nécessaires,

indispensables presque à l’immense majorité des hommes, même aux

intellectuels, même à ceux qui se croient le plus affranchis.

Cependant, tout cela n’est que la forme variée de l’esclavage auquel

nous astreint le contact avec nos semblables, surtout un contact réglé

et continuel.

J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie, les récits de braves

gens ayant vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire

dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.

* * * * *

Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a

là-bas, au delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon... Ne pas

sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors... Regarder la

route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans

ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre

docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux

d’immobilité, ressemble à la résignation inconscience de la bête, que la

servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.

* * * * *

A toute propriété, il y a des bornes. A toute puissance, il y a des

lois. Or, le cheminot possède toute la vaste terre dont les limites sont

l’horizon irréel, et son empire est intangible, car il le gouverne et en

jouit en esprit.

C’est fini: plus d’illusions nouvelles, ni de mystères charmeurs, ni de

bonheur dans l’avenir... Il n’y a que la paix des doutes justifiés et

réalisés, la brume du désespoir dans mon cœur meurtri. Combien peu j’ai

vécu et combien j’ai souffert! L’espérance lumineuse, la jeunesse, le

bonheur, tout est fini... j’en ai fait mon deuil... tout est enterré et

ne ressuscitera plus!

J’ai cru à la fraternité des hommes, mais au jour noir de l’infortune,

je n’ai pu distinguer mes frères de mes ennemis. Je désirais pour les

hommes la vérité et la liberté... mais le monde est resté le même monde

d’esclaves imbéciles. Par la flamme et la vérité de mes discours

accusateurs je rêvais de lutter sans trêve contre le mal... Mais dans le

temple de la vérité, dans le temple sacré de la pensée, je ne trouve que

l’orgie des hypocrites.

L’amour pour un instant, l’amour jeu et distraction dans l’ennui,

l’amour, ivresse du sang et nom de l’âme, l’amour--cauchemar de malade,

non, je ne regrette pas cet amour-là!

Ce n’est pas lui que je rêvais en mes nuits d’insomnie... Non, c’était

l’amour pur et vrai dont l’image sublime me hantait!

Pauvre comme une mendiante, menteuse comme une esclave, vêtue de loques

éclatantes, la vie n’est belle que de loin et n’attire que vue de loin.

Mais, dès que tu y prêtes attention, dès que tu la rencontres face à

face, tu en comprends le mensonge... Tu vois que sa majesté n’est

qu’illusion sous ses fausses dorures et que sa beauté est artificielle

comme celle d’une prostituée fardée...

Ami, comment, n’étant point revêtu des habits de fête, es-tu

entré ici?

(L’ÉVANGILE)

Ton cœur ardent et sensitif, torturé et martyrisé dans les ténèbres de

l’orage, aspire à la félicité du bonheur universel et croit y voir son

propre bonheur.

Mais, ô ami, les saintes envolées de l’âme sont inutiles: dans l’arène

ensanglantée de la vie il y a assez d’espace pour le marché de

l’avidité, mais il n’en est point pour le temple lumineux de l’amour!

Et pourtant, si réellement les malédictions se taisaient, si réellement

le Baal était anéanti, si les hommes s’étreignaient comme des frères, si

l’idéal descendait des cieux sur la terre... dis-moi: dans cet univers

renouvelé et joyeux, toi, accoutumé à ta sainte douleur, serais-tu

heureux à ce festin de la vie, toi qui souffris pour l’humanité et qui

voulus son bonheur?

Ton cœur--ce cœur malade, deviendrait muet sous la douleur, comme le

champ devient stérile sous l’orage. Il n’échangerait pas la croix des

bienheureuses souffrances et des larmes pour la félicité du repos... Et

s’il regrettait un jour le sort de lutteur et de prophète des idées

chères, comme un prisonnier, accoutumé à la captivité, regrette son

obscure prison?...

Pages d'Islam · 第 51 / 72 题