Les champs crevassés agonisaient sous le soleil. Les collines fauves,
nues, coupées de falaises qu’ensanglantaient les ocres et les rouilles,
fermaient l’horizon où des vapeurs troubles traînaient.
Çà et là, tranchant durement sur le rayonnement terne du sol, quelques
silhouettes noires de caroubiers ou d’oliviers sauvages jetaient une
ombre courte, rougeâtre.
Vers le sud, au delà des ondulations basses et des ravins desséchés où
se mouraient les lauriers-roses, une ligne s’étendait, d’un bleu sombre,
presque marin: la grande plaine du Hodna, barrée, très loin et très haut
dans le ciel morne, par la muraille azurée, toute vaporeuse, du djebel
Ouled-Naïl.
L’immense campagne calcinée dormait dans la chaleur et la soif. Quelques
broussailles de jujubiers et de lentisques nains avaient poussé à
l’ombre grêle d’un bouquet d’oliviers grisâtres, aux troncs contournés
et bizarres. Les menues herbes du printemps, desséchées, tombaient en
poussière, parmi l’envahissement épineux des charbons poudreux.
Enveloppé de loques terreuses, un vieillard était couché là, seul dans
tout ce vide et ce silence. Décharné, le visage osseux, de la teinte
brune rougeâtre de la terre alentour, avec une longue barbe grise, l’œil
clos, il semblait mort, tellement son souffle était faible et son
attitude raidie.
Près de lui, dans un tesson de terre cuite, quelques débris de galette
azyme attestaient la charité des croyants de quelque douar voisin, caché
dans les ravins profonds.
Un essaim de mouches exaspérées couvrait le visage et les mains noueuses
du vieux, dont le soleil brûlait les pieds nus. Insensible, il dormait
béatement.
Sur la piste qui serpentait au pied des collines, trois cavaliers
parurent: un Européen, portant le képi brodé des administrateurs, et
deux indigènes drapés dans le burnous bleu du makhzen.
Le roumi aperçut le vieillard endormi et sa pitié en fut émue. Aux
questions des mokhaznis, Terrant répondit de sa voix presque éteinte
déjà: «Je suis Abdelkader ben Maammar, des Ouled-Darradj de Barika. Je
ne fais point de mal, et comme je n’ai rien, sauf la crainte de Dieu,
c’est Dieu qui pourvoit à la vie qu’il m’a donnée, jusqu’à ce que
l’heure soit sonnée.»
Mais le _hakem_ roumi crut devoir adoucir les dernières heures du vieux
musulman, et il lui dit qu’il serait transporté à dos de mulet jusqu’à
l’hôpital de Bordj-bou-Arreridj, où il aurait un bon lit et une
nourriture suffisante. Il pourrait s’y reposer, y reprendre au moins
quelques forces.
Insensible, sans un mot, le vieillard se laissa charger sur un mulet
amené du douar. Le _hakem_ en avait décidé ainsi et lui, l’Arabe n’avait
pas à juger cette décision. Il se soumettait sans joie ni révolte, parce
que c’était ainsi.
*
* *
Couché sur l’étroit lit blanc, lavé de ses souillures et revêtu de
linges immaculés, l’errant semblait se rétablir, revenir à la vie.
Pourtant, il gardait son silence farouche. Obstinément il tournait le
vague de son regard terne vers la large baie ouverte sur le vide du ciel
incandescent. Dans tout ce bien-être inusité, lui, le nomade, fils de
nomades, regrettait la misère pouilleuse et les longues marches pénibles
sous le soleil de feu, à la recherche des maigres offrandes _dans le
sentier de Dieu_...
Et bientôt cette longue salle blanche et sévère, ce lit trop doux, ce
calme et cette abondance lui devinrent intolérables...
Il se dit guéri, supplia en pleurant les médecins de le laisser partir.
On l’accusa d’ingratitude, on lui dit qu’il n’était qu’un sauvage, et,
pour s’en débarrasser, on le laissa sortir.
Un matin limpide dans la grande joie du jour commençant, il reprit ses
haillons et son long bâton d’olivier. Sans un regret, presque
allègrement, il se hâta vers la porte de la ville et s’en alla, sordide
et superbe dans le soleil levant.
*
* *
Sur la croupe nue d’une colline aride, en face du Hodna bleuâtre,
immense et monotone comme la mer, une koubba blanche dressait la
silhouette neigeuse de ses murs rectilignes, de sa coupole ovoïde.
Alentour, pas un arbre, pas une ombre sur la terre brûlée d’un rouge
sombre qui flambait au soleil.
Vers le nord, les coteaux s’étageaient, comme les vagues figées d’un
océan tourmenté. Ils allaient, montant insensiblement, jusqu’à la
montagne géante des monts de Kabylie.
Une famille grise de petites tombes en pierre brute se pressait sous la
protection de Sidi Abdelkader de Baghdad, maître de la koubba et
Seigneur des Hauts Lieux...
Accroupi contre le mur lézardé, près de la petite porte basse, le vieux
cheminot rêvait l’œil mi-clos, son bâton entre ses genoux maigres.
Depuis qu’il avait quitté l’asile abhorré où il s’était senti
prisonnier, le vieillard avait erré de douar en douar.
Maintenant, sa vie vacillante s’éteignait. Une grande langueur
engourdissait ses membres et un froid lui semblait monter de la terre
qui l’appelait.
Il était venu échouer là, près de la koubba sainte. Une très vieille
femme au visage parcheminé, drapé d’une _melahfa_ de laine en loques,
gardait seule le lieu vénéré, gîtant dans un vieux gourbi en pierres
sèches. Elle aussi était avare de paroles et usée, bien près de la fin.
Tous les matins et tous les soirs, la pieuse veuve déposait devant le
vagabond, hôte de Dieu, une galette d’orge et un vase en argile plein
d’eau fraîche. Puis elle rentrait dans l’ombre de la koubba pour y
brûler du benjoin et marmotter des prières.
Tous deux, sans presque jamais se parler, avaient associé leurs
décrépitudes, attendant l’heure sans hâte ni effroi.
Quand, par hasard, quelques bédouins venaient prier sous les voûtes
basses de la koubba miraculeuse, le vieillard, par accoutumance, élevait
sa voix chevrotante en une psalmodie monotone.
--Pour Dieu et Sidi Abdelkader Djilani, seigneur de Baghdad, sultan des
saints, faites l’aumône, ô croyants!
Et, gravement, les musulmans tiraient de leurs capuchons de laine un peu
de galette noire ou quelques figues sèches.
Les jours s’écoulaient, monotones, dans la somnolence de l’été
finissant...
Aux premières fraîcheurs de l’automne, le vent du nord balaya les brumes
troubles de l’horizon, et la lumière terne des journées accablantes
devint dorée sur la terre reposée et dans le ciel serein.
Le vieillard s’était encore desséché, son corps s’était comme replié sur
lui-même, comme rapetissé, son œil cave s’était voilé des premières
ombres de la nuit définitive et sa voix s’était éteinte.
Il finissait, lentement, sans secousses ni angoisses, avec les dernières
ardeurs de l’été.
*
* *
Le chant éclatant des coqs perchés sur le toit du gourbi réveilla la
vieille, sur sa mince natte usée.
Elle prit une petite amphore d’eau, fit les ablutions rituelles. En
silence, selon la coutume des femmes, elle pria, se prosternant devant
la majesté de Dieu, _seigneur de l’aube_.
Elle pria longuement accroupie, ses doigts osseux et gourds égrenant son
chapelet. Son visage de momie, raccourci et noir, sous le turban de
laine rouge et de linges sombres des nomades, n’exprimait rien, comme
celui d’une morte. Puis, elle redressa ses reins cassés avec un
gémissement, prit sous un grand plat en bois une galette froide, emplit
un petit vase rouge à la peau de bouc, et sortit.
Le jour se levait, lilas et rose, sur le moutonnement infini des
collines, sur le vide marin de la plaine.
De grandes ombres violettes obscurcissaient encore le fond des ravins,
entre les dos éclairés des coteaux, tandis que la koubba solitaire
flambait déjà, toute rouge.
La gardienne caduque s’en alla à pas lents vers la porte du sanctuaire,
portant l’offrande quotidienne au vieil hôte.
Depuis la veille, tassé, affalé à sa place coutumière, sans quitter le
bâton symbolique, le vagabond n’avait pas bougé.
Ses traits s’étaient comme adoucis et la vieille crut voir une
singulière clarté glisser sur le visage mort. Sans agonie, sans
plaintes, le vieux était retourné à la poussière, durant les heures
calmes de la nuit. Sans frayeur, la gardienne étendit le corps déjà
glacé, lui tournant le visage vers le soleil rouge qui montait à
l’horizon. Puis, elle le recouvrit des pans rabattus de son burnous en
invoquant Dieu.
Lentement, comme tous les jours, elle nettoya le sol plâtré de la
koubba, elle secoua la poussière des draperies de vieille soie rouge et
verte couvrant le _makam_. Quand elle eut terminé ces soins pieux, elle
rentra dans son gourbi et s’enveloppa de son haïk noir, et, son bâton à
la main, elle s’en vint au douar voisin.
Des hommes graves, hachem en burnous fauves, le front ceint de
cordelettes noires, vinrent laver le corps du vagabond et l’envelopper
du linceul blanc. Debout, superbes dans la gloire du soleil d’automne,
ils prièrent, tandis que deux autres creusaient la fosse à coup de
hachette. Quand le corps fut couché dans le trou béant, les bédouins le
couvrirent de branches de myrte et l’isolèrent du sol par des poutrelles
grossièrement taillées. Puis ils rejetèrent la terre sanguine, comblant
la fosse.
La vieille femme apporta, sur un chiffon de laine, des galettes azymes
et des figues sèches qu’elle distribua, en mémoire du mort, aux quelques
mendiants, habitués à hanter les enterrements.
Graves, calmes devant la mort qu’ils jugeaient nécessaire et sans
laideur ni épouvante, les hachem s’en allèrent.
La vieille resta seule, près de la tombe récente, pour attendre l’heure
proche où elle aussi descendrait dans l’obscurité éternelle.
Ben-Ounif, novembre 1903.