La route serpente, longue, blanche, vers les lointains bleus, vers les
horizons attirants.
Sous le soleil, elle flambe, la route pulvérulente, entre l’or mat des
moissons, le rouge des collines que voile une brume incandescente, et le
vert sombre de la brousse.
Au loin, fermes opulentes, bordjs délabrés, gourbis pauvres dans
l’accablement du jour, tout dort.
De la plaine monte un chant, long comme la route sans abri, comme la
pauvreté sans lendemain de joie, comme une plainte inentendue: le chant
des moissonneurs kabyles.
Le blé pâle, l’orge fauve, s’entassent sur la terre épuisée de son
labeur d’enfantement.
Mais tout cet or tiède étalé au soleil n’allume pas une lueur dans l’œil
vague du cheminot.
Ses loques sont grises... Elles semblent couvertes de la même poussière
terne qui adoucit la terre battue au pied nu de l’errant.
Grand, émacié, le profil aigu abrité par l’auvent du voile en loques, la
barbe grise et inculte, l’œil terne, les lèvres fendillées par la soif,
il va.
Et, quand il passe devant une ferme ou une _mechta_, il s’arrête et
frappe le sol de son long bâton d’olivier sauvage.
Sa voix rauque perce le silence de la campagne et il demande le _pain de
Dieu_.
Il a raison, le cheminot à la silhouette tragique, le pain sacré qu’il
demande sans implorer lui est dû, et l’aumône n’est qu’une faible
restitution, comme un aveu d’iniquité.
Le cheminot n’a pas de logis, pas de famille. Libre, il erre et son
regard vague fait sien tout ce grand paysage d’Afrique dont, selon son
gré, il écarte les bornes, à l’infini.
Quand, las d’avancer, accablé de chaleur, il veut se reposer, les grands
lentisques des coteaux et les eucalyptus en pleurs des routes lui
offrent leur ombre et la sécurité d’un sommeil sans rêves.
Peut-être, jadis, le cheminot a-t-il souffert d’être un sans-foyer, de
ne rien avoir, et aussi, sans doute, de _demander_ ce que, d’instinct,
il savait dû.
Mais maintenant, après des années longues, toujours pareilles, il n’a
plus de désirs, et subit la vie, indifférent.
Souvent, les gendarmes l’ont arrêté et il a été emprisonné... Mais il
n’a jamais compris--on ne lui a d’ailleurs pas expliqué--pourquoi il
pouvait être défendu à un homme de marcher sous la caresse de la bonne
lumière féconde, de traverser ce coin de l’univers qui lui semble sien.
Il n’a pas compris pourquoi ces gens qui ne lui avaient pas donné
d’abris et de pain lui _interdisaient de ne pas en avoir_.
A l’accusation d’être un vagabond, il a toujours répondu: «Je n’ai pas
volé, je n’ai pas fait de mal...» Mais on lui a dit que cela ne
suffisait pas, et sa défense simple est restée inentendue...
Et cela lui a semblé injuste, ainsi que beaucoup d’autres choses qui
sont écrites pour les illettrés sur le ruban de la grand’route.
*
* *
Mais, la haute taille du cheminot s’est cassée et sa démarche est
devenue incertaine: la vieillesse et son usure sont venues prématurées,
dans l’abandon.
Un jour, malade d’une de ces tristes maladies de vieillards dont la
brève guérison ne console plus, le cheminot tomba sur le bord de la
route.
Des musulmans pieux le trouvèrent là et l’emportèrent à l’hôpital.
Silencieux, il accepta.
Mais là-bas, le vieil homme des horizons larges souffrit de l’oppression
des murs blancs, de l’espace limité...
Et ce lit trop moelleux lui sembla moins doux et moins sûr que la terre,
la bonne terre dont il avait l’accoutumance.
L’ennui le prit, avec la nostalgie de la route libre. Il sentit que,
s’il restait là, il mourrait tristement, sans même la consolation des
choses dont son œil avait l’habitude.
Avec dédain, on lui rendit ses loques sordides... Mais il ne put marcher
longtemps et resta affalé, en ville.
Un agent de police l’aborda, lui offrant son aide. Le cheminot répondit:
--Si tu es musulman, laisse-moi, de grâce... Je veux mourir dehors...
dehors! Laisse-moi.
Et, avec le respect de sa race pour les pauvres et pour les fous,
l’agent s’éloigna.
Alors, dans la nuit tiède, le cheminot se traîna hors de la ville
hostile et s’endormit sur l’herbe douce, au bord d’un oued qui murmurait
à peine.
Sous l’obscurité amie, dans le grand vide d’alentour, le cheminot goûta
l’adoucissement du repos non troublé.
Puis, comme il se sentait plus fort, il repartit de nouveau droit devant
lui à travers les champs et la brousse.
*
* *
La nuit finissait. Une lueur pâle montait, profilant en noir les
montagnes lointaines de Kabylie. Dans les fermes, le cri enroué des coqs
appelait la lumière.
Le cheminot avait dormi sur un talus de gazon que les premières pluies
d’automne avaient fait germer.
Une fraîcheur pénétrante flottait dans la brise avec de subtiles
senteurs de lis et de cyclamens invisibles.
Le cheminot était bien faible. Une grande langueur envahissait ses
membres, mais la toux qui l’avait secoué depuis les premières fraîcheurs
s’était calmée.
Il fit jour. Derrière les montagnes, une aube rouge resplendissait,
jetant des traînées sanglantes sur le golfe calme où à peine quelques
frissons vagues couraient, teintant l’eau de hachures dorées.
La brume infuse voilait à peine d’une haleine éparse les coteaux de
Mustapha, et le paysage s’ouvrait, grand, doux, serein. Pas de lignes
heurtées, pas d’oppositions de couleurs. Un sourire un peu sensuel et
triste aussi planait dans l’assoupissement mal dissipé des choses. Et
les membres du cheminot s’engourdissaient.
Il ne songeait à rien, sans désirs ni regrets et, doucement, dans la
solitude de la route, la vie sans complications, et pourtant mystérieuse
qui l’avait mû pendant tant d’années, s’endormait en lui; et c’était
sans exhortations ni tisanes, la félicité ineffable de mourir.
Les premiers rayons du soleil tiède, filtrant à travers les voiles
humides des eucalyptus, parèrent d’or et de pourpre le profil immobile,
les yeux clos, les loques tendues, les pieds nus et poudreux et le long
bâton d’olivier: tout ce qui avait été le cheminot, dont l’âme
insoupçonnée s’était exhalée en un murmure de vieil Islam résigné, en
une harmonie simple avec la mélancolie des choses.