LE PORTRAIT DE L’OULED-NAÏL

Exposé aux regards curieux des étrangers, dans toutes les vitrines de

photographes, il est un portrait de femme du Sud au costume bizarre, au

visage impressionnant d’idole du vieil Orient ou d’apparition... Visage

d’oiseau de proie aux yeux de mystère. Combien de rêveries singulières

et peut-être, chez quelques âmes affinées, de presciences de ce Sud

morne et resplendissant, a évoquées ce portrait d’«Ouled-Naïl» chez les

passants qui l’ont contemplé, que son effigie a troublés?

Mais qui connaît son histoire, qui pourrait supposer que, dans la vie

ignorée de cette femme, d’un ailleurs à la fois si proche et si

lointain, s’est déroulé un vrai drame humain, que ces yeux d’ombre, ces

lèvres arquées ont souri au fantôme du bonheur?

Tout d’abord, cette appellation d’«Ouled-Naïl» appliquée au portrait

d’Achoura ben Saïd est fallacieuse: Achoura, qui existe encore sans

doute au fond de quelque gourbi bédouin, est issue de la race farouche

des Chaouïya de l’Aurès.

Son histoire, mouvementée et triste, est l’une de ces épopées de l’amour

arabe, qui se déroulent dans le vieux décor séculaire des mœurs figées

et qui n’ont d’autres rapsodes que les bergers et les chameliers,

improvisant, avec un art tout intuitif et sans artifices, des

complaintes longues et monotones comme les routes du désert, sur les

amours de leur race, sur les dévouements, les vengeances, les _nefra_ et

les _rezzou_.

Fille de bûcheron, Achoura avait longtemps poursuivi l’indicible rêve de

l’inconscience en face des grands horizons bleus de la montagne et de

ses sombres forêts de cèdres. Puis, mariée trop jeune, elle avait été

emmenée par son mari dans la triste et banale Batna, ville de casernes

et de masures, sans passé et sans histoire. Cloîtrée, en proie à l’ennui

lourd d’une existence pour laquelle elle n’était pas née, Achoura avait

connu toutes les affres du besoin inassouvi de la liberté. Répudiée

bientôt, elle s’était fixée dans l’une des cahutes croulantes du

Village-Nègre, complément obligé des casernes de la garnison.

Là, sa nature étrange s’était affirmée. Sombre et hautaine envers ses

semblables et les clients en vestes ou en pantalons rouges, elle était

secourable pour les pauvres et les infirmes.

Comme les autres pourtant, elle s’enivrait d’absinthe et passait de

longues heures d’attente assise sur le pas de sa porte, la cigarette à

la bouche, les mains jointes sur son genou relevé. Mais elle conservait

toujours cet air triste et grave qui allait si bien à sa beauté sombre,

et, dans ses yeux au regard lointain, à défaut de pensée, brûlait la

flamme de la passion.

Un jour, un fils de grande tente, Si Mohammed el Arbi, dont le père

était titulaire d’un aghalik du Sud, remarqua Achoura et l’aima.

Audacieux et beau, capable de passions violentes, le jeune chérif fit le

bonheur de la Chaouïya, le seul bonheur qui lui fut accessible: âpre et

mêlé de souffrance. Jaloux, blessé dans son orgueil par de basses

promiscuités, Si Mohammed el Arbi souffrit de voir Achoura au

Village-Nègre, à la merci des soldats. Mais l’en retirer eût été un

scandale, et le jeune chérif craignait la colère paternelle...

Comme il arrive pour toutes les créatures d’amour, Achoura se sentit

naître à une vie nouvelle. Il lui sembla n’avoir jamais vu le soleil

dorer la crête azurée des montagnes et la lumière se jouer

capricieusement dans les arbres touffus de la montagne. Parce que la

joie était en elle, elle sentit une joie monter de la terre, comme elle

alanguie en un éternel amour.

Achoura, comme toutes les filles de sa race, regardait le trafic de son

corps comme le seul gage d’affranchissement accessible à la femme. Elle

ne voulait plus de la claustration domestique, elle voulait vivre au

grand jour et elle n’avait point honte d’être ce qu’elle était. Cela lui

semblait légitime et ne gênait pas son amour pour l’élu, car l’idée ne

lui vint même jamais d’assimiler leurs ineffables ivresses à ce qu’elle

appelait du mot sabir et cynique de «coummerce»...

Achoura aima Si Mohammed el Arbi. Pour lui, elle sut trouver des trésors

de délicatesse d’une saveur un peu sauvage.

Jamais personne ne dormit sur le matelas de laine blanche réservé au

chérif et aucun autre ne reposa sa tête sur le coussin brodé où Si

Mohammed el Arbi reposa la sienne... Quand il devait venir, elle

achetait chez les jardiniers «roumis» une moisson de fleurs odorantes et

les semait sur les nattes, sur le lit, dans toute son humble chambre où,

du décor habituel des orgies obligées, rien ne restait... Le taudis qui

abritait d’ordinaire tant de brutales ivresses et de banales débauches

devenait un délicieux, un mystérieux réduit d’amour.

Impérieuse, fantasque et dure envers les hommes, Achoura était, pour le

chérif, douce et soumise sans passivité. Elle était heureuse de le

servir, de s’humilier devant lui, et ses façons de maître très

despotique lui plaisaient.

Seule, la jalousie de l’aimé la faisait parfois cruellement souffrir.

Les exigences de la condition d’Achoura blessaient bien un peu la

délicatesse innée du chérif, mais il voulait bien, se faisant violence,

les accepter, pour ne pas s’insurger ouvertement contre les coutumes, en

affichant une liaison presque maritale. Mais ce qu’il craignait et ce

dont le soupçon provoquait chez lui des colères d’une violence terrible,

c’était l’_amour_ des autres, c’était de la _sincérité_ dans les

relations d’Achoura avec les inconnus qui venaient quand le maître était

absent. Il avait la méfiance de sa race et le soupçon le tourmentait.

Un jour, sur de vagues indices, il crut à une trahison. Sa colère,

avivée encore par une sincère douleur, fut terrible. Il frappa Achoura

et partit, sans un mot d’adieu ni de pardon.

Si Mohammed el Arbi habitait un _bordj_ solitaire dans la montagne, loin

de la ville. A pied, seule dans la nuit glaciale d’hiver, Achoura alla

implorer son pardon. Le matin, on la trouva devant la porte du _bordj_

affalée dans la neige. Touché, Si Mohammed el Arbi pardonna.

Apre au gain et cupide avec les autres, Achoura était très désintéressée

envers le chérif; elle préférait sa présence à tous les dons.

Un jour, le père du jeune homme apprit qu’on parlait de la liaison de

son fils avec une femme du village.

Il vint à Batna, et sans dire un mot à Si Mohammed el Arbi, obtint

l’expulsion immédiate d’Achoura.

Éplorée, elle se réfugia dans l’une des petites boutiques de la rue des

Ouled-Naïl, dans la tiédeur chaude et odorante de Biskra.

Malgré son père, Si Mohammed el Arbi profita de toutes les occasions

pour courir revoir celle qu’il aimait. Et, comme ils avaient souffert

l’un pour l’autre, leur amour devint meilleur et plus humain.

... Aux heures accablantes de la sieste, accoudée sur son matelas,

Achoura se perdait en une longue contemplation des traits adorés,

reproduits par une photographie fanée qu’elle couvrait de baisers...

Ainsi, elle attendait les instants bénis où il venait auprès d’elle et

où ils oubliaient la douloureuse séparation.

Mais, le bonheur d’Achoura ne fut pas de longue durée. Si Mohammed el

Arbi fut appelé à un caïdat opulent du Sud et partit, jurant à Achoura

de la faire venir à Touggourt, où elle serait plus près de lui.

Patiemment, Achoura attendit. Les lettres du caïd étaient sa seule

consolation, mais bientôt elles se firent plus rares. Si Mohammed el

Arbi, dans ce pays nouveau, dans cette vie nouvelle si différente de

l’ancienne toute d’inaction et de rêve, s’était laissé griser par

d’autres ivresses et captiver par d’autres yeux. Et le jour vint où le

caïd cessa d’écrire... Pour lui, la vie venait à peine de commencer.

Mais, pour Achoura, elle venait de finir.

Quelque chose s’était éteint en elle, du jour où elle avait acquis la

certitude que Si Mohammed el Arbi ne l’aimait plus. Et, avec cette

lumière qui était morte, l’âme d’Achoura avait été plongée dans les

ténèbres. Indifférente désormais et morne, Achoura s’était mise à boire,

pour oublier. Puis elle revint à Batna, attirée sans doute par de chers

souvenirs. Là, dans les bouges du village, elle connut un spahi qui

l’aima et qu’elle subjugua sans qu’il lui fût cher. Alors, comme le

spahi avait été libéré, elle vendit une partie de ses bijoux, ne gardant

que ceux qui lui avaient été donnés par le chérif. Elle donna une partie

de son argent à des pèlerins pauvres partant pour La Mecque et épousa El

Abadi qui, joueur et ivrogne, ne put se maintenir dans la vie civile et

rengagea.

Achoura rentra dans l’ombre et la retraite du foyer musulman, où elle

mène désormais une vie exemplaire et silencieuse.

Elle s’est réfugiée là pour songer en toute liberté à Si Mohammed el

Arbi, le beau chérif qui l’a oubliée depuis longtemps et qu’elle aime

toujours.

Pages d'Islam · 第 18 / 72 题