Les parois rouges de la montagne enserraient la vallée profonde et la
brousse sombre tapissait les gorges et les fissures déchiquetées que les
oueds tumultueux de l’hiver creusent dans le roc. Des oliviers sauvages,
tordus et d’aspect maussade, de grands lentisques à ramure raide et
immobile, au feuillage métallique, jetaient leur ombre bleue sur la
terre raboteuse et dure. Au fond de la vallée, l’Ansar-ed-Dêm (la Source
de Sang) jaillissait d’un creux d’obscurité, dans un fouillis de roches
brisées, de stalactites dorés où, entre les mousses noires et les
fougères graciles, l’eau souterraine, laissait des coulées de rouille.
Parfois, à l’aube, les bergers trouvaient dans l’herbe foulée et sur la
rive humide du ruisseau les traces puissantes des _nefra_ (batailles)
nocturnes; les panthères et les hyènes venaient boire là et des
querelles éclataient terribles et sournoises, entre les grands rôdeurs
de l’ombre.
Sur le versant occidental des montagnes qui ferment la vallée, une
_forka_ (traction de tribu) gîtait, vivant pauvrement de quelques
maigres petits champs conquis sur la montagne hostile.
Les habitants de la région parlaient arabe, mais la vallée portait le
nom berbère de Taourirt et sa _forka_ celui, plus étrange,
d’_Ouled-Fakroun_ (les Fils de la Tortue).
Même les plus vieux d’entre les _fellah_ ignoraient l’origine de ce
surnom bizarre... Peu leur importait d’ailleurs: ils étaient bien trop
occupés à labourer leurs champs ingrats, à faire paître leurs maigres
troupeaux, à fabriquer du charbon et, à l’occasion, à braconner un peu.
Dominant les chaumières de la fraction, au sommet d’une colline nue et
rocheuse, s’élevait le gourbi, plus vaste et mieux bâti, de Sidi Bou
Chakour[9], vieux marabout très vénéré dans la région. Près du gourbi,
un palmier _doum_ arborescent poussait, et son étrange parasol de
feuilles en éventails abritait la natte où le pieux vieillard aimait à
s’asseoir, pour méditer, dire son chapelet ou recevoir les pèlerins.
[9] L’homme à la hache.
Cependant, Sidi Bou Chakour ne dédaignait pas l’humble et dur labeur du
fellah. Il labourait et ensemençait lui-même son champ et surveillait
son troupeau que des enfants faisaient paître dans la montagne.
Le bédouin appelle son bétail d’un nom caractéristique: _el mêl_ (la
fortune)... Vieille tradition de la vie pastorale nomade, déjà
lointaine.
Sidi Bou Chakour était un grand vieillard mince, quoique robuste. Son
visage ovale, d’une beauté vraiment arabe, était bronzé et éclairé par
la flamme toujours vive de son regard: sous les sourcils blancs, l’œil
noir du marabout brillait comme aux jours de sa jeunesse.
Quand Sidi Bou Chakour avait senti l’approche de la vieillesse, il avait
congédié, sans querelles et sans dureté, ses deux plus jeunes femmes,
gardant Aouda, sage et calme.
--L’homme vieux est comme le tronc d’un jeune arbre arrivant à la force
de l’âge: il ne se courbe plus.
Le courant de la rivière que Dieu nous fait descendre, nous ne le
remonterons plus jamais, et il ne sied pas à la créature vieillie
d’essayer de se rajeunir. L’heure est venue pour moi, avait-il dit, de
laisser de ce monde tout ce qui n’est pas strictement indispensable à la
vie, et de me consacrer uniquement à l’adoration de Dieu le Très Haut,
et à son service dans le bien et le sentier droit.
Mais les fellahs des Ouled Fakroun obligèrent leur marabout à ne pas
abandonner tout à fait les affaires temporelles. Ils avaient en lui une
grande confiance et, dans toutes les circonstances difficiles, allaient
le consulter.
En effet, le vieillard n’était servile envers personne, pas même envers
les _hokkam_ (autorités). Quand une cause lui semblait juste, il prenait
courageusement la parole pour la défendre et, bien des fois, il avait
souffert de cet esprit d’indépendance qui, s’il eût eu des émules
nombreux, eût été pour sa race un gage sûr de renaissance.
Sidi Bou Chakour avait eu souvent des dissentiments avec les différents
caïds qui s’étaient succédé depuis trente ans aux Béni-Bou-Abdallah,
tribu dont dépendaient les Ouled-Fakroun. Mais ces hommes, bédouins
eux-mêmes, avaient au fond le respect du marabout, en même temps que la
crainte de sa clairvoyance et de sa liberté de langage, et ils
préférèrent entretenir des rapports courtois avec Sidi Bou Chakour.
Un jour on envoya comme caïd aux Beni-Bou-Abdallah, un jeune fils de
famille, devant sa nomination à la longue domesticité des siens. Cet
homme, d’une platitude servile devant l’autorité, se montra d’autant
plus dur envers les fellah sans défense qu’il administrait.
Fils de père naturalisé, élevé au lycée d’Oran où d’ailleurs ses études
furent déplorables, nommé caïd très jeune grâce à ses hautes
protections, le caïd Salah était un ambitieux, très dédaigneux au fond
de sa race et sans scrupules.
Ces bédouins loqueteux, durs à la détente quand il s’agissait de donner
des _douros_, loquaces quand ils se défendaient, irrésolus mais entêtés,
le caïd ne voyait en eux qu’un vil bétail bon à mener durement et à
exploiter autant que possible. Pour eux, il ne sentait aucun sentiment
fraternel et il avait la naïveté étonnante et quelque peu ridicule de
les considérer comme des sauvages, des êtres d’une _tout autre race_...
D’une servilité plate vis-à-vis des autorités, le caïd Salah était
hautain envers les pauvres, ses administrés. Par cette dureté envers
ceux qu’il appelait dédaigneusement et avec une belle inconscience, les
«Arabes», et par sa servilité, il espérait obtenir ce qu’on a le tort
d’appeler les _honneurs_: les décorations et, qui sait, peut-être un
jour un aghalik quelconque.
Dès son entrée en fonctions, dès sa première rencontre avec Sidi Bou
Chakour, le caïd sentit que le marabout serait son adversaire acharné.
Selon son habitude, il s’empressa de dénoncer à son administrateur et
même à Alger, le marabout comme «animé d’un très mauvais esprit à
l’égard de _notre_ domination».
Mais on savait à quoi s’en tenir sur les aptitudes policières du caïd,
et le marabout fut laissé en paix.
Toutes les fois que le caïd essayait d’intervenir dans les affaires de
la _forka_ des Ouled Fakroun, il se heurtait au bon sens et à l’énergie
du marabout qui ne le laissait pas circonvenir les fellah apeurés et
naïfs.
Un jour même, le marabout dit en pleine djemaâ au caïd qui, par des
paroles cauteleuses recelant des menaces, poussait les fellahs à céder
leurs terres pour la colonisation.--«Dépouille-nous, mais ne dis pas que
tu es notre bienfaiteur.»
La haine du caïd Salah pour le marabout s’envenima de tous ces échecs.
Malgré tout le faux «parisianisme» du caïd, la lutte qui, dès le premier
jour, se poursuivait entre lui et Sidi Bour Chakour était bien bédouine,
sombre et pleine d’embûches.
Mais l’ordre le plus parfait régnait dans la _forka_, l’attitude du
marabout était irréprochable et l’administration, malgré toutes les
insinuations et les délations venimeuses du caïd, n’avait aucune raison
de sévir. D’ailleurs, le caïd Salah se méprenait singulièrement sur
l’effet produit par ses manières et ses procédés, il se croyait estimé
tandis qu’en réalité il était méprisé. On se servait simplement de lui
pour les besognes qu’il eût peut-être été imprudent de confier à
d’autres, mais on ne voulait pas se créer des ennemis inutiles pour lui
complaire.
Malheureusement, la triste et sombre affaire de Margueritte vint jeter
la panique et la désorganisation dans tous les esprits. Le caïd, heureux
de l’occasion, dénonça Sidi Bou Chakour comme fanatique et dangereux. Et
un jour le vieillard partit, menottes aux mains, pour la lointaine
Taâdmit dont le nom seul fait frémir les Arabes d’Algérie.
Fier et résigné, le marabout répondit aux accusations perfides du caïd
par un réquisitoire précis et impitoyable contre son accusateur, contre
celui que la France avait envoyé parmi eux pour la faire aimer et
respecter et qui, au contraire, la faisait haïr en commettant des
iniquités en son nom.
Dans le tumulte provoqué par l’affaire de Margueritte, la voix du
marabout se perdit et il accepta son sort avec la résignation simple et
sans faiblesse du vrai musulman.
Là-bas, dans les montagnes qui dominent les Hauts-Plateaux, avec tant
d’autres internés, Sidi Bou Chakour, qu’aucun tribunal n’avait jugé ni
condamné, travailla comme un forçat, coucha à terre par un froid
glacial, sans même un couvrepied, mangeant pour toute nourriture un
demi-pain d’une livre et demie par jour...
Quand son mari fut parti pour le douloureux exil, la vieille Aouda,
accablée de chagrin, fut cruellement traquée par le caïd _moderne_ au
bagout parisien, aux manières si singulièrement distinguées. Spoliée de
son petit avoir sous prétexte que Sidi Bou Chakour n’avait point de
titre régulier de propriété, Aouda dut se réfugier avec l’infirme chez
des fellahs. Les Ouled-Fakroun et toute la tribu murmurèrent, mais,
craignant la vengeance du «_caïd roumi_», ils se turent et courbèrent la
tête.
Les mois passèrent. La vieille femme pieuse s’éteignit bientôt,
inconsolée. Quand, relâché sur l’intervention d’un fonctionnaire
d’Alger, brave homme de sens droit, Sidi Bou Chakour revint à Taourirt,
c’était un vieillard caduc à l’incertaine démarche, au regard perdu. Il
trouva sa petite terre passée en d’autres mains, son gourbi délabré, sa
vieille compagne morte, et son palmier-doum à l’ombre duquel il aimait
jadis s’asseoir, abattu.
Serein et résigné, sans une révolte, le vieux marabout s’accroupit sous
le lentisque de la djemaâ et attendit, en priant Dieu et en demandant
l’aumône en son nom, que l’heure prédestinée sonnât.
Sidi Bou Chakour mourut peu de temps après son retour de Taâdmit,
entouré de la vénération des fellahs pauvres et naïfs de la forka des
Ouled-Fakroun. On l’enterra près de l’Ansard-ed-Dêm; sa sépulture devint
un lieu de pèlerinage pour les bédouins des environs, car le saint
homme, sans orgueil, les avait aimés et conseillés.