Jusqu’ici l’ensemble des nouvelles qu’Isabelle Eberhardt éparpilla dans
la presse algérienne, de 1902 à 1904, ne se présentait sur un seul
tableau que dans les collections de l’_Akhbar_ et dans le brochage à
part que nous en avions donné en 1906 avec un indice éditorial et deux
portraits hors texte de l’auteur[1].
[1] Voir l’_Akhbar_ du 10 juin 1906: indice bibliographique.
Après avoir servi de notre mieux la mémoire de notre affectionnée
collaboratrice en terminant, suivant son vœu, ses œuvres inachevées et
en assurant le choix et la publication de ses notes, nous répondons, dès
que les circonstances le permettent, à un désir depuis longtemps exprimé
par ses admirateurs et ses amis en classant sous la forme du livre le
recueil des nouvelles qu’elle fit paraître de son vivant, et nous les
complétons de pages inédites tirées des papiers qu’elle nous laissa.
Il y a dans ces nouvelles l’initiation à un monde africain qui pourrait
être celui des contes merveilleux si on ne savait qu’il est aussi celui
de la souffrance.
L’âme russe d’Isabelle Eberhardt était bien préparée à comprendre
l’Islam et à l’enseigner par la sympathie. Avec elle nous dépassons le
stage de l’exotisme, nous en avons fini avec les étonnements évasifs.
Connaître une terre par sa lumière, son histoire et son commerce, c’est
encore trop peu, et nous n’en rapporterions qu’une illumination fugitive
et un malaise, si la raison secrète de ses habitants devait nous
échapper.
Après des exaltations et des fatigues, le pèlerin éprouvera le
désenchantement du voyage et souffrira de n’être qu’un étranger chez des
peuples qui, même vaincus, se font défendre par leurs morts, comme dans
ces étranges cités du Moghreb où l’on n’arrive qu’en traversant des
cimetières immenses. Scrupuleux, il en viendrait à s’adresser des
questions troublantes sans y savoir bien répondre. Voici donc des choses
nécessaires et qui ne sont pas dans les guides: un léger bagage
sentimental assez lourd à porter et dont les désœuvrés à la course
feront bien de ne pas s’embarrasser.
Avec ses façades crevées, ses casbah ruinées, ses portes de gloire où ne
passe plus que le vent, ses masses décoratives qui s’évanouissent à
l’approche comme un mirage, l’Islam présente cependant des perspectives
durables, celles de ses mœurs et de sa foi.
Drapés de blanches laines ou sculptés sous le haillon, les musulmans
conservent une morale et une dignité que les injures et les dénigrements
ne peuvent amoindrir.
Il faudrait inculquer cette idée à tous ceux qui se flattent de lier
partie avec eux, et tout d’abord aux diplomates et aux courtiers de
notre civilisation.
Ils ne pensent pas comme nous: voilà toute leur faute. Ils nous ont
devancés mais ils ne nous ont pas suivis dans les voies de la science et
du machinisme: voilà leur plus grand tort et celui que les nations
affairées ne sauraient pardonner. Nous avons décidé que le monde entier
serait chargé d’usines plus abondantes que les temples anciens et que la
fumée des hauts fourneaux monterait sur le désert comme la flamme du
buisson où parlait l’Éternel: ils ont compris trop tard, une
interprétation biblique qui nous réserve encore bien des surprises.
Maintenant il leur resterait sans doute à nous faire observer qu’à
toutes ces églises de la matière ardente il faudra beaucoup de fidèles
et que bientôt les fidèles pourraient dicter la loi aux prêtres. Cette
critique seconde ne les intéresse pas. Ils laissent faire. Hommes d’un
autre âge, déistes sans idolâtrie, l’esprit de nouveauté leur a manqué;
en possession de la sagesse et de la puissance, un jour ils se sont
arrêtés, et depuis lors, au cours de la vie, ils se succèdent de
générations en générations, sans rien changer à leurs rythmes
essentiels. Leur immobilité nous surprend comme si nous avions toujours
bougé; pourtant ce qui nous reste d’intelligence religieuse, une
certaine poésie de la conscience s’émeut d’un souvenir avec les derniers
bons croyants, et nous ne voyons pas s’éloigner sans regret ces porteurs
de la noblesse pastorale, ces négociateurs adroits et ces marchands
polis qui disparaîtront avec la jeunesse de la terre.
Notre attention les suit. Elle est acquise également à tous ceux qui
sont allés à ces vaillants et rudes peuples au repos, qui y sont allés
en toute sincérité sans idées préconçues et sans calculs de lucre; et
ceux-là nous persuadent autrement que les étourdis rabâcheurs de progrès
qui s’étonnent du retard des bergers sur l’horaire des trains.
Cependant des perspectives nouvelles sont annoncées. Les Arabes ne sont
pas tous des chameliers ou des conducteurs de moutons, les Kabyles ne
sont pas tous des «troncs de figuiers»; le nombre de leurs lettrés, de
leurs diplômés, de leurs docteurs ne cesse d’augmenter. Une fois de plus
se vérifie le fait dont nous avons donné un grand exemple historique
qu’entre le taleb et le savant il n’y a qu’une différence de méthode.
La méthode expérimentale dont tout studieux peut se servir, nous l’avons
apportée aux Arabes, mais ce ne fut que l’intérêt composé du trésor de
science réelle dont ils furent autrefois les apôtres dans le monde,
quand nos grandes écoles et nos Sorbonnes étaient encore ce qu’est
toujours la Karaouïyne de Fez avec son peuple d’étudiants rituels, moins
turbulents à l’ordinaire que les nôtres, mais tout aussi fous le jour de
leur fête.
Il peut donc y avoir transfusion des valeurs et des connaissances et
nous n’en sommes plus à nous demander si les Arabes et les Berbères sont
susceptibles d’instruction.
Cette année même, un jeune professeur arabe originaire d’Orléansville,
M. B..., fut reçu brillamment au concours d’agrégation ès sciences
physiques. Il continue à professer à Paris, mais pourrait être
titularisé en chaire d’Alger. Il distribuerait alors l’enseignement
supérieur aux fils des colons; cependant les ignorants ne cesseraient
pas pour cela de le traiter de «bicot», et il se trouverait bien
quelques experts politiques pour démontrer à notre universitaire
qu’avant de prétendre au bulletin de vote, accordé de droit au balayeur
de sa classe, il doit modifier sa «mentalité».--On a toujours beaucoup
parlé de la mentalité indigène, quand on voulait accréditer l’injustice
et l’exception, et l’on n’a pas vu qu’on appelait du même coup
l’attention sur une certaine mentalité locale qui devra s’améliorer dans
l’intérêt même de la colonie.
L’acceptation franche de l’indigène musulman--que nous savions bien
rencontrer en Afrique--présente encore un autre avantage: elle hâte
notre retour à la bonne santé coloniale, nous libère des préjugés
originels, ramène l’ordre et le calme dans la conscience, si jamais la
conscience moderne avait pu être troublée par les scrupules et les
responsabilités de la conquête.
Forcément nous avons eu des torts envers des occupants qui ne nous
appelaient pas, quand nous avons disposé à notre gré de leur pays, en
vue d’une fin mystérieuse même pour nous à l’origine, et qui, de toute
façon, ne pouvait pas paraître immédiatement juste et désirable à ceux
dont nous prenions la place. Ces torts, nous les réparons en partie par
une culture plus intense, mais nous ne serons vraiment en paix avec
nous-mêmes que du jour où la sympathie remplacera l’antipathie. Il
serait donc à souhaiter qu’on s’habituât le plus tôt possible à
respecter l’indigène, à reconnaître la bienfaisance de sa collaboration,
à vouloir loyalement l’association de ses intérêts et des nôtres, sans
poser à ce marché avantageux pour nous des conditions inacceptables pour
l’autre partie, sans prétendre à changer le cœur du musulman, non plus
qu’à régenter ou suspecter toutes ses aspirations. Et c’est en ce sens
que l’œuvre d’éducation coloniale serait la plus belle de toutes, si
elle était réciproque.--D’un point de vue qui n’est pas étranger à la
civilisation, nous avons nous-mêmes beaucoup à apprendre des musulmans,
mais cela, nous ne le savons pas encore.
Isabelle Eberhardt va plus loin, trop loin sans doute; elle renverse la
proposition quand elle suggère que l’assimilation pourrait se faire à
rebours et géographiquement.
C’est une remarque historique non sans valeur que les vainqueurs
risquent d’être absorbés par les vaincus. La terre d’Afrique ne s’est
jamais laissé prendre tout à fait; son action puissante est de tous les
instants; elle ne renoncera pas à transformer les êtres et les choses, à
les vivifier de sa lumière propre; elle a déjà défait beaucoup d’Europes
et d’Asies, desséché des courants de pensée, épuisé des legs qu’on
croyait plus riches; les pierres romaines de Timgad ou de Volubilis ne
parlent plus qu’une langue morte à côté du gourbi où le dialecte berbère
s’est transmis sans écriture. Cependant il est remarquable que les
exemples dont on peut illustrer cette thèse sont ordinairement pris aux
deux extrémités de l’échelle sociale. Les artistes et les simples sont
attirés par l’Islam. Isabelle Eberhardt portait le burnous; Dinet vit à
Bou-Saâda avec les Arabes. La moyenne se défend plus jalousement. Elle
se défend même trop quand elle attaque sans motif, elle exagère le culte
des ancêtres quand elle s’obstine à porter en Afrique la flèche de ses
clochers et le pignon de ses toitures. Au surplus, toutes les femmes
assimilées, qu’elles viennent de Laghouat, de Malte ou de Carthagène,
veulent suivre la mode, et nous avons connu des magistrats et des
fonctionnaires évidemment très distingués qui auraient cru trahir le
prestige de leur patrie en renonçant au chapeau de forme.
Nous aimons mieux penser que l’évolution sera double: l’esprit ne
renoncera pas à la conquête, mais il ira plus loin que la violence; il
pénétrera les intelligences, et les adaptations harmonieuses seront
l’œuvre du temps. Nous finirons bien par nous comprendre, par nous
habituer à vivre les uns avec les autres sous un même soleil, et nous ne
rougirons pas plus de nos collaborateurs musulmans que de nos vieux
parents qui allaient à la messe et s’abstenaient à vigile.
* * * * *
Il y avait beaucoup d’Algéries à observer. Isabelle Eberhardt ne voulut
voir que des natifs où Louis Bertrand, par exemple, ne rencontra que des
Latins et des émigrés de Valence.
L’opposition des intérêts particuliers, l’antagonisme et le dénigrement
réciproque des races, leur incompréhension mutuelle, ont été trop
longtemps de règle africaine, et personne ou presque n’avait souci
d’accorder ces contrastes. Aussi bien, les oppositions passionnées
auraient-elles pu continuer longtemps sous le couvert du libéralisme
métropolitain, car il se trouvait toujours un mot dans les ordres du
jour et les proclamations de principes pour prêter à l’équivoque.
Et pourtant, peu à peu, la nécessité des réformes se fait jour sous les
sophismes. Les Délégations ont même fini par voter l’égalité fiscale.
L’Algérie évolue. Elle a reconnu, sans bonne grâce, qu’elle ne pouvait
pas s’isoler dans ses privilèges. Il est également à prévoir qu’elle ne
voudra pas se maintenir indéfiniment à l’état d’exception coloniale en
faisant figure de trois départements français où cinq millions
d’indigènes restent sans voix suffisante.
Ce sont là des contradictions qui devraient céder au bon sens. Il nous
faudra insister encore pour qu’elles cessent.
Mais il convient surtout de faire remarquer, en donnant à cette remarque
toute son importance, qu’au moment même où les conseils de la colonie
accentuent leurs prétentions à «l’autonomie sans les indigènes», une
magnifique renaissance musulmane s’affirme au Maroc, suscitée et
soutenue dans l’empire chérifien par la haute pensée politique du
général Lyautey.
On ne saurait, d’autre part, faire abstraction de la Tunisie, qui n’a
pas cessé, habilement conduite et protégée, d’être une terre de douceur
et de savoir-vivre oriental, et il apparaît, dès le début de la relève
des troupes anglaises, que nos vues sur la Syrie ne sauraient être
dispensées d’égards pour la grande masse d’une population fidèle à ses
traditions.
Entre toutes les parties de notre empire musulman rivalisant avec
l’Islam anglais, il y aura donc échange d’idées, émulation et
consolidation de doctrines. Finalement c’est encore la libre disposition
des peuples organisés et bien associés qui l’emportera, car nous ne
pouvons pas avoir la prétention de poursuivre une politique de
peuplement mondial, alors que nous avons tant de ruines à réparer chez
nous, tant de vides à combler.
Les musulmans ne s’effaceront pas sous notre égide, mais il dépend de
nous, pour une part souveraine, que le régime de leurs franchises soit
promptement défini et compartimenté.
Au centre de toute notre politique musulmane qui, pour être bonne, ne
doit jamais s’exercer contre l’Islam, les indigènes algériens, trop
longtemps tenus pour quantité négligeable, réclament respectueusement
mais avec insistance une charte digne de nous. Elle ne leur sera pas
indéfiniment refusée: déjà M. Jonnart, dont le nom restera attaché à
l’Algérie nouvelle, a pu leur en offrir les prémices.
* * * * *
Nous n’avions pas cessé de réclamer depuis vingt ans les réformes que
nous voyons poindre. Isabelle Eberhardt s’était associée courageusement
à notre action, ce qui lui valut quelques haines et persécutions
supplémentaires. Nous avons vécu des heures difficiles et pénibles quand
seule notre double voix de raison contrastait avec la suffisance des uns
et le mutisme obstiné des autres.
Mais l’horizon s’est éclairci. Le sang du sacrifice à nos autels devait
apaiser les dieux de la conquête. Instruits à l’école du malheur, les
indigènes musulmans vivront mieux demain, car le défrichement qu’ils ont
accompli sous nos ordres a créé un nouveau pays, une nouvelle terre qui
doit devenir plus douce à tous ceux qui l’habiteront.
Isabelle Eberhardt était naturellement portée à croire, qu’«il n’y a
rien à faire»; cependant notre effort n’aura pas été stérile. Il allait
susciter d’autres volontés, attirer d’autres forces et déterminer ou
précéder les plus hautes interventions. L’inscription au grand livre de
la dette morale du service militaire des indigènes devait intervenir
enfin: l’impôt du sang fut assez lourd pour faire pencher la balance en
faveur d’une déclaration de libéralisme qu’on ne pouvait pas retarder
plus longtemps. Maintenant des millions d’êtres oubliés, sacrifiés, mal
représentés dans les conseils de la colonie et récompensés par
procuration jouiront d’une considération réelle; ils commenceront à
expérimenter quelques timides libertés qui en appelleront d’autres. Nous
avons voulu cela. Que la disparue ne soit pas oubliée à l’honneur du bon
combat!
Nous ne pouvions pas esquiver ces explications. Elles tiennent
étroitement à la matière du livre qui va suivre. Négliger des pensées
qui furent les nôtres en tête d’un recueil de nouvelles où les mêmes
préoccupations se retrouvent sous une forme plus touchante serait
vouloir ignorer les conditions de leur style. Ces pages d’Islam si
émouvantes n’ont pas été écrites pour les cénacles. Elles furent conçues
dans l’action et parurent dans les journaux.
Isabelle Eberhardt servait ses frères en les faisant connaître, en les
plaçant dans le domaine de la sensibilité, au-dessus des luttes
électorales où ils n’avaient pas de part. En même temps elle échappait
elle-même, par la magie de la pensée, aux gênes matérielles d’un monde
qui pouvait difficilement l’accepter sans se contredire.
On excusera de ces motifs quelques critiques un peu vives sous sa plume
de femme, quelques indignations trop apparentes. L’ambition de progrès
et d’adoucissements qui animait Isabelle Eberhardt était noble et
généreuse. On l’a reconnu depuis.
Avec le roman saharien que nous intitulions _Dans l’Ombre chaude de
l’Islam_ nous composions la légende héroïque d’Isabelle Eberhardt au
lendemain de sa mort, mais en la situant dans ses paysages nous ne lui
prêtions que les réflexions de son caractère. A ce moment, nous nous
rapprochions le plus possible de sa sensibilité européenne, et c’est
pourquoi il y a dans ce livre posthume et quelque peu romanesque des
nuances ajoutées qu’on ne retrouvera pas dans des nouvelles plus
objectives où l’auteur n’entrait guère que pour les écrire.
Isabelle Eberhardt était à nos yeux le plus intéressant de ses
personnages, mais il ne lui appartenait pas de le dire elle-même et il
ne lui convenait guère de se confesser en public.
Le besoin de partir et d’errer, de se sentir «seule, puissante et
malheureuse», existait cependant chez elle d’une façon constitutive, en
dehors des expressions que nous en avons données. Il suffirait d’en
tenir pour preuve, avec toute sa vie, les notes que nous joignons
aujourd’hui à ses nouvelles. Après notre commentaire politique, elles en
sont la justification romantique.
Isabelle Eberhardt était appelée, elle allait vers sa destinée, et c’est
ce qui donne tant de force tragique à son histoire, à sa légende. Elle
savait qu’elle risquait la vie dans ses aventures et dans l’entraînement
du voyage. Elle ne désirait pas finir autrement. Vieillie, elle eût
regretté les orages, «les sourires et les colères des océans éternels».
Byron et Chateaubriand sont un peu responsables de son cas.
Son fatalisme, en effet, n’était pas seulement musulman. Nous le
retrouvons, dans son goût du naufrage et du chavirement. Pour le vrai
nomade, le mouvement est une bénédiction; pour cette jeune Russe un
départ se compliquait d’une aimantation vers l’inconnu et le grand
mystère: la route était à ses yeux la rivale de l’amour, et la naïveté,
la violence qu’elle apporte dans l’aveu de ce sentiment, accusent encore
sa sincérité.
Dans les repos de son inquiétude spirituelle, Isabelle Eberhardt connut
la douceur de s’attarder aux haltes et aux campements, de s’oublier
elle-même en décrivant avec soin ce qu’elle voyait.
Les nouvelles qu’elle adressait aux journaux fixent des impressions et
dessinent en quelques traits des personnages assez nouveaux dans le
domaine du roman quoique très anciens. Elle n’insiste pas sur les
scènes. Elle évoque et elle passe. Elle ne prépare pas ses effets, elle
ne les cherche pas. Son style fluide n’a que faire des facettes; il se
contente, comme chez la plupart des conteurs russes, de la profondeur du
sentiment qui doit se manifester avec une certaine négligence pour qu’on
ne doute pas de lui.
Le milieu qui s’offrait à son observation, dans le Tell et surtout à
Alger, avait pourtant perdu une partie de son caractère. Elle s’est
trouvée placée devant un Islam souffrant et en a souffert secrètement.
Et c’est pourquoi elle ne s’est pas arrêtée sans regrets sur le seuil du
Maroc fermé, car, derrière la hamada pierreuse, elle savait trouver un
Islam moins touché et des villes mieux conservées dans leur poussière
millénaire.
Elle en eut le pressentiment au départ de la zaouïya de Kenadsa, déjà si
monacale, quand elle tourna à regret la tête de son cheval vers
l’Oranie, après une courte hésitation et parce qu’il lui manquait cinq
cents francs d’argent français pour aller au Tafilalet.
Modeste écolier de médersa, inaperçue dans les vieilles cités du Maroc,
à Fez surtout, elle eût affronté discrètement une humanité religieuse et
marchande mêlée aux saints et aux animaux; elle eût respiré une autre
fleur de farine, écouté d’autres battements d’ailes avec le bruit des
conduites d’eau et des petits moulins domestiques dans les murs de terre
fauve; elle eût goûté surtout cette nonchalance du geste, cette
politesse raffinée, cette science épuisée par des redites et cette
ironie citadine qui font encore de Fez une capitale musulmane entre les
villes du monde.
Chez les Berabers elle aurait su noter mieux que personne l’âpreté des
mœurs, la rudesse des passions, l’ignorance des conditions universelles
et cet individualisme du clan qui dépasse tout par son entêtement
montagnard.
Elle eût croisé, à Rabat et à Salé, des ânons de charge, des tanneurs de
cuir jaune, des porteurs d’outres luisantes, des femmes empaquetées
jusqu’aux yeux, des enfants dansants, des négrillonnes bariolées, des
crieurs de babouches et des lettrés de grande allure portant lunettes
et, sous le bras, avec quelque manuscrit relié, le petit tapis de siège
en feutre rouge qui est d’étude, de promenade et de prière.
Le mouvement de la rue marocaine n’aurait pas déçu sa curiosité si
fraîche, mais je l’imagine, autrement que dans la fête des couleurs, en
visite, un soir d’hiver et de pluie à Marrakech, après la traversée des
places et des ruelles inondées, chez le vieux M’tougui ou quelque grand
caïd de vague obédience chérifenne.
Elle est arrivée sous la recommandation de sa confrérie conduite par un
«assès» silencieux dont la lanterne traîne sa lumière au ras du sol pour
éclairer les flaques d’eau; le grand seigneur berbère qui commande la
route de Mogador la recevrait toussant comme Louis XI, roulé dans des
couvertures, montrant à peine son visage de vieux lapin et parlant sous
un cache-nez. La chambre serait longue et meublée de tapis «chleuh». Un
poële à pétrole y fumerait à côté d’un brasero de cendres, et pendant
que les gardes noirs, à long poignard d’argent passé en bandoulière,
prépareraient le thé à la menthe dans un vrai samovar de cuivre, elle
reprendrait avec le féodal ses conversations de chameaux et de sacs
d’orge interrompues dans le Sud-Oranais, si loin d’Europe, si près
d’elle-même et de son nirvâna.
Isabelle Eberhardt aimait les scènes de ce genre, les visions bien
gravées, les sorties dans la nuit dangereuse, l’arrivée à cheval dans le
petit cercle de feu d’un campement, ou l’entrée dans le «bordj» d’un
chef énigmatique parmi la _gens_ armée et les troupeaux, les longues
salutations psalmodiées et les palabres qui prêtent à l’observation
muette. Les fatigues de la terre du Sud ne l’effrayaient pas.
Et tout cela, les officiers de nos avant-postes oranais l’ont vécu avec
elle; cette poésie, ils l’ont sentie comme elle; ils sont allés au Maroc
sans elle, mais ils emportaient peut-être sans le savoir un peu de sa
pensée...
Il est en effet tout à fait digne d’attention qu’Isabelle Eberhardt,
avec l’équipe du général Lyautey, ait commencé à connaître et à pénétrer
le Maroc par l’Algérie et qu’une éducation politique particulièrement
difficile ait débuté par le contact avec les tribus les plus rudes. Bien
instruite des nécessités, elle professait dès ce moment, avec toute une
pléiade, les idées qui pouvaient être les plus utiles à l’avènement de
notre protectorat et à son développement méthodique, et je veux inscrire
ici en toute justice et sympathie, à côté de son nom, celui du regretté
colonel Berriau, qui devait devenir chef du bureau politique au Maroc et
qui n’était alors que chef de poste à Beni-Ounif. Les conseils qu’elle
accepta de cet intelligent officier, fidèle interprète du général
Lyautey, ne devaient pas être sans portée. On peut donc dire que, sans
avoir débarqué à Casablanca, elle fut au début de la conquête, car le
Maroc ne serait pas devenu ce qu’il est sans l’école d’Aïn-Sefra. Et
c’est justement à Aïn-Sefra qu’elle repose, comme pour consacrer
l’importance de cette pauvre petite ville dans l’histoire de l’Afrique
du Nord.
Notées sur une assise plus modeste et sans autre horizon que la
succession des misères quotidiennes, les études telliennes d’Isabelle
Eberhardt, écrites à Ténès, ont cependant beaucoup de caractère et se
recommandent par les meilleures qualités d’observation et d’exactitude.
Quand elle indique un village, une tribu, un détail de route, une
perspective, on peut être certain que tout est en place. D’ailleurs
personne n’avait vécu comme elle chez les paysans de cette côte.
Il est encore très significatif que dans la sordide et magnifique Casbah
d’Alger, son port d’attache, une certaine sorcellerie maugrebine l’ait
attirée.
Elle aimait ces échappées d’eaux-fortes, ce demi-jour des intelligences,
ces tâtonnements dans l’instinct et dans l’intuition. Au sortir de cette
«obscurité», elle n’a voulu voir que la terre des fellah et des
pasteurs.
Son intelligence éveillée n’a pas méprisé l’ignorance qui recèle des
trésors de sensibilité; elle n’a pas médit de la paresse quand elle
laisse une marge de rêve et de jouissance aux déshérités. Comment
n’eût-elle pas été suspecte à ceux qui veulent faire du travail la seule
loi du monde?
Cherchons-la, dans son innocence vagabonde, plus nombreuse et plus
simple que je n’ai su la peindre.
Figure à jamais disparue, elle s’est assise sur la natte comme un fumeur
de kif; elle a suivi pas à pas le «khammès» dans son labeur ingrat; dans
les cantines du Sud, à l’enseigne de «La Mère du Soldat», par les soirs
de «fièvre tafiatique» elle a respiré non seulement la tabagie sombre et
les relents du concert mais la nostalgie des «heimathlos.»
Et pourtant, quand elle croit s’attacher passionnément, entièrement, aux
choses du bled, une ancienne romance pleure au loin, et dans ces courts
moments de faiblesse et de déroute sa profonde pensée d’exil s’exprime
par les mots les plus usuels et les naïves couleurs de l’imagerie
sentimentale.
Alors, sous le manteau bédouin dont elle s’enveloppe, on retrouve la
jeune slave élevée à Genève par un vieil ami de Tolstoï et de Herzen, ce
doux et farouche Alexandre Trophimowsky, son tuteur et son père,
quelquefois philosophe et souvent jardinier qui, dans les terres
rapportées de la «Villa Neuve», s’essayait patiemment à la libre culture
des palmiers et des plantes tropicales sur les bords du Léman.--Et cette
jeune fille du lac n’est pas moins vraie que l’amazone des sables.