La nuit s'était faite, et la lune, presque ronde, brillait
magnifiquement dans un ciel sans nuages.
Foulant derechef les régions basses du parc, nous aperçûmes, à quelque
distance d'une rivière bordée de rochers, une vieille pauvresse à
tignasse grise, travaillant, assise à une table encombrée, entre une
svelte négresse aux bras nus et un bel enfant de douze ans vêtu de
haillons.
Canterel nous présenta de loin les trois personnages.
Un dimanche soir, à Marseille, au terme d'une traversée récente, le
maître avait remarqué, au milieu d'un rassemblement, une certaine
Félicité, sibylle fameuse, en train d'exercer en plein vent, avec l'aide
de son petit-fils Luc, l'art de la divination.
Faisant la part du charlatanisme, Canterel, durant la séance, fut
souvent frappé par des pratiques vraiment curieuses, qu'il rêva
d'utiliser pour divers travaux personnels.
La foule dispersée, il conclut un marché avec la devineresse, pour
s'assurer momentanément, sans réserve, son concours et celui de
l'enfant.
Amenés à _Locus Solus_, Félicité et Luc, par leurs bons offices,
réalisèrent les espérances du maître, qui leur avait enjoint, en notre
honneur, de se tenir aujourd'hui sous les armes.
La négresse était une jeune Soudanaise nommée Siléis.
*
* *
Nous voyant arriver, Félicité rangea une page qu'elle couvrait
mystérieusement de figures et de chiffres.
Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table,
quatre œufs de grosseur moyenne dont la coquille, très opaque, semblait
épaisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'où sortit un
oiseau à plumage multicolore.
Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon,
l'animal nous fut donné par Canterel comme une _iriselle_,--femelle de
l'_iriseau_, gallinacé bornéen qui, appartenant à une espèce mal
étudiée, tire son nom des mille tons variés de son tégument.
Prodigieusement développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature
cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement, pour s'épanouir vers
l'avant à sa région supérieure, créant au-dessus du volatile un
véritable dais horizontal. La partie interne était nue, alors que, de
l'extérieur, partaient de longues plumes touffues rejetées en arrière
ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Très affûtée, l'extrême portion
antérieure de l'armature formait, parallèlement à la table, un solide
couteau un peu arqué. Horizontalement fixée contre le revers du dais par
plusieurs vis perçant ses bords, une plaque d'or retenait ballante sous
elle, par quelque déroutante aimantation, une lourde masse d'eau qui,
pouvant représenter un demi-litre, se comportait, malgré son volume,
comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l'instant de
la chute.
Arrêtée en face du premier œuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un
salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa
queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au delà de sa tête.
Rencontrant de la résistance, elle recommença plus sec, sans approcher
toutefois de son pouvoir maximum,--exécutant d'effarantes contorsions
pour faire glisser avec pénétration, sur la solide carapace qu'elle
prétendait couper, l'arête courbe du couteau. Ces incohérents
brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballottée
en tous sens, enveloppait l'œuf puis s'étalait sur la table,--ne
désertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser
aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'élan.
Après une série d'efforts, d'ailleurs savamment mesurés, la coquille,
enfin entamée, montra une légère fissure.
Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la même façon au second
œuf, dont la coque se coupa d'emblée. Le troisième ayant triomphé de
tentatives similaires et toujours prudentes, elle éprouva le dernier,
bientôt doté d'une mince entaille due à l'engin habituel. Durant
l'équipée entière, l'eau, malgré de fantastiques trémoussements, était
restée fidèlement collée à la plaque d'or.
Placé dans la cage par Félicité, le seul œuf demeuré intact fut rejoint
par l'iriselle, qui se mit à le couver, pendant que Luc allait jeter
dans la rivière les trois autres, maintenant sans valeur.
Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrière les barreaux,
attirait encore nos regards intrigués.
*
* *
A Marseille, Luc, pour un minime salaire, aidait parfois au déchargement
des navires, sous l'inquiète surveillance de Félicité.
Contribuant un jour, parmi le halètement des grues, à vider les flancs
d'un paquebot venu d'Océanie, l'enfant, à son dixième trajet, reparut,
au bout de la passerelle, portant sur l'épaule une caisse à claire-voie
dont l'intérieur le fascinait.
Comme il courait vers sa grand'mère pour lui faire partager son
étonnement admiratif, une fente de la claire-voie livra passage à deux
œufs, qui, tombant sans se briser, furent ramassés par Félicité.
Luc montra dans la caisse, garnie d'eau et de grains, deux oiseaux
d'éclatant plumage, ornés d'une queue insolite formant dais au-dessus
d'eux. Quelques œufs, entaillés finement, gisaient sous leurs pas;
d'autres, intacts, composaient, moins les deux récoltés par la
devineresse, un étroit groupe régulier, qu'un des captifs alla couver,
semblant se remettre avec hâte et satisfaction à une besogne interrompue
depuis peu.
Songeant à l'appoint que donnerait à ses séances l'exhibition simple ou
complexe d'oiseaux semblables aux deux reclus, Félicité fit couver par
une poule les œufs recueillis, dont la coquille, dure et solide, avait
si bien résisté à la chute. Un mâle et une femelle naquirent, destinés
par la vieille femme à une active reproduction.
Sitôt adultes, les deux volatiles, spacieusement encagés et identiques à
leurs auteurs, furent avec succès présentés aux curieux.
Un matin, Félicité vit la femelle, qui venait de se révéler bonne
pondeuse, attaquer étrangement un groupe de sept œufs avec certain
couteau naturel dont le tranchant, constituant la partie antérieure de
sa queue, incisa quatre coquilles.
Trois œufs ayant tenu bon malgré une série d'agressions furent couvés
par l'originale bête et ne tardèrent pas à éclore.
La sibylle voulut tirer parti, pour son art, du manège bizarre qu'elle
avait enregistré sans en deviner le but.
A toutes les pontes, elle réserva, pour le public chaque fois confondu,
le bris partiel des coquilles, prêtant d'avance, à l'occasion de telle
anxieuse demande, une signification prophétique au nombre d'œufs appelés
à demeurer saufs.
Canterel chercha la cause d'une pareille manœuvre instinctive, accomplie
sous ses regards stupéfiés le soir de sa première entrevue avec
Félicité.
Patient observateur, il découvrit que les petits, au lieu d'utiliser
leur bec, toujours fragile, brisaient la coque, au moment de l'éclosion,
avec l'audacieuse lame antérieure de leur queue. D'ailleurs, chez les
adultes même, le bec, très court, contrastait par sa faiblesse
atrophique avec l'extrême vigueur de l'engin caudal.
En présence du maître, un des iriseaux, ayant une fois à lutter contre
un chien, s'était servi de son couteau surplombant comme arme de défense
et d'attaque, sans employer ses mandibules. C'est ainsi que devaient
agir contre chaque ennemi, dans leurs forêts océaniennes, tous les
représentants de l'excentrique espèce en cause.
Canterel comprit que la femelle, pour empêcher des naissances
prématurées, éliminait les coquilles relativement frêles, qui se fussent
laissé rompre avant l'heure par des petits encore insuffisamment
développés et voués dès lors à une vie de rachitisme et de souffrance.
Faisant artificiellement couver, avant l'attrayante défalcation
maternelle, tous les œufs d'une ponte, il vit qu'en effet, parvenant à
s'évader trop tôt de leur prison, des petits naissaient à jamais grêles
et maladifs, alors que d'autres, notablement retardataires,
apparaissaient pleins d'exubérante robustesse. Les coquilles de ceux-ci,
douées d'une ferme épaisseur, fussent à coup sûr restées intactes sous
les heurts judicieusement calculés de la mère, qui, au contraire, eût
fatalement coupé celles des premiers, délicates et fines.
Plus que tout, les remuements extravagants de la femelle provoquant ses
œufs avaient impressionné Canterel dans son étude des iriseaux. Persuadé
que la nature ne présentait nulle part ailleurs semblable mélange
indécomposable de déhanchements et de soubresauts, le maître voulut
profiter de l'aubaine pour mettre en complète valeur certaine propriété
troublante possédée par l'objet d'une récente découverte--dont ce
passage d'Hérodote lui avait suggéré la poursuite:
* * * * *
En l'an 550, après avoir conquis la Médie, Cyrus, visitant Ecbatane en
vainqueur, aperçut dans les palais et les temples, sous mille aspects
divers, une frappante profusion d'or.
Désirant connaître la provenance de tant de métal précieux, il apprit
l'existence, sous le mont Arouastou, d'une opulente mine alors épuisée.
Comme on pouvait, par haine de l'envahisseur, avoir mensongèrement donné
le gisement pour actuellement stérile, Cyrus--songeant qu'au reste,
bonne foi admise, une veine jadis si riche était en mesure de recéler
encore quelque filon ignoré--se rendit aux lieux indiqués avec une foule
de travailleurs.
Trouvant effectivement la mine dépouillée jusqu'en ses plus secrètes
impasses, il fit creuser de nouvelles galeries--et admira un jour
certain pesant bloc d'or capturé à de grandes profondeurs par une de ses
équipes.
Mais les recherches subséquentes, dirigées en tous sens, furent
infructueuses, et le monarque revint à Ecbatane avec son unique
spécimen.
Fidèle à une antique tradition, Cyrus, lorsqu'il forçait une capitale,
recevait avec magnificence, du haut d'un trône improvisé sur la place
publique, l'humble hommage des grands du royaume en présence du peuple
assemblé--puis, d'un seul trait, vidait un vase précieux empli d'eau
puisée à la plus marquante artère fluviale de la contrée; le conquérant,
en assimilant à sa personne même cette onde nationale, prenait
symboliquement possession du pays dompté.
Impatient de fouiller la mine du mont Arouastou, susceptible, en cas de
non-épuisement, d'être méchamment soustraite en hâte à son exploitation
future par inondation ou ravage, Cyrus avait quitté Ecbatane en
renvoyant à son retour l'habituelle solennité, où devait servir l'eau du
Choaspes, grand affluent du Tigre.
Cette fois, au lieu d'adopter n'importe quel cratère pour son
emblématique rasade, il fit forger une coupe dans le bloc d'or ramené de
la mine. Le conquérant boirait ainsi l'eau du Choaspes dans une matière
déterminée qui, récemment extraite par lui-même du sol de la région
asservie, renforcerait la signification de son acte.
Au jour dit, devant une foule immense, un trône drapé de riches étoffes
brillait au soleil en plein cœur d'Ecbatane. Cyrus y prit place auprès
d'une table de marbre où se dressait la coupe d'or, remplie d'avance
d'eau du Choaspes, et tous les dignitaires mèdes vinrent tour à tour
faire leur soumission au nouveau maître.
Le défilé terminé, Cyrus, au milieu d'un grand silence, porta la coupe
jusqu'à ses lèvres.
Mais il eut beau la renverser au-dessus de sa tête rejetée en arrière,
l'eau, retenue par une force étrange, ne put franchir son gosier.
Troublé, il écarta l'objet et perçut aussitôt un cri de surprise proféré
par tous: l'eau, sans tomber, pendait au-dessous de la coupe, qui,
lancée au loin par Cyrus effrayé, atteignit la foule, où elle passa de
main en main; le liquide l'avait suivie dans sa chute et, glissant
extérieurement au long du métal, se balançait maintenant sous le pied
sans séparation possible. L'or exerçait sur la masse d'eau une
invincible et mystérieuse attraction.
Convaincus dès lors que, par décret des dieux, Cyrus, n'ayant pu boire
l'eau du Choaspes, ne devait pas posséder leur sol, les Mèdes, enhardis,
esquissèrent un mouvement de révolte. Ce fut à grand'peine que les
soldats perses rangés autour du trône protégèrent Cyrus contre les
attaques de la multitude.
Fâcheusement impressionné par l'événement, le conquérant partit le
lendemain vers d'autres contrées, laissant en Médie une forte garnison
apte à maîtriser la rébellion naissante.
Et jamais, dans la suite, Cyrus ne parvint à soumettre entièrement les
Mèdes, qui, regardant chaque jour avec confiance, vu l'incident de la
coupe, leur délivrance comme prochaine, travaillaient sourdement sans
relâche à secouer le joug des Perses.
* * * * *
Hérodote présente le fait comme une légende. Mais, suivant Canterel,
rien, au point de vue scientifique, ne s'opposait à ce qu'un or
géologiquement doté de tels éléments chimiques spéciaux exerçât sur une
masse liquide un sérieux pouvoir attractif. Considérant donc l'aventure
comme plausible, toujours le maître avait nourri le projet--hasardeux
certes, mais défendable--de faire chercher dans les plus secrets replis
de la fameuse mine quelque second lingot ravisseur d'eau.
Il avait un jour exposé son plan à l'archéologue Derocquigny, prêt à
partir pour entreprendre une série de fouilles non loin du mont Elvend,
qui n'est autre que l'ancien Arouastou.
Enthousiasmé par l'idée, Derocquigny, une fois sur les lieux, creusa le
sol juste à l'endroit--nettement déterminé par Hérodote--d'où les gens
de Cyrus avaient extirpé leur bloc massif.
Après de longs et actifs sondages, l'archéologue trouva une lourde
pépite qui, donnant raison à Canterel, auquel il s'empressa de
l'expédier, attirait l'eau avec force.
Le maître, essayant de secouer vigoureusement le précieux spécimen au
sortir d'une bassine pleine, vit la masse d'eau captée se projeter au
loin en tous sens puis revenir fidèlement à l'or qui la subjuguait.
Des mouvements continuels et baroques étant nécessaires pour bien mettre
en relief les vertus attractives du curieux métal, Canterel tâchait de
faire exécuter à sa main les plus capricieux et fréquents sursauts.
Mais ses gestes, par leur côté conscient et volontaire, lui semblaient
inférieurs, sous le rapport de l'effet rendu, à l'agitation imprévue
qu'eût provoquée sans arrière-pensée quelque être ignorant du but
poursuivi.
Or toute personne, même bornée ou folle, eût, à un degré quelconque, agi
en connaissance de cause, et, d'avance, n'importe quelle machine, à
travail forcément invariable et précis, allait au rebours de ses désirs.
Seul un animal, vivant et incompréhensif à la fois, pouvait donner à la
manœuvre tout l'inattendu exigé.
Ayant reçu la pépite peu de temps après son retour de Marseille, au
moment de ses études sur les iriseaux, Canterel jugea que les folles
évolutions caudales de la femelle éprouvant ses œufs lui donneraient des
résultats inespérés, en portant jusqu'à l'anxiété les sentiments de ceux
qui guetteraient les cabrioles de l'eau.
Il fit transformer la pépite en une plaque spéciale qui, fixée sous le
dais naturel d'une iriselle, happa le contenu presque entier d'un
récipient d'eau placé dans sa zone d'appel au moment d'une sélection
d'œufs. L'étrange queue, trop puissante pour souffrir de sa double
surcharge, assaillit les coquilles en imprimant à la vague suspendue
au-dessous d'elle les effarants brimbalements fortuits ardemment
souhaités par le maître.
Séduit par cette scène rapide, Canterel nous en avait réservé pour
aujourd'hui une fidèle reprise.
* * * * *
Calme dans sa cage, l'iriselle couvait son œuf si posément que l'eau
accrochée bougeait à peine sous la plaque d'or.
*
* *
A deux mains Félicité saisit sur sa table une gerbe d'orties dont chaque
tige, comme celle d'une fleur montée, s'unissait par l'étreinte d'un fil
de fer en spires à une mince baguette la prolongeant.
La vieille femme, s'engageant à deviner nos caractères au moyen de ces
plantes, données pour magiques, tendit au poète Lelutour, l'un des plus
captivés de notre groupe, le bout libre des frêles badines,--qu'elle
tenait toutes ensemble par leur milieu, non sans les faire constamment
glisser les unes entre les autres avec une rare dextérité.
En ayant pris une suivant son choix, Lelutour, sur injonction de
Félicité, frappa sèchement, avec l'ortie fixée à l'opposite, le bras nu
de Luc, qui venait de s'approcher, la manche relevée.
La sibylle nous montra que les rougeurs promptes à paraître sur la peau
formaient, en petites majuscules inégales mais lisibles, cette figure:
HOCHE
COUARD.
Ensuite, par une sentencieuse tirade accusatrice, elle traita Lelutour
d'esprit paradoxal.
L'apophtegme tombait si juste qu'un rire unanime s'éleva, gagnant
Lelutour lui-même, conscient de son défaut.
Le poète en effet, sémillant causeur ennemi des clichés, passait pour
soutenir froidement, avec un charme plein d'imprévu, mille thèses
abracadabrantes.
Un mystère enveloppait l'apparition des lettres sur la peau, car
l'ortie, même vue de près, n'offrait rien d'anormal.
Sur nos instances, dictées par la pitié que nous inspirait Luc, en train
de se gratter nerveusement l'endroit meurtri, Canterel, du geste, arrêta
Félicité, disposée à poursuivre son enquête en présentant la gerbe à de
nouveaux amateurs, puis nous révéla le secret de la cuisante inscription
cutanée.
La sibylle, étudiant son public pendant ses premières manigances,
discernait vite, à l'attitude et aux reparties, le trait dominant de
chaque flâneur. Ses remarques faites, elle approchait la gerbe piquante
avec des remuements si habiles que certaine tige, élue par elle et munie
d'une ortie contenant en puissance un dire opportun, atteignait
infailliblement, telle qu'une _carte forcée_, la main du preneur.
Laissant libres différentes places formant des lettres majuscules
pareilles à celles des clichés typographiques, Félicité, préalablement,
avait badigeonné chaque ortie au pinceau avec une mystérieuse drogue
incolore, propre à ôter aux feuilles les propriétés envenimantes dues à
une sécrétion de leurs poils. Toutes fort plates grâce à un tri
soigneux, les plantes, pour le coup à porter, ne donnaient le choix
qu'entre deux côtés, préparés chacun de même. Fustigée, la peau de Luc,
subissant l'effet irritant des seuls endroits géométriquement épargnés
par l'enduit, offrait aux yeux, dans un bref délai, une rouge formule
incisive semblant conçue par le cerveau de l'inoffensif tortionnaire,
dont elle trahissait la mentalité.
Force indices de défauts et de qualités figuraient ainsi dans la gerbe.
Or on ne pouvait mieux symboliser le paradoxe qu'en entachant de
couardise la plus intangible gloire militaire de l'histoire.
Plusieurs traits déconcertants, lancés sur l'iriselle par Lelutour
imperturbable, avaient guidé Félicité pour la nomination mentale de
l'ortie fatidique.
*
* *
Rangeant sa gerbe, la sibylle sortit d'une étroite et haute boîte de
vieux cuir au couvercle absent un grand jeu de tarots--et posa l'un
d'eux à plat, le dos touchant la table. Avant peu une musique argentine
s'échappa de la carte, bien que nulle épaisseur anormale n'autorisât la
présence d'un mécanisme intérieur. Adagio incohérent, semblant dû au
caprice improvisateur de créatures vivantes, l'air, empreint d'une
bizarrerie exempte de toutes fautes harmoniques, se déroulait avec
mollesse.
Un second tarot, prenant place près du premier, engendra un motif plus
alerte. D'autres, mis successivement sur table, jouèrent tous leur
morceau discret aux sons purs et métalliques. Pareil à un orchestre
indépendant, chacun, une fois couché, attaquait tôt ou tard sa
symphonie, traînante ou vive, sombre ou joyeuse, dont l'imprévu, presque
hésitant, trahissait le faire personnel de sujets animés.
Jamais aucune infraction aux règles ne froissait l'oreille, déroutée
seulement par la multiplicité de ces ensembles divers, trop faibles au
reste pour provoquer par leur simultanéité un gênant charivari.
La flagrante localisation des sons mettait l'esprit en demeure
d'admettre, contre toute vraisemblance, l'emprisonnement dans chaque
tarot d'un appareil musical miraculeusement plat.
Pendant que Félicité continuait son manège, étalant côte à côte au
hasard, la face principale en vue, l'_ermite_ et le _soleil_, la _lune_
et le _diable_, le _bateleur_ et le _jugement_, la _papesse_ et la _roue
de fortune_, Canterel ouvrait, après l'avoir prise sur la table non loin
d'une spatule d'ivoire, certaine boîte ronde en métal, pleine d'une
poudre blanche qu'il nous donna pour la reproduction fidèle d'un des
fameux _placets_ de Paracelse, préparations imaginées pour obtenir par
sécrétion des sortes de remèdes opothérapiques.
La spatule lui servit à prélever dans la boîte puis à étendre en couche
légère sur l'avant-bras de la négresse Siléis une dose de poudre qui
recouvrit une importante surface de peau.
Puis le maître attendit l'effet de sa médication externe, pendant que
Luc ramassait une gaine de serge noire, contenant un grand objet plat
jusqu'alors debout sur le sol contre un des pieds de la table.
Les tarots, exhalant à l'envi force notes cristallines et charmeuses,
donnaient un ample concert hétéroclite, tous abattus maintenant par
Félicité, qui, tendant l'oreille pour comparer le talent de chacun,
entreprit d'éliminer ceux dont le rythme trahissait de l'apathie,--les
réduisant brusquement au silence par la simple action de les remettre
debout dans sa main. Bientôt les plus délurés seuls restèrent
actifs--puis, ramassés un par un à leur tour, laissèrent la place
entière à la _maison-Dieu_, tarot dont l'_allegro vivace_ primait tout
par son brio joyeux.
Douée d'une étrange puissance de pénétration, la poudre s'insinuait
rapidement dans la peau de la Soudanaise. Quand le dernier grain fut
absorbé, Canterel fit un signe à Félicité, qui, penchée vers la table,
chanta tout près de la _maison-Dieu_ un tendre motif mélancolique.
Interrompant aussitôt son allégro, le tarot, délaissant toute
combinaison harmonique, joua sans faute en pleine sonorité, à la fois
dans l'aigu et dans le grave à deux octaves d'intervalle, l'air qu'on
lui soufflait,--lente mélodie plaintive qui, empreinte d'un grand charme
nostalgique, pouvait se noter ainsi:
[Musique: Andante con grande espressione]
Dès les premières notes, huit cercles lumineux vert émeraude, plus
petits que des bagues, étaient apparus, horizontalement, au-dessus du
tarot, privé de tout lien visible avec eux. Sortes de minces halos
dominant de trois millimètres la surface coloriée, ils marquaient les
centres de huit pareils carrés imaginaires qui, allant deux par deux,
eussent servi à morceler symétriquement l'aire entière de la carte.
Indéfiniment Félicité répéta ses seize mesures, entraînant à sa suite
les mystérieux et dociles exécutants tapis dans le tarot. Les halos,
très intenses, engendraient un puissant éclairage vert; il semblait que
la mélodie même attisât sans cesse leur feu énigmatique allumé par elle
seule.
Luc, sur un mot brusque de Canterel, sortit du souple sac de serge un
tableau luxueusement encadré, qu'il offrit directement aux regards de
Siléis.
La lune éclairait splendidement la toile, signée _Vollon_ et frappante
de relief. Dans un décor africain, une jeune danseuse de race noire, en
train d'exécuter un pas tendant vers quelque monarque sauvage installé à
droite au milieu de ses principaux chefs, portait séparément en
périlleux équilibre au sommet de sa tête et sur le plat de ses mains
trois corbeilles simples, contenant chacune un lourd stock de fruits
indigènes disposés en pyramide élancée. Une grosse baie rouge, en
quittant par accident le monceau de la main gauche, terrifiait la
ballerine, vers qui fonçaient, l'arme au poing, deux exécuteurs nègres
au geste léthifère. L'œuvre entière avait une rare énergie, et
l'expression de frayeur donnée aux yeux de l'almée atteignait un suprême
degré d'intensité; mais les fruits surtout faisaient valoir les dons
spéciaux du créateur fameux de tant de natures mortes; ils sortaient de
la toile, et, à mi-chemin du sol, la baie fugitive était d'un pourpre
éblouissant.
Tout à coup, attirant nos regards par un sourd gémissement, Siléis subit
une terrible crise. Fixant assidûment sur le tableau ses yeux agrandis
par l'horreur, elle râlait d'épouvante, la respiration courte et le
visage convulsé. Canterel, épiant avec une joie visible ces symptômes
brusques, nous montra que, sous l'empire de l'effroi, la Soudanaise,
dont il soulevait le bras nu, avait très fortement la chair de poule.
Les mains à demi fermées, Félicité portait maintenant la _maison-Dieu_
bien à plat sur l'extrême bout de ses dix doigts, groupés et un peu
arrondis. Appliquée à rechanter sans trêve la même cantilène tout contre
le tarot musical, qui en continuel fortissimo la ressassait avec elle,
la vieille femme maintenait les halos dans leur étincelante vigueur.
Baissant la tête pour regarder par en dessous, non sans le tenir avec
ses deux mains horizontalement distantes, le bras de Siléis toujours
médusée au même point par le tableau, Canterel, au moyen d'une lente
descente, approcha d'un halo d'angle, jusqu'à effleurement, la portion
d'épiderme tout à l'heure cachée par la poudre blanche.
En observant à sa manière, nous vîmes se creuser dans la peau, sans
douleur apparente ni effusion de sang, une cavité profonde affectant la
forme d'un cône dont le brillant cercle vert eût constitué la base.
Bientôt, du sommet de cette forure, un globule rouge tomba sur la
_maison-Dieu_, salué par une triomphante exclamation de Canterel, qui
leva un peu le bras de la Soudanaise, pour l'abaisser derechef après un
léger déplacement horizontal. Au-dessus du même halo, une nouvelle
cavité béa, qui, faiblement distante de la première, déjà contractée à
demi, fournit à son tour un globule rouge. De nombreuses manœuvres
semblables se succédèrent prestement. Sans franchir les limites du champ
qu'avait recouvert le placet de Paracelse, le maître, fidèle à son
énigmatique stratagème, ouvrait, de-ci, de-là, des cavités dans la peau
de Siléis, procédant toujours, avec le bras noir maintenu sans cesse
parallèle au tarot, par montées ou descentes rigoureusement verticales.
Toutes identiques, les enfonçures coniques se refermaient doucement sans
laisser de trace, après avoir libéré chacune un globule rouge, qui
s'affalait sur la carte en passant par le centre exact du même halo
vert. Canterel agissait avec hâte, comme pour mettre à profit le fugace
phénomène de petite mort dû à la peur mortelle qu'inspirait encore à la
Soudanaise l'aspect du tableau de Vollon. Les globules, en tas allongé,
se réunissaient au milieu de la _maison-Dieu_, toujours aussi ardente à
lancer crânement aux échos, pendant que luisaient de plus belle ses huit
halos verts, le thème éternellement repris par Félicité.
Enfin Canterel marqua le terme de l'expérience en écartant, pour
l'abandonner aussitôt, le bras de Siléis, qui, ne voyant plus la toile
tragique, vivement rengainée par Luc, retrouva son calme au moment où
une attaque nerveuse paraissait imminente.
Comme Félicité avait soudain cessé de chanter, le tarot, désemparé,
cherchait vainement à poursuivre sans guide l'exécution de la cantilène.
Après d'infructueux efforts pour ressaisir le fil de la phrase musicale
entamée, il retomba dans son ancienne étrangeté symphonique, et les
halos s'éteignirent.
Canterel, marchant vers la rivière, nous pria de ne pas quitter un
instant des yeux, en vue d'un futur témoignage, l'ensemble des globules
rouges. Nous le suivîmes, entraînés par Félicité, qui, avec précaution,
tenait toujours horizontalement, sur le bout de ses dix doigts, la
_maison-Dieu_, vers laquelle convergeaient nos regards dociles.
Arrivés, au bout d'une cinquantaine de pas, devant les rochers de la
berge, nous dûmes, sur injonction du maître, constater chacun à tour de
rôle, pendant que les autres continuaient d'épier les globules,
l'absolue vacuité d'une petite excavation artificielle, qui, point
d'aboutissement d'une mèche d'amadou assez longue, était disposée en
trou de mine.
Penchant en bonne place, dans le sens voulu, la _maison-Dieu_ dès lors
silencieuse, Félicité laissa rouler tous les globules jusqu'au fond de
l'antre minuscule, et Canterel, après avoir mis le feu au bout libre de
la mèche, nous ramena prudemment, en nous annonçant une explosion
prochaine, jusqu'à la table récemment quittée.
Là, pendant la lente combustion de l'amadou, le maître, pour nous faire
prendre patience, nous mit au fait des événements suivants.
*
* *
Voyant un matin, dans une des belles rues de Marseille, une montre plate
exposée de profil derrière la vitre du grand horloger Frenkel,
l'inventive Félicité, stupéfiée par l'évidente présence d'un mécanisme
complexe dans un boîtier d'épaisseur nulle, avait voulu enrichir ses
séances d'un mystérieux attrait, basé sur une application outrancière du
procédé compresseur: une fois pourvus tous intérieurement d'un mince
appareil musical impossible à deviner, certains vieux tarots, dont elle
usait chaque jour, fourniraient à ses périodes prophétiques de précieux
éléments nouveaux, subordonnés à la nature et au rythme des airs.
Mais, pour qu'on pût l'attribuer, comme l'exigeait le but poursuivi, à
une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que,
partant d'elle-même pour éviter une manœuvre de ressort qu'éventeraient
vite des yeux forcément en éveil, la musique affectât une espèce
d'incohérence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea
que seules des créatures vivantes, enfermées dans la carte même, lui
donneraient, selon son vœu, un continuel imprévu dans l'exécution, joint
à une absolue spontanéité d'attaque.
Cinq étages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique
poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de
rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.
Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Félicité
s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.
Le vieillard lui remit plusieurs traités d'entomologie bien illustrés,
qu'elle put feuilleter à loisir.
Après diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'_émeraud_,
qui retint son attention par l'extrême platitude de son corps.
Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'émeraud, aphaniptère
parasite de la _pyrole calédonienne_, plante particulière au centre de
l'Écosse, était doué parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente
qui, ne le touchant en aucun point, créait plus haut que lui,
parallèlement à l'ensemble de son individu, une sorte de _halo_ vert.
Tant que durait le phénomène lumineux, l'insecte, blanc à l'état
naturel, se parait, grâce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance
émeraude qui justifiait son nom.
Séduite par l'idée de cette auréole, qui, apte sans doute à briller
malgré un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse
au-dessus de tel tarot, une matière à saisissantes conclusions
augurales, Félicité fixa son choix sur l'émeraud, dont la forme
répondait juste à ses vues.
Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand
centre son pourvoyeur de bouquins, Félicité, désemparée, eut recours à
lui pour se procurer ses insectes. Il écrivit à son correspondant
d'Édimbourg, qui, après d'obligeantes démarches, lui envoya six pots de
terre contenant chacun une pyrole calédonienne cueillie dans la vallée
du Tay et pourvue d'une colonie d'émerauds.
Pressenti par Félicité, qui, anxieuse, jugeait que maître en l'art de la
fine mécanique il pouvait seul réaliser le prodige rêvé, l'horloger
Frenkel, enthousiasmé, offrit son concours gratuit contre l'exclusive
propriété de l'idée, qu'il voulait ensuite exploiter lui-même.
Le marché fut conclu, et Frenkel, réclamant des émerauds pour guider son
travail, reçut une des six pyroles calédoniennes.
Étudiant les insectes des cinq autres plantes, Félicité vit apparaître
un soir le halo annoncé. Ardent cercle vert, il étincelait au-dessus
d'un aphaniptère, en l'accompagnant dans toute évolution. Peu à peu,
chaque émeraud se para d'une semblable auréole, dont le milieu dominait
sa tête. Il semblait qu'une cause unique eût provoqué cette illumination
générale.
Là sibylle, cachant sa lampe, admira le spectacle de ces ronds
éblouissants, qui, se croisant de divers côtés, produisaient un
éclairage discret, en transmettant leur propre nuance au corps blanc des
bestioles.
Quelques minutes plus tard, tous les nimbes s'éteignaient un à un.
* * * * *
Frenkel, avec succès, acheva, comme premier modèle, un rectangle
entièrement métallique d'épaisseur inappréciable, symétriquement divisé
en huit carrés pareils, qui, se suivant deux par deux, avaient tous un
émeraud installé à leur centre. Chaque patte, tendant à se mouvoir,
subissait l'étreinte d'une minuscule guêtre de métal, soudée à une
bielle actionnant un ensemble de roues couchées à plat dans le sens
général de l'objet. Finement dentés, moyeux et pourtours s'emboîtaient à
la file, contraignant chaque roue à gagner en vigueur ce qu'elle perdait
en vitesse; la première, mue directement par la bielle, tournait sans
peine grâce aux remuements de la patte en détresse, alors que, lente et
robuste, la dernière, avec une série de piquants plantés dans son moyeu,
poussait périodiquement l'extrémité d'une lamelle effilée qui, une fois
lâchée, vibrait en rendant un son pur. Individuellement pourvus de six
pattes donnant chacune sa note, les huit émerauds couvraient
chromatiquement à eux tous cette étendue comprenant quatre septièmes
majeures:
[Musique]
En outre, édifié avec le concours d'un harmoniste éclairé, un prodigieux
système frénateur de rouages inextricables, régentant les huit zones
séparément et dans leur ensemble, s'opposait à la production de toute
cacophonie sans exclure aucune combinaison rationnelle et analysable.
L'instrument rappelait en miniature le _componium_[5] du Conservatoire
de Bruxelles.
[5] Machine à composer.
D'avance réclamé par Félicité, intéressée à préserver ses séances de
toute musique anticipée venant des tarots debout dans leur boîte, un
infime poids mobile paralysait tous les organes de l'appareil au moindre
abandon de l'horizontalité.
Transformé en poche au moyen d'une lame mince qui fouilla toute son
épaisseur en s'immisçant par un des bords étroits, un tarot enferma
aisément le rectangle métallique, sans que son aspect se modifiât ni que
le côté servant de passage ébauchât le moindre bâillement.
Frenkel reproduisit son modèle, et bientôt les tarots, gaines
insoupçonnables, eurent tous leur plaque musicale, qui, nantie de huit
émerauds, entrait ou sortait sans efforts.
Les résultats artistiques, dans leur pureté inattaquable, avaient
l'imprévu souhaité; souvent, sans souci de l'obstacle, des halos
brillaient au-dessus de telle surface de carton, soulignant toujours par
leur présence, due manifestement à quelque intime volupté auditive des
exécutants, les meilleures périodes du concert.
Par les soins de Félicité, tous les insectes étaient réquisitionnés à
tour de rôle--puis relâchés dans les six plantes, où ils trouvaient
leurs éléments de vie.
La sibylle eut de grands succès avec ses tarots harmonieux, qu'elle
employait durant ses séances du soir, pour avoir l'appoint des nimbes
verts. Quel que fût le genre musical adopté par les émerauds, la vieille
femme, avec sa faconde, en extrayait d'ingénieux corollaires à telle
prédiction déjà fournie par la figure même de la carte. Quand les
auréoles survenaient, elle s'emparait avec avidité du nouveau thème
fertile subitement offert à sa verve prophétique.
Joint à l'aspect entièrement normal des tarots, le mystère de ces
symphonies spontanées et de ces flamboyantes couronnes aériennes
impressionnait les curieux, dont le nombre allait croissant.
* * * * *
Au cours de leurs improvisations, les émerauds, comme sous l'empire
d'une hantise, ébauchaient souvent, dans le ton de _fa_ majeur, en
s'efforçant vainement de la continuer, certaine mélodie caractéristique
remarquée par Félicité. Un touriste anglais, mêlé un soir à
l'attroupement habituel, entendit et reconnut--le premier tarot à peine
abattu--l'étrange motif tracassant, début d'une cantilène d'outre-Manche
qu'il chanta dès lors intégralement. Les émerauds, suivant sa voix pour
exécuter avec lui--simultanément dans le registre du soprano et dans
celui de la basse, à une distance de deux octaves--l'air tant de fois
cherché, créèrent des halos vifs, qui paraissaient trahir, par leur
intensité jamais atteinte encore, l'allégresse que procure une
suppression d'angoisse. Surpris d'être ainsi copié, l'Anglais, sans se
taire, pencha contre la carte son conduit auditif, pour mieux percevoir
les sons. Quand il se releva, Félicité, interdite, vit dans la peau de
son oreille et de sa joue huit cavités en entonnoir, qui, semblant
d'après leur disposition symétrique être le fait des halos, se
refermèrent, ignorées de lui, sans laisser aucune trace.
L'Anglais, questionné par la foule, donna l'air pour un chant populaire
écossais, intitulé: _The Blue-Bells of Scotland_[6].
[6] _Les Campanules d'Écosse._
Se rappelant que les émerauds provenaient de l'Écosse, Félicité, la
curiosité en éveil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain
à Bazire, en lui narrant toute l'aventure.
Sur sa prière, le bouquiniste adressa certain questionnaire spécial à
son compère d'Édimbourg, dont il reçut bientôt, joints à un exemplaire
demandé des _Campanules d'Écosse_, maints renseignements circonstanciés.
On avait cueilli, au bord même du Tay, les six pyroles calédoniennes en
un lieu plein de gras pâturages, à proximité d'un banc de pierre où
souvent un jeune pâtre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en
surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, _les
Campanules d'Écosse_--dans leur ton original de _fa_ majeur--revenaient
sans cesse, imprégnant les émerauds, qui, dotés plus tard d'un pouvoir
musical, s'étaient efforcés d'ébaucher le motif sommeillant dans leur
mémoire, jusqu'au jour où, grâce à un guide, ils avaient retrouvé
l'œuvre entière. La joie dénoncée alors par l'excessive accentuation de
chaque auréole devait s'attribuer à l'enivrante évocation fugitive de
leur froid climat natal, qui, dans une atmosphère nouvelle, trop douce
pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.
Hantée par le plus impressionnant détail de l'aventure du touriste
anglais, Félicité, chantant elle-même en _fa_ aux émerauds--prompts à le
jouer dès lors à sa suite dans le bas en même temps que dans le
haut--l'air des _Campanules d'Écosse_ appris par cœur, obtint à volonté
des halos aveuglants, qui creusaient mystérieusement sans douleur la
peau de ses mains exposées au-dessus d'eux. Le ton original était
favorable à l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit
émerauds d'un même tarot d'être tous militants.
A ses séances, entonnant la mélodie sous forme d'incantation, elle
utilisait pour ses prophéties, outre la vigueur lumineuse des nimbes,
l'énigmatique et passagère apparition de ses cavités manuelles,
vaticinant d'après leur profondeur ou leur façon de se refermer.
Seuls les halos provoqués par l'exécution des _Campanules d'Écosse_,
pour lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide,
avaient la force d'entamer un épiderme.
* * * * *
Intrigué par la présence même des nimbes et surtout par leur secrète
faculté perforatrice, Canterel se promit d'étudier de près les émerauds,
qui, mentionnés brièvement dans les livres, avaient échappé jusqu'alors
aux sérieuses investigations des naturalistes.
Un soir, examinant un halo à travers une sorte de loupe d'horloger fixée
à son orbite,--pendant que, pour lui seul, Félicité, de sa vieille voix,
soufflait efficacement _les Campanules d'Écosse_ aux huit émerauds d'un
rectangle musical dégainé,--il découvrit, tournant rapidement en sens
contraires, deux cônes lumineux presque inexistants, qui, joints par
leurs bases, se tenaient debout en équilibre,--une pointe sur la tête
d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cône inférieur était
uniformément bleu, le plus haut entièrement jaune.
Engendrée sans dégradation par les deux cercles se frôlant à rebours et
douée de sa riche nuance verte par l'amalgame du jaune et du bleu,
l'auréole, qui, mince et définie, restait fixe vu la neutralisation des
deux mouvements, contrastait par son éclat superbe avec la faiblesse des
cônes, totalement absents pour l'œil nu.
Prenant un émeraud mort pour le disséquer, Canterel trouva dans la tête,
debout aussi et base contre base, deux imperceptibles cônes blancs en
matière sèche et dure, adhérant par leurs pointes respectives aux deux
pôles d'un minuscule réduit sphérique, dans le haut duquel son scalpel
venait d'ouvrir une fenêtre latérale.
Le maître, devinant tout, lança en place voulue un fort courant
électrique, et les cônes blancs, suivant ses prévisions, pivotèrent en
sens opposés. En même temps, un halo d'ardeur moyenne se forma juste
au-dessus d'eux, provenant de deux cônes radiants que la loupe révéla.
L'énigme, dès lors, était résolue. Sous l'empire d'un contentement
momentané, les émerauds, par l'effet de quelque subtile innervation,
élançaient les cônes blancs, qui aussitôt projetaient en l'air, non sans
l'amplifier fortement, une rayonnante image d'eux-mêmes. C'était grâce à
une certaine grosseur débordante de l'aérienne substance brillante que
les deux bases factices se frôlaient,--celles des cônes réels demeurant
seulement proches voisines.
Pour Canterel, l'apparition des halos, tout en servant à manifester, à
la manière du ronron des chats, un bien-être quelconque, devait avoir en
principe, comme la phosphorescence des vers luisants, une signification
amoureuse et constituer une sorte d'appel en vue de l'accouplement.
Le maître poussa plus loin ses investigations anatomiques. La pointe de
chaque cône réel, franchissant une ouverture du réduit sphérique, tenait
au centre d'un libre petit disque blanc extérieur, parallèle au plan du
halo et enceint d'une haie circulaire de filaments nerveux qui, courtes
ramifications d'une seule fibre, déterminaient, au moyen de leur
influence magnétique, un mouvement giratoire rappelant, par son origine,
celui des moteurs électriques. Le disque, dès qu'il tournait,
transmettait son élan au cône, qui ne faisait qu'un avec lui.
Rayant avec intention--l'orbite toujours garnie--le cône inférieur à
l'aide d'une pointe d'acier, Canterel, comme il s'y attendait, vit
briller au-dessus de l'émeraud mort une raie bleue photogène, pareille,
en plus grand, à la brusque éraflure. Éprouvé de même, le cône supérieur
donna plus haut, en jaune, un résultat identique.
Traçant alors des stries en sens divers, le maître obtint subitement
sous forme de minces clartés dans l'espace--en bleu ou en jaune suivant
le cône attaqué--des reproductions de tous ses primitifs dessins,
exactes dans leur augmentation.
Confirmant d'intimes conjectures, ces apparitions linéaires lui
montrèrent comment les cônes, livrant en pleine rotation leur surface
entière au frottement de l'air enfermé dans le réduit sphérique,
engendraient lumineusement leurs doubles nets et complets, prompts à
s'éteindre au premier temps de repos.
Attribuant à quelque différence de matière le contraste des deux nuances
enfantées, Canterel, avec un fin pinceau, déposa une goutte de certaine
préparation sur chaque cône--et eut en effet deux réactions chimiques
dissemblables.
* * * * *
Chaque émeraud, mis droit ou obliquement, de côté ou à l'envers, portait
toujours son halo de même, comme une auréole parant le sommet de sa
tête,--les deux doubles cônes semblant se mouvoir autour d'un seul long
pivot idéal.
Le maître, cherchant la cause de cette constance dans l'orientation
relative de la figure phosphorescente, perçut un léger écart de tons
différenciant les deux hémisphères du réduit, faits de deux substances
blanches distinctes. Il les sépara au moyen de son scalpel puis en
arracha les cônes et les nerfs, possédant, dès lors, deux calottes
finement percées aux pôles, dont l'une montrait toujours la délicate
fenêtre pratiquée en vue des précédentes observations.
Promenant tour à tour les deux légers objets à travers les cônes de
lumière créés, aux sons des _Campanules d'Écosse_, par un émeraud
vivant, Canterel, à l'aide de sa loupe, vit que, doué d'une transparence
particulière dont jouissaient d'ailleurs maints autres corps déjà
essayés, l'hémisphère supérieur ne troublait en rien la figure, aussi
insoucieusement immuable qu'un rais de soleil où l'on agite une lame de
verre. Par contre, l'hémisphère inférieur portait le désarroi partout,
obstacle infranchissable contre lequel butaient pêle-mêle les atomes
lumineux, qui trouvaient là non pas seulement l'étanchéité parfaite mais
l'antipathie et le refoulement. Ainsi s'expliquait comment, jouant dans
la tête de l'insecte un rôle de réflecteur, la moitié basse du réduit
sphérique, légèrement douée au reste d'une courbure spéciale très
amplificatrice, dardait sans cesse loin d'elle l'ensemble de la figure
brillante.
* * * * *
Les divulgations du verre grossissant mettaient en relief la raison,
mystérieuse pour l'œil nu, de l'apparition des cavités dermiques: rendu
perforant par la giration, le cône aérien supérieur enfonçait sa pointe
dans un pore, qu'il distendait impérieusement.
Étonné d'abord qu'une simple luminosité impalpable eût la force
d'entamer une peau, Canterel se souvint qu'en Amérique, suivant de
sérieux témoignages, certain fétu de paille, doué par un terrible
ouragan d'un vif mouvement de rotation, s'était de lui-même fiché
profondément dans le bois d'un poteau télégraphique.
Un rapide tournoiement pouvait donc permettre à un corps fragile de
vaincre plus dur que lui, et le fait, dans le cas présent, frappait
d'autant plus qu'en l'effleurant de côté la peau, comme une foule
d'autres substances, demeurait transparente à la luminosité.
Constatant que les cavités ne saignaient jamais grâce à la délicatesse
inimitable du procédé perforateur, Canterel évoqua soudain une
particularité touchant les célèbres _placets_ de l'alchimiste Paracelse,
qu'il regardait avec admiration, charlatanisme à part, comme l'un des
plus puissants esprits du XVIe siècle.
La théorie des placets, si proche, malgré sa grossière base
métaphysique, des modernes thèses scientifiques sur les vaccins et
l'opothérapie, lui apparaissait surtout comme un génial aperçu
prodigieusement précurseur.
Paracelse considérait chaque composant du corps humain comme une
individualité pensante, qui, ayant en propre une âme observatrice lui
permettant de se connaître mieux que quiconque, savait, en cas de
maladie, quel remède pouvait la guérir, n'attendant, pour faire des
révélations sans prix, que des questions habilement posées par un
pénétrant médecin bornant sagement là son vrai rôle.
Partant de cette idée, l'alchimiste avait élaboré, sous le nom de
«placets», un certain nombre de poudres blanches, douées de différents
effets définis.
Chacune, chargée d'une mission interrogative, agissait spécialement sur
tel organe, prompt à sécréter alors une substance inconnue qui, facile à
recueillir, constituait, sous forme de réponse, le remède réclamé.
L'appellation, prise dans le sens latin strict «Plaise à...», trahissait
à elle seule l'essence métaphysique de la conception. C'était en humble
solliciteur que Paracelse, avec conviction, s'adressait aux organes,
envisagés comme de mystérieuses puissances voulant être amadouées.
Tel placet influençait le foie, qui, dès lors, versait dans le sang, où
l'on pouvait s'en emparer, une substance apte à vaincre les troubles
hépatiques; tel autre incitait l'estomac à livrer, par la même voie, une
drogue efficace contre toute dyspepsie; un troisième adjurait le cœur de
fournir l'essence souveraine à donner aux cardiaques.
Exhorté de la sorte par son placet particulier, chaque élément corporel
d'un sujet sain fabriquait certain ingrédient, que Paracelse captait
pour l'administrer aux malades.
Exceptionnellement, au lieu de s'avaler, plusieurs placets jouissaient
d'un mode d'application direct. C'est ainsi qu'étendue sur l'œil même,
tenu pour une personnalité sagace, une des poudres-suppliques procurait,
en flux lacrymal, un collyre universel--et qu'une autre, en recouvrant
la peau, entité clairvoyante, suscitait par suppuration un baume radical
pour toute affection cutanée.
En fait, cette méthode ne portait sûrement aucun fruit, vu les
spéculations toutes dogmatiques de Paracelse, qui, de bonne foi, pensait
consulter de sages intelligences et récolter leurs instructions. Nulle
vertu curative ne pouvait échoir aux sécrétions provoquées par les
fameuses poudres,--inoffensifs excitants, effectivement topiques, dont
les formules nous sont parvenues. Malgré sa stérilité, l'idée offrait un
suprême intérêt en tant qu'avant-courrière du système qui, plus tard,
avec Jenner puis avec Pasteur, devait révolutionner la thérapeutique.
Paracelse, d'après Comte, eût représenté l'époque théologique du
principe des vaccins, arrivé dans la suite, après une insensible
transition métaphysique, à sa période positive.
L'assurance, studieusement acquise, que le mot «placet», au XVIe siècle
déjà, servait à désigner une requête confirma, pour Canterel, la
croyance de Paracelse au libre arbitre des souveraines puissances qu'il
implorait.
* * * * *
Or, dans son _De vero medici mandato_, volumineuse monographie de ses
placets, Paracelse, entre cent exemples, cite ce fait marquant.
Spécialement intéressé, au seul point de vue dialectal, par une tribu
nègre de l'Ouest-Africain, l'explorateur Lethias, ami de l'alchimiste,
en avait ramené, sous le nom de Milnéo, le plus intelligent sujet, qui,
apte à lui permettre de continuer à domicile des études idiomatiques
entamées sur place, ne s'était résigné à le suivre que sous condition de
s'adjoindre sa compagne noire Docenn.
Depuis longtemps, Milnéo souffrait de certaine dermatose endémique dans
sa contrée natale. Revenu en Europe, Lethias, en vue d'un traitement,
conduisit son protégé à Paracelse, qui, strictement esclave de sa
doctrine, estima qu'une peau nègre ne pouvait guérir que sous l'action
d'un remède livré par une de ses pareilles.
Il appliqua sur le bras de Docenn, toute désignée pour l'expérience en
tant qu'issue de la même tribu que Milnéo, une dose du placet _ad hoc_.
Bientôt commença une suppuration dont le coloris inusité justifia le
choix d'un sujet de race noire en dénotant une réaction autre que celle
des peaux européennes. Dans l'humeur, Paracelse remarqua pour la
première fois des globules rouges qui, soumis à l'analyse, lui donnèrent
principalement, à sa grande surprise, «charbon, soufre et salpêtre»,
éléments de la poudre à canon, telle que Roger Bacon l'avait inventée
trois siècles avant. Mais, détrempés par la sécrétion qui les avait
amenés, les minuscules grains restèrent privés de tout pouvoir détonant,
même après diverses tentatives de dessiccation.
Estimant que l'obtention d'une retentissante explosion donnerait un vif
relief à sa découverte, dont l'imprévu l'enorgueillissait, l'alchimiste
voulut savoir si la formation du pulvérin précédait la venue du
suintement humidifiant. Une conclusion affirmative s'imposa quand, au
cours d'une nouvelle expérience, il recueillit plusieurs globules
vierges de toute humeur, en fouillant avec de délicats instruments
d'acier, peu après la pose du placet, la peau de Docenn, qui, dure au
mal, se laissa faire sans plaintes. Mais ce mode d'extirpation
entraînait une effusion de sang dont Paracelse, malgré d'infinies
précautions, ne put jamais garantir les globules, dès lors inondés et
perdus.
Entre temps, l'alchimiste, employant l'humeur comme calmant telle que la
fournissait la peau sollicitée, avait guéri Milnéo,--dont le mal
évidemment s'était apaisé de lui-même.
* * * * *
Méditant l'anecdote, Canterel avait composé le placet en cause, dont la
formule, prise dans la monographie, indiquait à doses précises, comme
substances fondamentales: hydrate de sodium, anhydride arsénieux,
chlorure d'ammonium, silicate de calcium et nitrate de potassium.
Par curiosité il l'étendit sur la peau d'un noir--et trouva, dans la
suppuration prévue, maints globules donnant essentiellement, à
l'analyse, les trois substances nommées par l'alchimiste.
Songeant que l'organisme humain recèle du carbone et du soufre, le
maître comprit vite le phénomène.
Éléments du placet, qui riche en nitrate de potassium fournissait
directement le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux,
extrêmement avides l'un de carbone, l'autre de soufre, captaient les
parcelles de ces deux corps éparses dans le derme.
Or le pigment spécial qui colore les peaux nègres, doué de nombreuses
affinités chimiques, attire sept corps divers, dont l'hydrate de sodium,
l'anhydride arsénieux et le nitrate de potassium. Subjugués par lui en
même temps que le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux
apportaient leur récente réserve de carbone et de soufre,--et de ces
accointances fortuites naissaient les globules, grâce à quelque interne
mouvement pétrisseur de la peau en travail préparant sa suppuration.
Le rôle capital que jouait le pigment expliquait l'absence, vérifiée par
Canterel, de tout globule mystérieux dans les réactions analogues des
sujets de race blanche.
Trouvant, lui aussi, un intérêt puissant à faire exploser un pulvérin de
pareille provenance, le maître, employant à son tour de fins outils
d'acier, se buta, comme Paracelse, à l'impossibilité d'aller
prématurément chercher fort avant dans la peau, sans les tremper d'un
sang dû à d'inévitables coupures, les globules sensationnels,--mouillés
irrémédiablement quand on les recueillait dans l'humeur.
Or voici que l'appareil lumineux des émerauds, par sa façon délicate
d'explorer le derme sans ruptures de vaisseaux, pouvait lui permettre
d'atteindre son but.
La peau d'un noir, après application du placet habituel, fut attaquée un
soir, avant toute suppuration, par huit invisibles pointes lumineuses,
aux sons des _Campanules d'Écosse_ doublement exécutées par un rectangle
à musique sous la conduite vocale de Félicité, qui employait ainsi, à la
demande de Canterel, le seul moyen d'obtenir des émerauds une
irradiation intensément perforatrice.
Mais le maître, sa loupe dans l'orbite, vit les cônes éthérés, exempts
de trouble, traverser la peau sans l'ouvrir, comme des rayons errant
dans du verre. Notoirement moins souple que le nôtre, l'épiderme nègre
offrait des pores trop résistants à l'aérienne pointe pivotante, qui dès
lors agissait comme avec toute matière transparente à son élément.
D'autres sujets noirs, hommes ou femmes, fournirent les mêmes résultats
négatifs.
Refusant de s'avouer vaincu, le maître espéra que, dilatés par le
phénomène d'horripilation,--dit _chair de poule_ ou _petite mort_,--les
pores deviendraient pénétrables.
Le froid n'ayant pu suffire, Canterel voulut mettre à l'épreuve les
effets de quelque vive terreur,--qu'il n'essaya pas d'inspirer à des
noirs dès longtemps transplantés en Europe et trop confiants en nos
lois, prohibitives de toutes violences.
Il se rappela une profonde impression personnelle ressentie, lors d'une
récente exposition des œuvres de Vollon, devant la fameuse _Danseuse aux
fruits_, considérée comme le chef-d'œuvre du grand peintre. Le catalogue
formulait ainsi l'argument, inspiré par une coutume soudanaise:
«Chaque année, à Kouka, suivant une tradition quasi religieuse, quand
les arbres nourriciers laissent ployer leurs branches surchargées, une
première sélection de fruits, apportée par une danseuse, doit, à l'issue
d'un pas difficultueux, être solennellement déposée en offrande aux
pieds du souverain entouré de sa cour; si un seul fruit tombe durant la
danse, la ballerine est mise à mort sur-le-champ, et une autre,
qu'attend la même peine capitale en cas de brusque déficit analogue,
recommence la figure. Selon une croyance superstitieuse qui explique une
telle rigueur, si ce premier lot n'est pas remis intact au souverain, un
passage de sauterelles ne peut manquer de détruire le restant de la
récolte, non sans ravager en même temps toutes les cultures; or la chute
d'un des fruits présentés constitue de suite une menace qui, se
rapportant au fléau dévastateur, exige, pour être conjurée, le trépas
immédiat de la délinquante. Dans l'effroi continuel qu'inspire en ces
pays la fréquente famine due aux sauterelles, on n'hésite pas à immoler
quelques danseuses, croyant sauver ainsi des vies par milliers. Exigeant
forcément un suprême luxe, l'offrande au souverain comporte toujours un
grand nombre de fruits, échafaudés en hautes pyramides dans trois
corbeilles primitives, que l'almée, durant sa danse complexe et assez
vive, tient en menaçant équilibre au faîte de son chef et sur la face
charnue de ses mains bien déployées. Ces conditions rendant le problème
ardu, plusieurs victimes, souvent, sont sacrifiées sur l'heure pour
allégement accidentel de leur charge, avant qu'une ait enfin la chance
d'atteindre victorieusement le but. Aussi la plus cruelle frayeur
étreint-elle les malheureuses pendant l'accomplissement de leur tâche.»
Joignant à son célèbre don de traiter prodigieusement les fruits une
maîtrise incontestée dans l'exécution de ses personnages, Vollon avait
trouvé là, pour son genre, un merveilleux sujet. Assez avisé pour
adopter, de préférence à tout autre, le moment tragique où s'échappait
un fruit,--non sans choisir pour jouer le rôle de ce dernier une grosse
baie rouge attirante,--il avait imprégné d'une dramatique épouvante les
traits de son héroïne, qui, voyant fondre sur elle deux exécuteurs prêts
à frapper, gardait encore ses pieds gracieux croisés par un pas
chorégraphique,--nettement orienté vers le souverain, assis à droite
parmi ses dignitaires. Les fruits des trois corbeilles instables avaient
un miraculeux relief, et la pourpre de la baie fatale rutilait; tous les
noirs personnages _vivaient_,--et l'ensemble, stupéfiant de vérité,
forçait l'admiration des moins connaisseurs. Canterel avait longuement
contemplé l'illustre toile, étonné de voir certaines superstitions
s'éterniser en dépit de tout chez les peuplades primitives. Souvent, en
effet, les sauterelles, survenant malgré le plein succès de la danse,
auraient dû détruire le credo,--qui pourtant subsistait, comme par
exemple la foi en l'immédiat pouvoir des faiseurs de pluie, dont les
pratiques ne donnent assurément que de bien rares résultats, d'ailleurs
fortuits.
Le maître songeait maintenant qu'à la vue d'une telle œuvre, appelée à
frapper spécialement un œil barbare ignorant tout artifice pictural,
quelque Soudanaise sortie victorieuse, après mille angoisses, de la
terrible épreuve annuelle ressentirait, par contre-coup, un effroi
subit, capable de provoquer à la seconde opportune un violent phénomène
d'horripilation.
Jugeant toute reproduction insuffisante, Canterel s'enquit de
l'original, en vente chez un grand marchand qui, moyennant arrangement,
lui en assura pour une imprécise date à venir la possession momentanée.
Par une correspondance explicite échangée avec le consul de France au
Bornou, il apprit l'existence de la danseuse Siléis, qui, ayant cinq ans
de suite mené à bien l'effrayant tour de force, non sans transes chaque
fois grandissantes, était, la sixième fois, tombée, au moment de
commencer, en de telles convulsions qu'on avait dû l'exempter à jamais
du pas comminatoire; depuis lors, impressionnable à l'excès, Siléis
évitait par un détour--n'en pouvant supporter même la vue, trop infestée
pour elle de torturants souvenirs--le lieu réservé à la danse des
fruits.
Muni par Canterel d'instructions pressantes jointes à un crédit
illimité, le consul, taisant par ordre tout renseignement déflorateur
pouvant nuire à l'intensité future du choc mental attendu, décida
Siléis, alléchée par une forte prime, à partir vers _Locus Solus_, sous
l'égide obligeante d'un trafiquant de coton prêt à quitter le Bornou
pour Paris.
Après l'arrivée de Siléis, le maître, en vue d'un captivant
procès-verbal à signatures nombreuses, se promit d'illustrer de son
mieux l'expérience, qui, basée sur un effet non renouvelable de surprise
et d'illusion, serait forcément unique. Il importait que le pulvérin,
pour agir de manière frappante, fît sauter quelque fragment de rocher,
après s'être immiscé devant témoins, sans préparation intermédiaire
dispensatrice de pouvoir explosif, du tréfonds de la peau noire jusqu'au
trou de mine.
Comptant sur nos attestations et paraphes, Canterel, adoptant les abords
d'une rivière aux berges rocheuses, prépara tout pour la fin d'une
séance que nous donnerait Félicité,--chargée de choisir au moment voulu,
entre divers tarots, celui dont les émerauds, par l'entrain de leur
musique spontanée, lui sembleraient le plus dispos; nu, un rectangle
musical n'eût pas commodément recueilli les globules. A Luc devait
échoir la tâche de dévoiler brusquement, sur un ordre, le tableau de
Vollon.
*
* *
Depuis un moment, voyant que la mèche tirait à sa fin, Canterel avait
accéléré son débit. Quand il se tut, le feu gagnait déjà l'intérieur du
trou de mine.
Après une anxieuse attente, l'explosion espérée se produisit, forte et
bruyante, disloquant le rocher, dont les éclats, lancés en tous sens,
proclamèrent la réussite de l'expérience, pleinement concluante.
Le maître, avec une écritoire fournie par Félicité, rédigea sur une
large feuille un strict et rapide procès-verbal de l'événement, en
appuyant sur l'irréfutable identité des globules, transportés
directement sous nos yeux, sans substitution ni apprêt chimique, du fond
de la peau béante jusqu'à l'excavation rocheuse. Tous nous signâmes sur
sa demande.
Offert à notre attention par Canterel, le bras de Siléis, réagissant au
placet, commençait à sécréter le pseudo-remède pour maladies cutanées.