Le petit Luc venait de naître, au début de l'été, dans une des plus
riantes villas qui bordent le lac de Côme.
Et Pauline, encore couchée, se trouvait par un certain après-midi tout
étincelant de soleil, assez contente. Elle ne contemplait pas sans
plaisir les flots de dentelles admirables dont on l'avait parée comme
une relique. Quelque sensualité la flattait à tourner sa tête
languissante sur un oreiller qu'une princesse de Golconde eût à peine
osé froisser. Rien qu'à voir le berceau du petit, d'ailleurs, on se fût
cru déjà dans un monde enchanté, dans un palais de féerie. Des musiques
lointaines et tous les parfums d'Italie entrant par la fenêtre ouverte
achevaient presque l'illusion.
Sylvie, qui ne jouait plus à Paris, la saison théâtrale ayant pris fin,
était venue s'installer près de sa belle-fille dans ce pavillon de
marbre, dont les jardins s'étendaient jusqu'à l'eau du lac.
De son lit, Pauline apercevait plusieurs arbres qui semblaient en extase
dans la clarté. Et très doucement, elle se laissait un peu aller,
écoutant avec un léger battement de coeur le bruit presque imperceptible
du bambin qui dormait là, tout contre, dans le somptueux berceau.
Mais croyez-vous cependant qu'elle soit apaisée, que son démon secret ne
la tourmente plus, que c'en soit fait de toutes ses rancoeurs, de toute
son envie? Non pas! Le premier cri même de son fils n'a point chassé de
sa mémoire le bruit des applaudissements dont, voici quelques mois, elle
endura le supplice, ni le souvenir torturant de la foule debout, qui
acclamait Sylvie. Pauline avait subi cette longue, cette angoissante
soirée de première; Pauline avait suffoqué de douleur et d'admiration au
triomphe public de sa chère rivale. Puis, presque tout de suite après,
il lui avait fallu s'aller cacher, seule, sur cette rive du lac de Côme.
Mais encore aujourd'hui, elle n'a rien oublié, si bien qu'en embrassant
un matin Sylvie, dans l'émotion profonde qui les étreignit toutes deux
devant le berceau où l'on venait de poser le petit Luc: «Ecoute, murmura
faiblement la jeune mère, écoute: je veux entrer... moi aussi... au
théâtre... Promets-moi ton appui et tes leçons. Si!... je le veux. Ce
sera mon cadeau de relevailles. Promets-moi...»
Sylvie avait promis. Ceci, pensait-elle, s'arrangerait comme le reste!
L'extraordinaire actrice se croyait maintenant presque tout à fait
surhumaine, presque tout à fait fée. Elle avait de nouveau fait délirer
Paris. Son succès avait dépassé toutes les bornes connues. Et c'était
seulement après quatre mois d'une ivresse continuelle qu'elle avait
enfin pu se sauver juste à temps pour s'en venir bercer ici son
petit-fils.
Faut-il ajouter que déjà Ambroise Drayfus lui avait présenté pour la
rentrée, humblement, presque avec des excuses, un rôle composé sur
mesure par le meilleur artiste de l'année?
Quant à Paqueret... Eh bien, mais justement, Pauline l'attendait: il
s'arrachait pour quelques jours à la _Race Pure_ et au _Pneu_ afin de
faire connaissance avec son nouveau filleul.
Et ce fut tout souriant qu'il arriva, le fol Amédée, et qu'il entra dans
la chambre en compagnie de Sylvie. Puis, dès qu'on lui eut montré Luc,
dès qu'on lui eut mis ce marmot sur les bras, voilà que notre
extravagant se trouva tout à coup la gorge serrée et les yeux troubles.
Il lui semblait qu'il fût soudain, lui aussi, devenu grand-père. Une
tendresse immense avec un enthousiasme subit pour ce beau petit gars
s'emparèrent de lui:
«--Pauline! s'écria-t-il, il est superbe, ton fils! Quand il aura douze
ans, tu me le confieras. Je m'en charge. J'en ferai un athlète, j'en
ferai un héros. Je l'élèverai, tu verras, je le lancerai, il deviendra
le premier homme de France! Je...»
Etc. etc...