IV

Marc ne tolère plus que la compagnie de sa s½ur Marguerite...

Marc est étendu sur sa chaise longue, dans la chambre qu'on a mise à sa

disposition au lycée François Ier. Il a pu de sa fenêtre voir tomber,

depuis deux mois, les dernières feuilles des arbres; et le meilleur

moment de ses journées est encore celui où, pendant la récréation, les

jeunes lycéens lui donnent le spectacle quotidien d'une partie de

foot-ball, ah, bien mal ordonnée, mais enfin consciencieuse. Alors, Marc

suit et s'amuse un peu: il voudrait diriger ces petits. Puis, à la

cloche, tout se tait, la cour devient déserte. L'infirme retombe dans sa

lourde tristesse.

L'infirme!... Car il sait, maintenant: il a interrogé, d'homme à homme,

le chirurgien.

Cependant, c'est fête aujourd'hui: le docteur a décidé que son malade

pourrait dans trois jours faire quelques pas, descendre l'escalier,

porté à bras, mettre le nez dehors. Aussi doit-on venir tout à l'heure

lui prendre mesure pour une canne et une béquille, une jolie béquille.

Marc attend le marchand de béquilles.

Pendant ces deux longs mois de martyre, son beau visage, devenu blême, a

tristement maigri: les yeux s'y sont enfoncés, les épaules remontent, la

tête penche, la bouche désespérée s'est distendue. Il parle presque bas.

«--Marguerite... Qu'est-ce que papa a dit hier soir à dîner, quand il a

appris la nouvelle?

--Dame! tu sais comme il est. Il s'est répandu en considérations, et a

déclaré que tu aurais bien pu différer encore pour rendre sa parole à

mademoiselle Levaître. Que celle-ci s'était beaucoup hâtée d'accepter sa

liberté; qu'il n'aurait pas cru que cela dût se passer si simplement...

--Assez. Hector a-t-il apporté la valise que j'avais demandée?

--Oui. Elle est dans l'antichambre. Veux-tu que j'aille te la chercher?

--Tu serais gentille... Mais sonne plutôt: elle doit être lourde, cette

valise.

--Ma foi, c'est vrai. Elle contient donc tout ton appartement?

--Bah, ce sont des bibelots et des revues qui étaient restés chez moi et

qui me manquaient. Quand on est impotent, on devient maniaque.»

Hector, mandé, s'en fut quérir la valise.

«--Mets-la ici, à ma portée. Tu as la clef? Donne-la.

--Voilà, monsieur.

--Bien. Je n'ai plus besoin de toi. Tu ne viendras que si je t'appelle.»

Hector parti, un silence léger se fit. Puis: «Marguerite, demanda Marc,

te rappelles-tu exactement à combien de jours remonte la dernière visite

de ces dames?

--Mais... à six jours, il me semble. Oui, six jours.

--L'autre semaine, elles n'étaient restées que cinq jours sans venir,

n'est-ce pas?

--Mon Dieu... oui, peut-être.

--Et la semaine d'avant, trois seulement?

--Je ne me rappelle plus.

--Si, si....» Et Marc ajouta tout bas: «Pendant le premier mois, elles

montèrent quotidiennement. Puis elles ont manqué une fois, puis ne

vinrent que tous les deux jours, puis...»

A cet instant, un pas résonna dans le corridor. C'était M. Thierry qui

voulait voir son fils.

Le proviseur Thierry coulait des jours plus heureux depuis l'accident.

Car on n'avait nullement tenu rigueur au jeune homme, dans sa famille,

de s'être brisé le col du fémur. Au contraire: il allait se trouver

estropié maintenant, et par conséquent reprendre une vie régulière, sans

s'amuser davantage à remporter des championnats de boxe et à épouser des

jeunes filles millionnaires avec lesquelles on était au plus mal. On lui

taillerait une petite place honorable sur le budget de l'Etat. Il aurait

un peu à travailler, il ne commettrait plus d'excentricités; et tous ces

bienfaits pour une infirmité qui n'était point dégoûtante. C'était

donné.

«--Eh bien, mon grand, cela va mieux? Ainsi, c'est pour après-demain,

cette sortie? Je me promets une grosse émotion à te voir faire dans la

cour tes premiers pas.

--Une émotion... agréable?

--En doutes-tu?

--Tu sais que j'aurai des béquilles, et qu'ensuite je boiterai?

--Pour un temps, pour un temps... Et puis, Marc, il ne suffit tout de

même point de se trouver en équilibre sur ses deux jambes pour être

heureux ici-bas.

--Chacun son goût, mon père. Mais excuse-moi: je suis très fatigué.

--Je te laisse, je te laisse.»

Et ils se serrèrent la main. Alors, se tournant vers sa s½ur:

«Laisse-moi aussi, ma petite Marguerite, veux-tu bien? fit Marc. Je suis

las. Je vais feuilleter mes souvenirs. Après, je dormirai.»

Comme elle sortait, il la rappela: «Marguerite!... Ecoute: on m'a dit,

un jour, que c'était de ma faute si ton mariage avec Antonin n'avait pas

réussi. Est-ce vrai?

--Pas du tout. Au fond, je ne pouvais pas le souffrir.

--En ce cas... tu ne m'en veux pas?... Tu... n'as rien à me reprocher?

--Mais non, mais non...

--Eh bien... embrasse-moi. Pourquoi pleures-tu?»

Quand elle eut disparu, Marc se mit en devoir d'ouvrir la précieuse

valise. Tant de vieilles revues et tant d'objets divers la remplissaient

qu'il dut prendre bien garde que tout ne se répandît par terre.

C'étaient les médailles, les prix qu'il avait gagnés dans sa carrière

d'athlète; c'étaient les cadeaux qu'on lui avait faits; c'étaient des

photographies, des coupures de l'Argus et les feuilles innombrables où

l'on avait publié son portrait; c'étaient, dans un coin, les lettres de

Sylvie, et tout à coté, soigneusement cachetées, celles de Pauline.

Il commença lentement à dépouiller, à parcourir. Il se retrouvait porté

en triomphe, à Roubaix, acclamé après sa victoire sur Sam Hawson, comme

il l'avait été après son acquittement de Rouen; il se revit figuré de

face, de dos, de profil, dans tous les costumes, en veneur, en dragon, à

la suite de ses raids au régiment; puis chez lui, à la promenade, au

Bois, au Racing-Club, au collège même. Il relut les récits de ses

principaux exploits, du plus dangereux surtout, de celui pour lequel il

avait dépensé la plus folle énergie: ce parcours Fécamp-Yport à la nage,

tout seul...

Il examina bibelots et médailles, soupira, et atteignit enfin la

photographie spécialement éditée pour lui à Rome, l'image du svelte et

splendide Apoxyomène! Il se plut une dernière fois à la comparer avec

ceux de ses portraits où il se trouvait en tenue de gladiateur, à peu

près nu: oui c'était bien cela... Osant ensuite saisir un miroir sur le

guéridon proche, l'athlète déchu s'y mira: hélas!

Allons, le moment était venu: repoussant quelques paperasses et

plusieurs écrins, Marc tira du tréfonds de la valise son revolver de

poche et la petite boîte qui contenait les cartouches. Il le chargea. Il

attendit: son coeur battait.

Allons! Mais aux plus braves, il faut une émotion suprême qui leur

pousse le doigt et les décide...

Hector cogna à la porte. L'arme vivement cachée: « Entre! Qu'y a-t-il?

--Monsieur, c'est le marchand de béquilles...»

Marc sentit le rouge lui monter au front: «Hector! fit-il, viens ici.

Prends ces deux paquets de lettres. Mets-les dans le feu. Non, non, pas

comme cela: sur la bûche du milieu... Bien. Maintenant, va trouver cet

homme, et dis-lui qu'il s'en aille, qu'il ne revienne plus! Je n'userai

pas de ses béquilles.

--Mais, monsieur...

--Je t'ordonne d'y aller! Ferme la porte derrière toi--et que personne

ne m'ennuie plus!»

Puis, demeuré seul, Marc Thierry leva vers sa tempe une main qui ne

tremblait pas, et le coup partit.

V

Dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, tendue de noir, le philosophe

Poron, mari de madame Poron, née Thierry, se lamentait tout bas.

Décidément, il avait eu tort de venir à l'enterrement de ce Marc,

puisque la plus élémentaire sagesse démontrait clairement qu'un homme

qui se tue manque à son devoir social.

Cependant cette fameuse baronne Levaître, dont la réapparition prochaine

sur les planches n'était plus un secret pour personne, allait sans aucun

doute se trouver à l'église, et probablement au cimetière. Jamais le

philosophe Poron n'avait vu cette dame; c'était à peine s'il en gardait

un souvenir confus pour l'avoir entendue voici quelque dix ans. Cette

considération, si elle ne changea certes point ses principes, piqua

toutefois sa curiosité.

Aux dernières nouvelles enfin, il apprit que l'on s'était ému en haut

lieu, qu'on avait formulé des condoléances et qu'un envoyé du ministre

assisterait probablement aux obsèques. Du coup, toute la sagesse de

notre moraliste ayant pris un autre cours, il s'aperçut soudain qu'il

était plus digne d'un esprit élevé de savoir pardonner des fautes aux

défunts que de les leur reprocher éternellement.

Mais pourtant, qu'il est téméraire de se déjuger ainsi, par une

impulsion du sentiment et sur un simple retour de la pensée! M. Poron,

maintenant que l'office prenait fin, maintenant qu'on disait l'absoute,

maintenant que l'on se formait en cortège pour aller au cimetière, M.

Poron sentait croître en lui une profonde amertume. Ni Sylvie Montreux,

ni l'envoyé du ministre n'avaient été signalés à l'enterrement.

On n'y avait vu que toutes sortes de cousins et de parents qui n'eussent

point salué Marc dans la rue tant qu'il était vivant, mais qui ne

laissèrent point d'arriver en foule pour contempler un père affligé,

une soeur en larmes, des gens en deuil et un lourd cercueil que l'on

allait descendre en terre. On put remarquer aussi quelques-uns des plus

fervents admirateurs de Marc, ceux qui sanglotaient d'enthousiasme lors

des matchs de l'an passé. Tous, en quittant Saint-Etienne-du-Mont,

parurent sincèrement touchés: «Le pauvre garçon... Quelle horrible fin!»

Puis, à chaque tournant de rue, il en disparut un.

Amédée Paqueret seul, très vieux, très las, marcha derrière la famille

jusqu'au cimetière. Il se survivait, l'extravagant chimérique, pour la

troisième fois. Après Richenoire, après Vouzy, son ultime rêve avortait

encore. Après l'effondrement de Jugurtha, celui de Marc Thierry...

Héroïquement, et non sans avoir versé peut-être les dernières larmes de

sa vie, le vieillard demeura jusqu'au bout. Puis il s'en fut d'un pas

lourd s'asseoir seul à l'écart.

Quand tout le monde enfin se fut écoulé, quand le dernier petit cousin

eut disparu et que les ouvriers mêmes eurent laissé le chemin désert,

Amédée Paqueret attendit un peu, écouta, puis descendit jusqu'à la porte

du cimetière. Il fit un signe. Une voiture s'avança, dont deux femmes

sortirent. Sans avoir prononcé un mot--pourquoi faire?--Amédée les

conduisit devant la tombe.

Pauline et Sylvie s'y agenouillèrent. Pauline et Sylvie pleurèrent

ensemble, puis ensemble se sont levées, et l'une au bras de l'autre,

suivies de Paqueret, en allées. Le silence tomba.

Marc était complètement enterré.

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