Marc ne tolère plus que la compagnie de sa s½ur Marguerite...
Marc est étendu sur sa chaise longue, dans la chambre qu'on a mise à sa
disposition au lycée François Ier. Il a pu de sa fenêtre voir tomber,
depuis deux mois, les dernières feuilles des arbres; et le meilleur
moment de ses journées est encore celui où, pendant la récréation, les
jeunes lycéens lui donnent le spectacle quotidien d'une partie de
foot-ball, ah, bien mal ordonnée, mais enfin consciencieuse. Alors, Marc
suit et s'amuse un peu: il voudrait diriger ces petits. Puis, à la
cloche, tout se tait, la cour devient déserte. L'infirme retombe dans sa
lourde tristesse.
L'infirme!... Car il sait, maintenant: il a interrogé, d'homme à homme,
le chirurgien.
Cependant, c'est fête aujourd'hui: le docteur a décidé que son malade
pourrait dans trois jours faire quelques pas, descendre l'escalier,
porté à bras, mettre le nez dehors. Aussi doit-on venir tout à l'heure
lui prendre mesure pour une canne et une béquille, une jolie béquille.
Marc attend le marchand de béquilles.
Pendant ces deux longs mois de martyre, son beau visage, devenu blême, a
tristement maigri: les yeux s'y sont enfoncés, les épaules remontent, la
tête penche, la bouche désespérée s'est distendue. Il parle presque bas.
«--Marguerite... Qu'est-ce que papa a dit hier soir à dîner, quand il a
appris la nouvelle?
--Dame! tu sais comme il est. Il s'est répandu en considérations, et a
déclaré que tu aurais bien pu différer encore pour rendre sa parole à
mademoiselle Levaître. Que celle-ci s'était beaucoup hâtée d'accepter sa
liberté; qu'il n'aurait pas cru que cela dût se passer si simplement...
--Assez. Hector a-t-il apporté la valise que j'avais demandée?
--Oui. Elle est dans l'antichambre. Veux-tu que j'aille te la chercher?
--Tu serais gentille... Mais sonne plutôt: elle doit être lourde, cette
valise.
--Ma foi, c'est vrai. Elle contient donc tout ton appartement?
--Bah, ce sont des bibelots et des revues qui étaient restés chez moi et
qui me manquaient. Quand on est impotent, on devient maniaque.»
Hector, mandé, s'en fut quérir la valise.
«--Mets-la ici, à ma portée. Tu as la clef? Donne-la.
--Voilà, monsieur.
--Bien. Je n'ai plus besoin de toi. Tu ne viendras que si je t'appelle.»
Hector parti, un silence léger se fit. Puis: «Marguerite, demanda Marc,
te rappelles-tu exactement à combien de jours remonte la dernière visite
de ces dames?
--Mais... à six jours, il me semble. Oui, six jours.
--L'autre semaine, elles n'étaient restées que cinq jours sans venir,
n'est-ce pas?
--Mon Dieu... oui, peut-être.
--Et la semaine d'avant, trois seulement?
--Je ne me rappelle plus.
--Si, si....» Et Marc ajouta tout bas: «Pendant le premier mois, elles
montèrent quotidiennement. Puis elles ont manqué une fois, puis ne
vinrent que tous les deux jours, puis...»
A cet instant, un pas résonna dans le corridor. C'était M. Thierry qui
voulait voir son fils.
Le proviseur Thierry coulait des jours plus heureux depuis l'accident.
Car on n'avait nullement tenu rigueur au jeune homme, dans sa famille,
de s'être brisé le col du fémur. Au contraire: il allait se trouver
estropié maintenant, et par conséquent reprendre une vie régulière, sans
s'amuser davantage à remporter des championnats de boxe et à épouser des
jeunes filles millionnaires avec lesquelles on était au plus mal. On lui
taillerait une petite place honorable sur le budget de l'Etat. Il aurait
un peu à travailler, il ne commettrait plus d'excentricités; et tous ces
bienfaits pour une infirmité qui n'était point dégoûtante. C'était
donné.
«--Eh bien, mon grand, cela va mieux? Ainsi, c'est pour après-demain,
cette sortie? Je me promets une grosse émotion à te voir faire dans la
cour tes premiers pas.
--Une émotion... agréable?
--En doutes-tu?
--Tu sais que j'aurai des béquilles, et qu'ensuite je boiterai?
--Pour un temps, pour un temps... Et puis, Marc, il ne suffit tout de
même point de se trouver en équilibre sur ses deux jambes pour être
heureux ici-bas.
--Chacun son goût, mon père. Mais excuse-moi: je suis très fatigué.
--Je te laisse, je te laisse.»
Et ils se serrèrent la main. Alors, se tournant vers sa s½ur:
«Laisse-moi aussi, ma petite Marguerite, veux-tu bien? fit Marc. Je suis
las. Je vais feuilleter mes souvenirs. Après, je dormirai.»
Comme elle sortait, il la rappela: «Marguerite!... Ecoute: on m'a dit,
un jour, que c'était de ma faute si ton mariage avec Antonin n'avait pas
réussi. Est-ce vrai?
--Pas du tout. Au fond, je ne pouvais pas le souffrir.
--En ce cas... tu ne m'en veux pas?... Tu... n'as rien à me reprocher?
--Mais non, mais non...
--Eh bien... embrasse-moi. Pourquoi pleures-tu?»
Quand elle eut disparu, Marc se mit en devoir d'ouvrir la précieuse
valise. Tant de vieilles revues et tant d'objets divers la remplissaient
qu'il dut prendre bien garde que tout ne se répandît par terre.
C'étaient les médailles, les prix qu'il avait gagnés dans sa carrière
d'athlète; c'étaient les cadeaux qu'on lui avait faits; c'étaient des
photographies, des coupures de l'Argus et les feuilles innombrables où
l'on avait publié son portrait; c'étaient, dans un coin, les lettres de
Sylvie, et tout à coté, soigneusement cachetées, celles de Pauline.
Il commença lentement à dépouiller, à parcourir. Il se retrouvait porté
en triomphe, à Roubaix, acclamé après sa victoire sur Sam Hawson, comme
il l'avait été après son acquittement de Rouen; il se revit figuré de
face, de dos, de profil, dans tous les costumes, en veneur, en dragon, à
la suite de ses raids au régiment; puis chez lui, à la promenade, au
Bois, au Racing-Club, au collège même. Il relut les récits de ses
principaux exploits, du plus dangereux surtout, de celui pour lequel il
avait dépensé la plus folle énergie: ce parcours Fécamp-Yport à la nage,
tout seul...
Il examina bibelots et médailles, soupira, et atteignit enfin la
photographie spécialement éditée pour lui à Rome, l'image du svelte et
splendide Apoxyomène! Il se plut une dernière fois à la comparer avec
ceux de ses portraits où il se trouvait en tenue de gladiateur, à peu
près nu: oui c'était bien cela... Osant ensuite saisir un miroir sur le
guéridon proche, l'athlète déchu s'y mira: hélas!
Allons, le moment était venu: repoussant quelques paperasses et
plusieurs écrins, Marc tira du tréfonds de la valise son revolver de
poche et la petite boîte qui contenait les cartouches. Il le chargea. Il
attendit: son coeur battait.
Allons! Mais aux plus braves, il faut une émotion suprême qui leur
pousse le doigt et les décide...
Hector cogna à la porte. L'arme vivement cachée: « Entre! Qu'y a-t-il?
--Monsieur, c'est le marchand de béquilles...»
Marc sentit le rouge lui monter au front: «Hector! fit-il, viens ici.
Prends ces deux paquets de lettres. Mets-les dans le feu. Non, non, pas
comme cela: sur la bûche du milieu... Bien. Maintenant, va trouver cet
homme, et dis-lui qu'il s'en aille, qu'il ne revienne plus! Je n'userai
pas de ses béquilles.
--Mais, monsieur...
--Je t'ordonne d'y aller! Ferme la porte derrière toi--et que personne
ne m'ennuie plus!»
Puis, demeuré seul, Marc Thierry leva vers sa tempe une main qui ne
tremblait pas, et le coup partit.
V
Dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, tendue de noir, le philosophe
Poron, mari de madame Poron, née Thierry, se lamentait tout bas.
Décidément, il avait eu tort de venir à l'enterrement de ce Marc,
puisque la plus élémentaire sagesse démontrait clairement qu'un homme
qui se tue manque à son devoir social.
Cependant cette fameuse baronne Levaître, dont la réapparition prochaine
sur les planches n'était plus un secret pour personne, allait sans aucun
doute se trouver à l'église, et probablement au cimetière. Jamais le
philosophe Poron n'avait vu cette dame; c'était à peine s'il en gardait
un souvenir confus pour l'avoir entendue voici quelque dix ans. Cette
considération, si elle ne changea certes point ses principes, piqua
toutefois sa curiosité.
Aux dernières nouvelles enfin, il apprit que l'on s'était ému en haut
lieu, qu'on avait formulé des condoléances et qu'un envoyé du ministre
assisterait probablement aux obsèques. Du coup, toute la sagesse de
notre moraliste ayant pris un autre cours, il s'aperçut soudain qu'il
était plus digne d'un esprit élevé de savoir pardonner des fautes aux
défunts que de les leur reprocher éternellement.
Mais pourtant, qu'il est téméraire de se déjuger ainsi, par une
impulsion du sentiment et sur un simple retour de la pensée! M. Poron,
maintenant que l'office prenait fin, maintenant qu'on disait l'absoute,
maintenant que l'on se formait en cortège pour aller au cimetière, M.
Poron sentait croître en lui une profonde amertume. Ni Sylvie Montreux,
ni l'envoyé du ministre n'avaient été signalés à l'enterrement.
On n'y avait vu que toutes sortes de cousins et de parents qui n'eussent
point salué Marc dans la rue tant qu'il était vivant, mais qui ne
laissèrent point d'arriver en foule pour contempler un père affligé,
une soeur en larmes, des gens en deuil et un lourd cercueil que l'on
allait descendre en terre. On put remarquer aussi quelques-uns des plus
fervents admirateurs de Marc, ceux qui sanglotaient d'enthousiasme lors
des matchs de l'an passé. Tous, en quittant Saint-Etienne-du-Mont,
parurent sincèrement touchés: «Le pauvre garçon... Quelle horrible fin!»
Puis, à chaque tournant de rue, il en disparut un.
Amédée Paqueret seul, très vieux, très las, marcha derrière la famille
jusqu'au cimetière. Il se survivait, l'extravagant chimérique, pour la
troisième fois. Après Richenoire, après Vouzy, son ultime rêve avortait
encore. Après l'effondrement de Jugurtha, celui de Marc Thierry...
Héroïquement, et non sans avoir versé peut-être les dernières larmes de
sa vie, le vieillard demeura jusqu'au bout. Puis il s'en fut d'un pas
lourd s'asseoir seul à l'écart.
Quand tout le monde enfin se fut écoulé, quand le dernier petit cousin
eut disparu et que les ouvriers mêmes eurent laissé le chemin désert,
Amédée Paqueret attendit un peu, écouta, puis descendit jusqu'à la porte
du cimetière. Il fit un signe. Une voiture s'avança, dont deux femmes
sortirent. Sans avoir prononcé un mot--pourquoi faire?--Amédée les
conduisit devant la tombe.
Pauline et Sylvie s'y agenouillèrent. Pauline et Sylvie pleurèrent
ensemble, puis ensemble se sont levées, et l'une au bras de l'autre,
suivies de Paqueret, en allées. Le silence tomba.
Marc était complètement enterré.