II

«--Enfin, monsieur, le malheureux boitera-t-il toute sa vie?

--Je le crains bien, madame.»

Et le chirurgien venu de Paris en consultation explique le cas à

Paqueret atterré, à Sylvie qui l'écoute, anxieuse: col du fémur fracturé

de la façon la plus grave; on remettra Marc debout cependant, mais il

est presque impossible qu'un raccourcissement de la jambe ne se produise

point....

«--Et même, madame, je ne veux pas vous abuser. Il est trop certain,

hélas, que le jeune homme restera sa vie durant atteint de

claudication. Son état général de fièvre et d'abattement n'est

actuellement que la suite de la commotion, des heures d'évanouissement,

de la nuit presque entière passée dans la forêt. Mais la constitution de

notre sujet est exceptionnellement robuste: elle nous aidera. Pourtant

il serait bon, je pense, de l'emmener dès qu'il sera transportable, dans

une dizaine de jours. Je n'ignore pas le lien qui allait unir

prochainement votre belle-fille à M. Thierry, et je sais qu'il peut

compter sur le plus affectueux dévouement; mais outre que Sérigny, où

nous voici, est loin d'Hariale-sous-Bois, où vous habitez, outre la

longueur probable de la convalescence, vous ne devez pas, il me semble,

exposer mademoiselle Levaître à ce spectacle douloureux et continuel de

son fiancé cloué sur un lit d'hôpital--et cela dans l'intérêt commun de

ces deux enfants, croyez-moi, madame.... Ce jeune homme a un foyer, une

famille à Paris. Il faut l'y envoyer.....»

Voilà. C'était dit. Maintenant, l'illustre chirurgien ne songeait plus

déjà qu'à fuir au plus vite: revêtu de son pardessus et son chapeau à la

main, il s'inclinait devant le vieil Amédée, devant Sylvie, anéantie

dans un fauteuil....

Devant Amédée qui, pâle, raide et muet, évoquait en secret le souvenir

grandiose et lamentable, le souvenir éternel de Jugurtha. Ainsi,

l'incroyable catastrophe se renouvelait? Ainsi, c'était donc écrit que

tous ses cracks se rompraient la jambe au moment d'arriver au poteau, et

que jamais, jamais il n'éprouverait la joie d'un pur triomphe? Car ce

Marc Thierry ne comptait plus maintenant: un athlète infirme, un héros

qui boite? Perdu, fini. Encore un produit Paqueret qui manquait sa

carrière....

Et l'infortunée Sylvie de son côté songeait avec angoisse à tout ce qui

allait suivre cette horrible aventure, à la vie commune d'abord,

compromise et bouleversée, puis au Théâtre Vendôme, aux débuts retardés;

mais surtout, oui, surtout au chagrin de Pauline..... Qu'allait-elle

faire, la pauvre petite, avec un fiancé estropié--et d'ici peu de mois,

un enfant? Se laisserait-elle marier quand même? Devait-on révéler son

secret? Et si Marc aussi bien venait à ne pas survivre..... Hélas!

Cependant Amédée Paqueret quitte l'hôpital avec le docteur, que Sylvie a

reconduit jusqu'à la porte du parloir. Ils montent en voiture, et

roulent ensemble vers la gare de Sérigny. On doit traverser toute la

ville: le trajet est long, il faut causer:

«--Madame Levaître, fait le chirurgien, paraît profondément affligée.

Mais rassurez-la, monsieur. Dites-lui bien que son gendre ne court aucun

danger. Il boitera, voilà tout. Vous confesserai-je qu'une question me

tourmente depuis mon arrivée, et que si je ne craignais fort d'être

indiscret....

--Du tout. Demandez.

--Eh bien, comment se fait-il que je n'aie vu au chevet du jeune homme

aucun membre de sa famille? Je vous avoue que cela m'a surpris. Car nous

sommes plus habitués, nous autres médecins, à nous débattre contre la

poursuite d'une tribu d'oncles et de cousins qu'à trouver un malade

orphelin. M. Thierry ne voit-il pas les siens?

--Son père lui a défendu sa porte.

--Et le brillant mariage qu'allait conclure le pauvre garçon ne les

avait point raccommodés? Le fait est grave.

--En effet.... Mais il y avait une telle différence de points de vue,

une si réelle incompatibilité d'humeur! M. Thierry le père a toujours

témoigné envers son fils d'une malveillance extrême; et comme avec cela

Marc était un caractère très violent, un peu rude....

--Etait?»

Enfin, quand le rapide de Paris eut disparu au loin, Paqueret s'en

retourna seul vers l'hôpital de Sérigny: «Quoi! se disait-il en route,

renvoyer Marc parmi les siens? Mais y tiennent-ils seulement? On les a

prévenus, on leur a télégraphié. Nous avons vu débarquer madame Poron,

née Thierry, le peintre Oswald, et aussi mademoiselle Marguerite qui a

embrassé sa future belle-s½ur. Puis, à l'heure du dernier train, ils

sont repartis: et c'est encore Pauline, Sylvie et moi qui n'avons pas

dormi cette nuit-là....»

Revenu à l'hôpital, il ouvrit résolument la porte du parloir où le

chirurgien leur avait avoué tout à l'heure la vérité. Il s'arrêta, se

découvrit, se tut. Sylvie se tenait encore enfouie dans le même

fauteuil, à la même place.

«--Il faut, mon amie, déclara Paqueret, il faut absolument que Pauline

.... sache. Je viens d'y réfléchir: c'est un douloureux et cruel cas de

conscience. On ne peut la laisser engager tout son avenir ainsi.

--Mon Dieu, Amédée, quelle épreuve! Et qui lui dira....

--Moi, si c'est nécessaire. Mais vous plutôt, ma chère Sylvie, vous qui

lui apprendrez l'affreuse nouvelle avec l'adresse et les précautions

d'une mère.

--Je n'oserai pas.

--Si! vous le devez. Notre responsabilité serait trop lourde. Que nous

nous taisions ou que nous parlions, d'ailleurs, c'est toujours une vie

que nous brisons: mais en parlant, songez-y, vous sauverez une enfant

jeune, saine et qui peut être heureuse.

--Hélas, Amédée, si vous saviez.... Tout est bien irréparable, allez!»

Ah, cette fois, c'en était fait, Sylvie allait tout dévoiler, le mariage

forcé, la grossesse de Pauline, les fiançailles précipitées--quand la

porte de nouveau tourna sur ses gonds, quand un visage tout émacié

parut, qu'éclairaient deux yeux luisants: c'était Pauline. Elle entendit

le silence subit qui se fit à son entrée:

«--Quoi, dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? Que me cachez-vous? Vous avez

cessé l'entretien comme j'entrais.... Que vous a dit le chirurgien? Marc

est donc plus malade?

--Mais non, je te le jure. Rassure-toi, ma chérie, ne t'énerve pas....

--Allons, j'en suis certaine, il est plus malade, et peut-être en

danger: il vaudrait pourtant mieux m'en avertir!»

Paqueret en prit son parti: «Non, Pauline, fit-il avec beaucoup de

fermeté, Marc n'est pas en danger. Mais la fracture dont il souffre est

très grave.... très grave.

--On ne l'en remettra pas?

--On l'en remettra. Il guérira, cela ne fait point de doute.

Seulement...

--Eh bien?... Oh! je comprends!»

Et soudain la jeune fille, éperdue, désespérée, terrifiée, s'est jetée

en sanglotant sur une chaise, près de Sylvie.... Infiniment douce,

celle-ci ne détourna point, ne calma point, mais attendrit cette immense

douleur. Pauline pleura longtemps, longtemps... Si bien qu'à se sentir

ainsi choyée, bercée, elle s'alanguit à la fin, s'abandonna peu à peu,

s'apaisa toute seule, revint à elle:

«--J'aurais préféré, vois-tu, Sylvie, balbutia-t-elle, qu'on l'eût

rapporté mort!»

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