Ah, pardieu, se soumettre!!
Pauline ne fut pas plus tôt rentrée à Hariale-sous-Bois qu'elle le fit
savoir à Marc. Puisque Sylvie se rapprochait de Paris, c'était afin de
reprendre son amant, n'est-ce pas? Les femmes sujettes aux idées fixes
raisonnent de la sorte. Puis Pauline, qu'on s'en souvienne, ignorait
encore les premiers débats engagés entre le directeur du Théâtre Vendôme
et Sylvie. Donc, celle-ci n'était demeurée à ce point songeuse et
inquiète pendant l'été que par dépit amoureux. Donc, elle se disposait à
rappeler celui qui l'a fuie. Et l'on venait parler de souffrir cela, de
passer en second, de se soumettre!
Voilà comment Marc, arrivé lui-même à Paris depuis la veille, apprit
sans plus d'ambages qu'on l'attendait mardi matin, à dix heures, tout au
bout du parc d'Hariale, au plus creux de cette charmille qui d'un côté
débouchait dans un pré toujours désert, et de l'autre menait au bord
d'un ruisseau secret, le long duquel personne jamais n'allait rompre les
fourrés ni fouler l'herbe vierge.
Le mardi n'était point jour de visite publique au château d'Hariale.
Mais Marc possédait une carte de Jacques Fouvier qui lui ouvrait à toute
heure de la semaine la grille du parc. Ne pouvait-il d'ailleurs franchir
la clôture sans être vu à cet endroit qu'il connaissait bien? Ne
l'avait-il point déjà fait, de nuit?
On l'avisait par la même lettre que sans doute il n'oserait, que la
crainte le retiendrait; qu'aussi bien, et puisqu'il était le valet de
coeur de Sylvie, on ne serait pas plus surprise que de raison s'il ne
venait pas au rendez-vous; que c'était affaire à lui; qu'on ne lui
écrivait que par scrupule, et presque par acquit de conscience...
Marc accourut à l'heure dite, le c½ur battant et l'esprit plein de
haine contre cette impudente Pauline: c'est-à-dire enfin qu'il eût tout
bravé pour la joie de pouvoir la fesser ou la battre, et que, dès qu'il
la vit s'avancer, élégante et hardie, au bout de la charmille, il
s'élança vers elle en pleurant presque et la serra dans ses bras!
Devons-nous croire qu'une émotion si grande, eut à la fin raison de la
jeune fille? Peut-être l'ignorance aussi la rendit-elle étrangement
résolue, peut-être encore le sable doux ou la mousse sur quoi l'on était
trop tenté de se laisser aller à rêver dans cette allée silencieuse,
peut-être même quelque rayon du soleil d'automne qui rôdait par là, et
qui, vous le savez, caresse comme un amant, un autre amant... Pauline
souffrit un entretien bien familier.
Il me faut ici dire un mot de la pudeur, une vertu en somme, pour si
suspecte qu'on la tienne. Mais nommez-la seulement «du goût», et voilà
qu'aussitôt chacun en réclame, et que chacune s'en flatte, et qu'en
vérité nous en avons tous montré, en certains cas, par élégance, par
douceur. Mais si j'y songe mieux, est-ce bien tout à fait ainsi, dans ce
sens-là, que nous fîmes état de notre modestie? Voyez par exemple
Pauline: fut-ce par un sentiment de réserve, ou de crainte, ou de
combinaison, ou pour dérober à Marc l'éclat de ses yeux, ou pour ne
point assister au triomphe de celui-ci, ou afin que la nuit favorisât au
contraire un trouble plus tendre, qu'elle arrêta son ami sur le bord du
péché, et qu'elle lui dit entre deux baisers plus savoureux: «Ce soir,
ce soir... Traverse le canal et viens, je t'attendrai--si tu n'as pas
peur...»