VI

Ah, pardieu, se soumettre!!

Pauline ne fut pas plus tôt rentrée à Hariale-sous-Bois qu'elle le fit

savoir à Marc. Puisque Sylvie se rapprochait de Paris, c'était afin de

reprendre son amant, n'est-ce pas? Les femmes sujettes aux idées fixes

raisonnent de la sorte. Puis Pauline, qu'on s'en souvienne, ignorait

encore les premiers débats engagés entre le directeur du Théâtre Vendôme

et Sylvie. Donc, celle-ci n'était demeurée à ce point songeuse et

inquiète pendant l'été que par dépit amoureux. Donc, elle se disposait à

rappeler celui qui l'a fuie. Et l'on venait parler de souffrir cela, de

passer en second, de se soumettre!

Voilà comment Marc, arrivé lui-même à Paris depuis la veille, apprit

sans plus d'ambages qu'on l'attendait mardi matin, à dix heures, tout au

bout du parc d'Hariale, au plus creux de cette charmille qui d'un côté

débouchait dans un pré toujours désert, et de l'autre menait au bord

d'un ruisseau secret, le long duquel personne jamais n'allait rompre les

fourrés ni fouler l'herbe vierge.

Le mardi n'était point jour de visite publique au château d'Hariale.

Mais Marc possédait une carte de Jacques Fouvier qui lui ouvrait à toute

heure de la semaine la grille du parc. Ne pouvait-il d'ailleurs franchir

la clôture sans être vu à cet endroit qu'il connaissait bien? Ne

l'avait-il point déjà fait, de nuit?

On l'avisait par la même lettre que sans doute il n'oserait, que la

crainte le retiendrait; qu'aussi bien, et puisqu'il était le valet de

coeur de Sylvie, on ne serait pas plus surprise que de raison s'il ne

venait pas au rendez-vous; que c'était affaire à lui; qu'on ne lui

écrivait que par scrupule, et presque par acquit de conscience...

Marc accourut à l'heure dite, le c½ur battant et l'esprit plein de

haine contre cette impudente Pauline: c'est-à-dire enfin qu'il eût tout

bravé pour la joie de pouvoir la fesser ou la battre, et que, dès qu'il

la vit s'avancer, élégante et hardie, au bout de la charmille, il

s'élança vers elle en pleurant presque et la serra dans ses bras!

Devons-nous croire qu'une émotion si grande, eut à la fin raison de la

jeune fille? Peut-être l'ignorance aussi la rendit-elle étrangement

résolue, peut-être encore le sable doux ou la mousse sur quoi l'on était

trop tenté de se laisser aller à rêver dans cette allée silencieuse,

peut-être même quelque rayon du soleil d'automne qui rôdait par là, et

qui, vous le savez, caresse comme un amant, un autre amant... Pauline

souffrit un entretien bien familier.

Il me faut ici dire un mot de la pudeur, une vertu en somme, pour si

suspecte qu'on la tienne. Mais nommez-la seulement «du goût», et voilà

qu'aussitôt chacun en réclame, et que chacune s'en flatte, et qu'en

vérité nous en avons tous montré, en certains cas, par élégance, par

douceur. Mais si j'y songe mieux, est-ce bien tout à fait ainsi, dans ce

sens-là, que nous fîmes état de notre modestie? Voyez par exemple

Pauline: fut-ce par un sentiment de réserve, ou de crainte, ou de

combinaison, ou pour dérober à Marc l'éclat de ses yeux, ou pour ne

point assister au triomphe de celui-ci, ou afin que la nuit favorisât au

contraire un trouble plus tendre, qu'elle arrêta son ami sur le bord du

péché, et qu'elle lui dit entre deux baisers plus savoureux: «Ce soir,

ce soir... Traverse le canal et viens, je t'attendrai--si tu n'as pas

peur...»

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