Il était huit heures. La baronne Levaître s'en retournait du parc, où
elle avait emmené Amédée Paqueret dès l'arrivée de celui-ci, curieuse et
désirant savoir tout de suite:
«--Ah, mon vieil ami, bonjour! lui avait-elle dit.... venez
immédiatement vous promener au jardin. Nous avons à parler, je pense.
Dépêchons-nous pendant que Pauline est encore à s'habiller.
--Mais, ce que j'ai à vous dire est un secret.
--Tant mieux. Nous nous cacherons.
--Très sérieusement, il ne faut pas qu'on entende un mot.
--Nous passerons l'eau, nous irons dans le parc.
--Soit. Trouvez un banc pour mes vieilles jambes, au fond d'un massif
bien mystérieux, et je vous fais des aveux complets.»
C'est ainsi qu'aux derniers murmures des oiseaux, Sylvie avait appris le
projet Drayfus-Paqueret--sa rentrée! Mon Dieu, Amédée n'employa pas
beaucoup de temps, et ne mit pas grand art à lui expliquer comment cette
idée de génie leur était venue. Non, il lui lança cela tout à trac: «Si
vous voulez reparaître en scène, Ambroise Drayfus s'engage à vous
organiser le plus ébouriffant triomphe qu'on ait encore vu à Paris.
Aurély s'en ira où elle voudra, où elle pourra. Cet événement
fantastique éclatera tout à coup, car les préparatifs en seront faits
dans un complet silence. Et observez trois choses: vous êtes veuve
d'abord, et vous n'avez pris envers personne l'engagement de ne plus
jouer; puis, le public n'a pas un instant cessé de vous regretter, ni de
vous aimer; enfin, si votre petite Pauline vous arrête, eh
bien--attendez son mariage, voilà tout. Il ne saurait beaucoup tarder.»
Mais il en avait encore presque trop dit. Point n'était besoin
d'observer ceci ou cela: ces seuls mots «rentrer au théâtre» avaient
frappé Sylvie au plus profond, au plus intime d'elle-même. Non qu'elle
n'y eût jamais songé depuis la fin de son veuvage: au contraire, elle y
pensait souvent. Seulement, rien qu'à entendre une voix prononcer cette
phrase enchanteresse: «Le public vous adore toujours, Sylvie, et votre
triomphe sera sans égal,» il lui semblait presque que c'était déjà fait,
qu'elle assistait au délire d'une salle et la voyait défaillir
d'enthousiasme.... Quand le groom là-dessus, et tandis que les deux
complices s'acheminaient lentement vers la maison, aussi exaltés l'un
que l'autre, remit à la baronne Levaître un billet d'excuse de Marc,
tout mesquin et ridicule sur le plateau d'argent, peuh! il parut à
celle-ci qu'elle retournait à l'école. Une lettre de Marc, en vérité,
voilà bien une pièce capitale, quand il ne s'agissait de rien moins que
de se décider à reparaître devant toute une ville amoureuse, que de se
redonner à toute une presse en folie!
Sylvie lut cependant cette lettre infime: Marc s'était mal expliqué à
Sérigny, il n'avait pas trouvé la voiture, il n'avait pu venir, il était
désolé.... La mince histoire! Vraiment, jouer à l'amour avec un Marc
Thierry, c'est au mieux quand on n'a rien à faire. Mais dès qu'il
s'agit de reconquérir la France--cela semble jeunet.
«--Pauline, dit le lendemain Sylvie toute rêveuse à la jeune fille, si
nous revenions à Paris, hein? Ce n'est pas qu'on s'ennuie ici, certes.
Il fait beau, les fleurs embaument. Mais nous avons aujourd'hui la
première de _Sa Grâce_, après-demain celle de la _Bonne Manière_. Il y a
les invitations des S. et des D. que nous avons acceptées. Et puis, il y
a le Bois, qui n'est pas laid non plus. Est-ce dit, revenons-nous?
--Si tu veux.
--Cependant, ma chérie, si tu souhaitais le moins du monde de rester, tu
sais que moi....
--Mais non, rentrons, je le désire aussi--pourquoi pas?»
Pauline abaissa ses longs cils sur ses prunelles claires pour exprimer
plus doucement cette dernière réponse. Mais elle pensait tout bas:
«Naturellement, elle veut aller le rejoindre. Elle juge que c'est trop
périlleux ici....»
Les deux amies se rétablirent donc le jour même rue Murillo, et dès le
soir elles se trouvaient dans leur loge au Théâtre Neuf, pour la
première de _Sa Grâce_. Elles allaient contempler là, dans tout son
éclat, l'extraordinaire talent de Manuel Fontane. Cet homme était
arrivé peu à peu à passer pour le plus rare interprète que nous
possédions--et Dieu sait pourtant s'il nous en manque! D'ailleurs, le
secret de Manuel Fontane était simple: que cet ingénieux acteur eût à
figurer la douleur d'un amant, l'espoir d'un fiancé, l'angoisse d'un
mari, l'émoi d'un père, il s'en tirait toujours de même, il prenait
l'air maussade. Chacun aussitôt de s'écrier: «Que de finesse, que
d'intentions!» Et l'on se félicitait d'entrevoir spirituellement tant de
choses où le voisin n'apercevait rien, mais n'en criait que davantage
pour ne pas sembler sot. On disait en outre que _Sa Grâce_ était
l'½uvre d'un certain auteur dramatique: soit.
Au premier entr'acte, le cortège traditionnel commença de défiler dans
la loge de Sylvie: vieux critiques «qui l'avaient vue débuter», jeunes
princes de lettres qui se tenaient avec elle sur le pied de galanterie
et ne l'appelaient jamais, au fond, que la baronne; gens du monde qui
passaient, un peu gourmés, un peu pressés, un peu «prêts à tout» enfin,
au milieu de ces gazetiers. Et ce n'étaient que de continuels:
«--Manuel Fontane est bien intelligent, exquis, mais.... nous avons
connu Sylvie.
--Il y a des talents qu'on ne peut remplacer.
--Un charme qu'on pleure encore, madame.
--Et des sourires qu'on n'oublie pas.»
Sylvie recevait avec une impériale aisance ces déférents hommages, qui
ne lui paraissaient nullement immérités, à tout dire, et qui dans
l'occurrence la préparaient voluptueusement, l'entraînaient sans peine à
reprendre son ancien rang parmi son public, son peuple.
Au moment qu'elle se sentait le plus épanouie, après quelque fadeur
habile entre toutes, la porte de la loge s'ouvrit soudain devant Marc
Thierry: hélas, elle l'avait complètement oublié, le pauvre garçon! Un
bon remords la saisit:
«--Bonjour, ami, fit-elle avec une bienveillance extrême, entrez,
asseyez-vous. Il y a longtemps que je ne vous ai vu....»
Et comme on se bousculait un peu, car le rideau allait se relever, elle
eut le temps de lui glisser à l'oreille: «C'est convenu, j'irai.» Il
s'agissait du rendez-vous qu'il avait imploré la veille, à la fin de sa
lettre d'excuse, et qu'il se rappelait à peine, lui aussi, tant il
n'avait déjà l'esprit rempli que de Pauline, l'oreille attentive au seul
bruit de la soie dont celle-ci était revêtue, les yeux inattentifs à
tout, hors à l'ombre, hors au reflet roux de sa chevelure, hors au
tendre contour de son profil perdu.