La nouvelle année commença sous la neige, la terre gela, les chasses
furent interrompues, et pendant deux semaines Sylvie put délibérer à
l'aise dans son hôtel de la rue Murillo. Quand il fait bien froid
dehors, notre prudence et nos méditations croissent d'autant, parce
qu'il est doux de rêver au coin d'un joli feu. On y philosophe même si
longtemps que le plein hiver est sans nul doute l'époque où l'on se
décide le plus sagement à commettre toutes les folies.
Quant au sujet qui la faisait tant songer, il est délicat. Elle-même ne
l'eût peut-être avoué à personne. Mais en vérité, la baronne Levaître,
pour belle et séduisante qu'elle fût restée, avait trente-sept ans bien
sonnés. Or c'est vers la quarantaine, on le sait, que les femmes ont pu
trouver enfin assez de réflexion pour comprendre qu'il ne faut rien se
refuser, que c'est le meilleur parti. Elles y gagnent assurément
quelques remords, mais elles y évitent aussi des regrets, et quand
ceux-ci leur empoisonneraient une longue vieillesse, elles oublient
ceux-là plus vite encore que vous ne croyez.
Une aventure passionnée, en outre, ne pouvait guère surprendre Sylvie
Montreux. Car plus d'un amant l'avait caressée, avant le baron son mari.
Et elle n'avait oublié ni la douceur du premier, ni la tendresse du
second, ni la bonne grâce et le fin visage d'un troisième, ni la science
amoureuse, les regards touchants, les sourires habiles de quelques
autres aussi. Elle revivait plusieurs nuits trop courtes, et certaines
de ces heures qui fuient sans qu'on y pense. Tel poète lui avait offert
sa gaîté, son esprit, tel prince avait mis son orgueil à lui plaire, tel
amant professionnel même lui avait fait hommage de sa vaine personne.
Mais de pas un seul Sylvie ne se rappelait tout simplement le corps, la
chair. Ce n'étaient qu'yeux perfides, mains expertes, voix captieuses,
puis, au lit, des chemises de soie. Peuh! c'est alors que Sylvie
songeait avec une curiosité friande et joyeuse à ce splendide athlète
qui l'aimait, et dont la forme vraiment nue devait être incomparable.
Sylvie avait trente-sept ans, encore une fois. S'il n'est pas permis à
cet âge de vouloir jouer avec le corps d'un gars parfaitement beau, rien
que pour sa beauté, et rien que pour jouer, quand donc admettra-t-on que
l'âge de raison puisse venir aux femmes? Avec les rides? A d'autres!
Sylvie désirait tenir entre ses bras le torse admirable de Marc, par
volupté pure, de même qu'on peut souhaiter, en considérant quelque
statue radieuse, de la voir vivre et tendre ses lèvres. C'est la
sagesse. Elle vient tard.
Ce fut donc sans grand mérite que Marc Thierry sut se montrer tel, dès
que les chasses eurent repris, qu'il avait été chez les Morinon-Landon,
malgré Pauline, malgré tous les envieux qui l'observaient, le blâmaient,
s'indignaient, malgré le prestige même de Sylvie. La cause du jeune
homme était gagnée d'avance, et celle dont il avait juré, sinon
d'enchanter l'esprit, au moins de baiser les douces épaules, ne
résistait plus que par plaisir. Aussi bien, Sylvie pouvait-elle vraiment
céder, comme cela, tout de suite? Non. Passé oblige. Avouons aussi
qu'elle craignait un peu Pauline. Comment supporter les yeux clairs de
celle-ci, après cet enfantillage? Comment souffrir qu'ils parussent lui
dire: «Et mon père, Sylvie, qui t'a livré son nom, tu l'as donc oublié?
Et moi, qui te regarde, tu m'oublies? Tu te conduis comme une petite
fille, ma mère, ma tutrice... De sorte que je te juge, maintenant, car
tu m'en as donné le droit. Et cela me peine. Et j'en souffre.» Sylvie
adorait Pauline. A la pensée de la chagriner en rien, elle se sentait
désolée.
«--Irons-nous à l'Opéra demain, ma chérie? lui disait-elle. On nous
offre cette loge, tu vois. Que dois-je répondre? Parle, décide.
--Mais, c'est comme tu voudras.
--Que non! Je ne vais qu'où il te plaît. Dès que tu as la migraine, je
tombe enrhumée, tu le sais bien, et dès que tu t'amuses quelque part, je
suis contente.
--Ah, c'est vrai. Mais je t'adore, en revanche, tant pis pour toi!
--Oui, ma petite Pauline, et tu es un ange, et nous sommes heureuses, et
nous nous passons tout, et c'est joli de vivre ainsi... Pourtant,
voyons, si une fois, tout à coup, je me mettais à faire quelque chose
qui te déplût, là! Qui froncerait ses méchants sourcils, qui ne pourrait
plus voir sa Sylvie?
--Ce ne serait pas moi. Tu es libre. Nous sommes toutes libres...»
Mais déjà le visage de Pauline se gâtait, et Sylvie prudemment s'en
remit à elle toute seule du soin de savoir ce qu'elle avait à faire.
Forte résolution à laquelle, en Hariale, les détours et la brume des
forêts, ainsi que certains hasards, ne furent pas sans beaucoup aider,
puisque tout semblait désormais servir ce conquérant de Marc, puisque
les plus augustes décors, la voix immense et hautaine du vent, toute la
rudesse de l'hiver enfin ne faisaient plus qu'embellir à présent l'amour
inconvenant dont il renouvelait insolemment l'aveu, le regard qui
luisait sous son front têtu, le geste même qu'il osait.
Qu'on eût en effet découplé devant un fourré profond et que les chiens y
eussent paru plonger un à un, puis s'y être noyés en hurlant; ou bien
que le piqueur les eût lancés sur la plaine livide--Sylvie admirait
seulement la bonne grâce de Marc à se jeter, lui aussi, en plein
taillis, sous la futaie, ou mieux encore à travers champs... Que la
meute invisible aboyât frénétiquement, comme si elle déterrait un
trésor, ou bien que l'on fût au contraire en défaut, et qu'on vît passer
de tous côtés hommes d'équipages, veneurs et invités, coupant les routes
ou suivant les sentiers, éperdus, affairés, pareils à des figurants qui
manquent leur entrée--et Sylvie n'était attentive qu'au seul galop de
son bel athlète, de son bel esclave...
Qu'on eût mené le cerf hallali, et que celui-ci flottât sur l'étang, sa
tête sèche hors de l'eau, rayant et coupant le lac paisible, suivi par
un triangle de chiens; qu'il se fût encore réfugié dans quelque
ruisseau, haletant, fourbu, ruant parmi la horde qui le dévore vif; ou
qu'à demi mort, il eût franchi quelque haut talus pour s'y arrêter
soudain, et poser pour les photographes--et Sylvie se prenait à
remercier Marc d'un sourire, comme si c'eût été lui qui eût offert toute
cette fête, ordonné le spectacle et conduit la chasse.
Si l'on se pressait autour d'elle quand, la bête enfin tombée, l'heure
était venue des révérences et des présentations; si à la curée, tandis
que les piqueurs rangés en ordre soufflaient dans leurs trompes avec
une sombre fureur, tandis qu'on agitait devant la meute frémissant de
convoitise et d'angoisse la tête du cerf et ses bois redoutables, tandis
que les chiens féroces et bientôt couverts de sang se ruaient sur la
viande chaude, si chaque cavalier tâchait à faire le plaisant auprès de
la baronne, celle-ci n'avait d'yeux que pour le taciturne Marc. Et plus
d'une fois, au moment du retour: «Allons, monsieur Thierry, disait-elle,
je vous donne l'hospitalité dans ma voiture. Nous y tiendrons bien tous
les trois, avec Pauline. Voici qu'il va faire nuit». Tant de faiblesse
n'était pas, on l'imagine, pour que l'on se fâchât beaucoup lorsque
après cela, sous les fourrures, Marc l'effronté se gênait peu, cependant
qu'à l'entour la brume complice tombait.
Un jour, au fond d'une allée solitaire, il avait, dressé sur ses
étriers, pris dans ses bras la molle Sylvie, et senti l'arome de sa
chevelure lumineuse; mais ce jour-là, la forêt étincelait sous le
soleil, une pluie récente avait laissé un diamant au bout de chaque
rameau, et le cerf, tombé en pleine campagne, mourut entre un double
arc-en-ciel, l'un qui brillait dans la nue, et l'autre sur les champs:
car c'était au plus tendre début du printemps, et Sylvie avait pu se
croire enivrée par le parfum des bois. Hélas, à la chasse qui suivit, il
régnait partout un brouillard tel que la pluie même avait dû renoncer à
le pénétrer: faut-il l'avouer? Sylvie se laissa égarer encore, et Marc
éprouva la fraîcheur de ses lèvres au secret d'un carrefour.
V
Mais voici le mois de mai. Toutes les feuilles sont écloses, le dernier
daguet du printemps s'est fait prendre, et Sylvie est venue dans son
jardin d'Hariale-sous-Bois passer quinze jours à regarder naître les
fleurs.
Il est quatre heures. Madame la baronne a fait atteler; elle est sortie,
suivie par ses trois lévriers, Quélus, Schomberg et Maugiron, et enlevée
par son trotteur Aérolithe. Elle ira vite et loin. Quant à Pauline,
accablée par la migraine, (cessera-t-on jamais de croire aux migraines?)
elle est restée au logis.
La chambre à coucher de Sylvie demeure donc abandonnée. Aucune dentelle,
aucun bijou n'y traîne hors de sa place; nul papier n'y flâne sur la
table; pas un tiroir n'y bâille. Tout est sous clef, bien verrouillé.
Seules, quelques roses vivent, embaument et se regardent du haut des
vases.
Un bruit cependant a troublé le silence. Une fleur laisse choir un
pétale, on a bougé. C'est la serrure qui tourne et s'ouvre: et c'est
Pauline qui entre à pas de loup.
Celle-ci n'hésite point, mais va droit au secrétaire de Sylvie, y glisse
une clef qu'elle tient dans sa main, rabat avec décision le panneau
d'acajou, et fouille dans le premier tiroir à gauche.
Or, ce tiroir est rempli de lettres d'une écriture brusque et rapide,
celle de Marc. Les premières commencent par «Madame, Chère Madame...» On
s'y excuse au sujet d'un retard, on y demande une audience. Puis, voilà
du «Sylvie» tout court; puis des «Hier, en nous quittant... Mardi
prochain... Une promesse...» Puis enfin c'est un billet tout frais, que
Pauline a vu venir ce matin même par la poste: «... Après-demain.
J'arriverai de nuit, par Sérigny, nul ne m'aura donc vu. C'est un jeu
de passer la grille du château à l'endroit que je vous ai montré. Dans
le parc, rien à craindre non plus: à onze heures du soir, les gardiens
sont couchés depuis longtemps. Et une fois au canal, tout va bien: le
canot ne fait aucun bruit.»
La jeune fille replie violemment le billet, le rejette au tiroir et
referme le secrétaire d'un geste sec. A quoi bon en voir davantage?
Inutile. Pauline connaît un par un, et à ne pas s'y tromper d'une date,
tous les secrets de Sylvie. Elle a pris elle-même les empreintes de
toutes les serrures, de tous les coffrets qui pouvaient les lui livrer;
elle a visité les chiffonniers, les boîtes et jusqu'aux médaillons. Elle
sait que Marc, le victorieux et sauvage intrus, s'est emparé du caprice
de Sylvie... Caprice, mais non! Giuseppe Sartori, à la bonne heure,
Jauziat le dilettante et Pierre de Trémulon le misanthrope, ces trois
conquêtes auxquelles par jalousie et par dépit Pauline osa prétendre,
elle aussi, ceux-là furent des caprices, sans doute. Sylvie s'en est
divertie: fin de veuvage, plaisirs de demi-deuil, gracieux renouveau...
Et Pauline de son côté ressentit à peine un regret en s'apercevant que
sa dot immense, ni sa jeunesse, ni sa beauté ne pouvaient asservir
l'aimable italien, qui revint aux muses, le mol amateur qui, par
paresse, craignit de se marier, l'homme d'esprit qui se dit: «On rirait
trop.» Mais Marc, la belle brute, ah, c'est bien autre chose! Il a
lourdement insisté, lui, pesé, forcé, réussi...
La belle brute! Il n'y a qu'à tourner les yeux pour rencontrer dans
cette chambre même son admirable image. Là, sur cette table, s'élève une
réduction de l'Apoxyomène antique dont il montre, paraît-il, la forme et
la figure. Et là-bas, sur la petite bibliothèque, vous n'avez qu'à
feuilleter tout un amas de vieilles revues sportives pour constater que
la ressemblance est merveilleuse. Sans doute, elles sont usées, ces
revues, mais peut-être davantage encore que Sylvie, c'est Pauline qui en
a froissé les pages.
Et en cette minute même, la jeune fille se dirige vers la bibliothèque.
Toutefois, ce ne sont point les revues, mais un grand et gros album
qu'elle y prend: cet obèse in-folio contient toute la collection des
costumes de théâtre qu'a portés Sylvie Montreux. Voici l'actrice, menue
et grêle, à l'Opéra-Comique, puis bientôt épanouie, devenue tour à tour
déesse ou mendiante, grande dame ou courtisane, Nausicaa ou Circé, Aude
ou Yolande, La Vallière ou Lamballe; elle passe ici, maniant la haute
canne de la Montespan, et trône là, chargée des cruels bijoux de Poppée;
ou encore vous la reconnaissez dans ses robes célèbres d'il y a six ou
sept ans. Que de grâce, que d'aisance à porter cela! Pauline, toute
pâle, tourne un feuillet, encore un feuillet... A l'un des derniers
portraits, elle s'arrête: c'est que Sylvie, drapée cette fois comme un
Tanagra et nue sous l'étoffe légère, rayonne d'une beauté trop
exaspérante, trop indiscutable. Pauline bondit au miroir, ouvre son
corsage, se décollète, se cambre et se contemple: mais quel visage de
drame et de tragédie lui apparaît dans la glace! Elle est là, le sourcil
haut, le profil dur, les yeux luisants; son cou net, sa gorge altière
ont une inflexible pureté: c'est Lucifer, ou c'est Médée. Jamais on ne
l'aimera. Jamais elle ne l'emportera sur sa caressante et savante
rivale. Oh, comme elle la hait, cette Sylvie!
A côté de l'album aux costumes cependant, il en est un autre, plus
petit, que Pauline ne peut entr'ouvrir sans pitié, sans tendresse. Ici,
c'est elle, Pauline, qu'on voit à chaque page; elle repose tout enfant
sur les genoux de la mère qu'elle n'a point connue, la vraie; ensuite,
fillette, elle joue, solitaire, dans un jardin; elle entre au couvent;
elle y est triste et laide dans son uniforme... Ah, mais voilà Sylvie,
toute élégante et pimpante, qui la retire de prison, l'habille, la
choie, l'amuse, et se fait photographier avec elle; puis Sylvie encore
qui la conduit si joliment par la main dans leur maison d'Hariale,
Sylvie près d'elle à la chasse, à la mer, en Italie, au bal... Mais ce
fut la douceur et la joie de sa vie, ce fut sa grande et sa seule amie.
Et Pauline revient aux portraits où elles rêvent toutes deux, joue
contre joue, en grand deuil... Elle n'y tient plus, son c½ur se serre.
Comme elle l'adore pourtant, cette Sylvie!
Allons, plus de faiblesse. Aussi bien faut-il sortir de cette chambre, à
la fin. Le soir tombe. La baronne Levaître va rentrer.
Bientôt en effet, on entend le trot d'Aérolithe. Les roues font crier le
gravier de la cour, Sylvie saute du siège et pénètre avec une bouffée
d'air parfumé dans l'antichambre: «Comment va mademoiselle?»
demande-t-elle aussitôt.
Mademoiselle? Jolie, pensive et guindée, comme toujours, elle vient à la
rencontre de sa grande amie.
Mademoiselle? Elle ne peut se détourner de sourire, ni s'empêcher de
souffrir. Elle la regarde, sa grande amie, et comprend qu'elle l'adore
et la hait en même temps, et qu'il n'y a point de remède, car cette
passion-là, c'est l'envie. On n'en guérit pas.