«Le _Pneu!!_ Le _Pneu!!_ Résultat du match Thierry-Hawson!!! Victoire
française!!! Le _Pneu!!_»
Le triomphe de Marc fut ainsi hurlé par les rues dès cinq heures du
soir. Vociférant et portant sous le bras la bonne nouvelle, les camelots
couraient comme des possédés tout le long des trottoirs, afin que de ci,
de là, un passant arrêtât leur furie et s'offrît pour un sou le plaisir
d'aller lire à la lueur d'un bec de gaz le récit fraîchement imprimé du
combat.
«--Plus de douze cents assistants.... On eût entendu battre les s½,
lorsque les deux champions s'avancèrent l'un contre l'autre... Très
pâles.... Enfin le chronométreur prend le temps: ils ferment les poings,
ils commencent... Le visage de Marc bientôt couvert de sang, mais
l'énergique garçon garde continuellement l'offensive.... A la dixième
reprise, un involontaire coup de genou met fin à tout le combat:
l'Anglais s'affaisse, ne peut se relever.... Marc acclamé....» Suivaient
quelques commentaires lyriques sur le vainqueur et les méthodes
françaises, si imprudemment méprisées et traitées par nos voisins de
danses et de niaiseries.
Or, de tous les Parisiens qui achetèrent le _Pneu_ ce soir-là, un des
plus enthousiastes fut assurément le patron du Ranch Bar. Il s'était
déjà fait téléphoner de Neuilly la nouvelle, et tenait encore à
connaître scrupuleusement la relation de cette grande journée. Ce
n'était pourtant pas qu'il entendît mot à la science des coups, ni même
qu'il s'intéressât en rien à ce genre d'études; mais il savait que Marc
allait sans aucun doute venir dîner au Bar, peut-être même qu'il y
souperait, traînant derrière lui la suite de reporters, de femmes, de
badauds, de snobs, les innombrables Milon de Crotone et terreurs en
habit qui allaient se faire un devoir de ne point le quitter de la nuit,
et, pour mieux fêter son triomphe, manger, boire, se griser, enrichir
les tziganes, tutoyer les maîtres d'hôtel, payer de folles additions. Le
propriétaire du Ranch Bar devait beaucoup de reconnaissance à Marc
Thierry.
Celui-ci avait ses habitudes dans cet établissement. Il y prenait tous
ses repas; c'était là qu'il vivait de régime des mois durant, et là
qu'après ses succès il se livrait à de glorieuses ripailles, parmi une
nuée de jeunes élégants qui ne cessaient de parler chevaux que pour
s'entretenir de muscles, de records, de têtes brisées, de rôdeurs mis en
déroute et d'aventures terribles. On se regardait d'un air héroïque et
provocateur au Ranch Bar; on n'y marchait que le nez au vent, les
épaules carrées, le torse élargi, la taille haute: il fallait y être
herculéen, ou en sortir. Les filles s'y plaisaient, et jusqu'aux plus
cotées: on les traitait à la souteneur, c'était le genre; mais ces
façons leur agréaient assez, et elles couraient la chance de trouver
dans ce cabaret luxueux, pendant la saison, outre les plus notoires
ivrognes de Paris, le fin régal de quelque lutteur professionnel ou du
jockey le plus récemment mis à pied, voire même, parfois, l'aubaine
d'un clown célèbre, qui ressemblait à un vieil acteur tragique et que
ces demoiselles s'arrachaient.
Marc Thierry se trouvait donc nourri sans bourse délier, à peu de chose
près. Mais c'était lui en vérité qui, voilà sept ans, avait amené chaque
jour les cow boys, engagés alors au Cirque voisin, boire du gin et des
bocks dans le petit café nommé Ranch Bar en leur honneur. A cette
époque, Marc, très jeune mais en passe déjà d'être connu, ne quittait
point ces gens-là; il avait appris d'eux à sauter à cheval, et à se
servir d'un revolver ou d'un lasso avec beaucoup de talent. La mode vint
bientôt d'aller prendre son cocktail coude à coude avec les cow' boys:
les courtisanes s'y mirent, et le lieu fut consacré. Il était juste que
le patron sût gré à Marc de l'avoir ainsi lancé, et voilà pourquoi il
lui faisait pension.
Aussi Marc habitait-il pour ainsi dire dans cette maison. On l'y
visitait, on l'y glorifiait. Lorsque, pendant l'Exposition, à peine
revenu de son service militaire et désireux d'inaugurer sa rentrée à
Paris par un coup d'éclat, il avait eu l'audace folle de tuer le taureau
dans une fête de charité, aux Arènes de Boulogne, c'était au Ranch Bar
que ses amis et ses admirateurs lui avaient offert un banquet. Ce fut
encore au même endroit qu'on vint le féliciter et le porter presque en
triomphe quand la Cour d'assises de Caen l'acquitta du crime d'homicide:
il avait au moyen d'une bouteille pesante, brisé le crâne d'un sot nommé
Maxime Alain, qui s'était risqué jusqu'à le provoquer, et même jusqu'à
le gifler. L'origine de la querelle n'étant autre que la jolie et
populaire Yvonne Saint-Cloud, l'opinion publique avait faibli. On
s'attendrit, on pactisa: «C'est une dispute d'amoureux, un peu prompte.
Puis la victime avait assailli ce pauvre Marc. Circonstance atténuante.
Crime passionnel.»
Cette fois encore, il ne pouvait être question d'un autre restaurant
pour le nouveau banquet que les organisateurs du match décidèrent
sur-le-champ d'offrir dès le lendemain au vainqueur. De sorte que
l'heureux patron supputait des menus tout en apprenant par c½ur le
_Pneu_ et autres feuilles du soir qu'il se faisait acheter
Vers six heures, les fiacres commencèrent à s'arrêter devant la porte.
Les journalistes entraient, affairés, et les habitués en souriant;
chacun d'eux croyait avoir déconfit Sam Hawson. «Eh bien, est-il
là?--Que fait-il?--Il dîne ici, n'est-ce pas?--Il a dit qu'il allait
venir.»
Enfin, à six heures et demie: «Le voilà!» Il apparut, riant comme un
enfant, jetant à l'un son pardessus, à l'autre son chapeau, sa canne,
serrant les mains, recevant les femmes dans ses bras. Son ancienne amie,
Yvonne Saint-Cloud, pleurait: «Mon grand, mon grand!» balbutiait-elle.
Blanche de Rueil et Adeline Demain s'embrassaient, les larmes aux yeux,
et embrassaient aussi leurs deux petits amants, puis tout le monde,
comme si elles eussent retrouvé l'enfant prodigue. Des reporters qui
n'avaient pas vu le combat se faisaient présenter, crayon en main. Marc
les accueillait avec beaucoup de cordialité:
«--Messieurs, leur disait-il, je suis à vous. Mais je meurs de faim, et
surtout de soif. Laissez-moi commander mon dîner et le champagne. Et en
attendant que nous buvions ensemble à la santé de Sam Hawson, tenez,
demandez à ces dames de vous répondre. Elles le feront mieux que moi, et
cela ira plus vite.»
Odette Partout, la maîtresse du fameux duelliste Bob Milton, regardait
Marc de tous ses yeux et en restait saisie: «Dieu! s'écria-t-elle,
qu'il est beau!» Et en effet, dans son smoking, la peau brune, les yeux
durs, Marc avait cet air de force irrésistible qui terrifie
délicieusement les dames. A voir même son front bas et son nez grec,
certains envieux ajoutaient: «C'est la brute.» Mais ils ne formulaient
point ce jugement tout haut. Sans l'avouer, on craignait les mains
homicides de Marc, ces mains rudes et noueuses, dont l'une était cerclée
au poignet d'une gourmette d'or. Il n'y avait pas ce soir-là jusqu'à son
menton déchiré et jusqu'à ses pommettes écorchées qui ne lui donnassent
un aspect violent et cruel, propre à frapper les imaginations.
Cependant Yvonne Saint-Cloud, très flattée de sa mission, renseignait
gravement l'un des journalistes: «Oui, monsieur, à quinze ans il avait
déjà établi des records qui ne furent battus que beaucoup plus tard...
--C'est lui, continuait Adeline, qui s'en est allé à la nage, un matin,
absolument seul, de Fécamp à Yport. C'est long, vous savez, en pleine
mer, quand on n'a personne avec soi, et qu'on regarde les vagues, et
puis les vagues, et encore les vagues: il n'y a pas de quoi rire.
--Ecrivez aussi, ajoutait Blanche de Rueil, qu'étant dragon il obtenait
des permissions à force de risquer sa peau, et qu'on se le prêtait entre
garnisons, tant il était bon pour les raids à cheval...»
Là-dessus, le champagne arriva. Les jeunes demoiselles cessèrent
aussitôt d'instruire la postérité, des toasts furent portés au
vainqueur, à Paqueret, à l'Angleterre, aux assistants, à qui voulait.
Constant Bussat, bouffon indispensable à toute fête, survint à ce
moment. Bref, la soirée, la nuit passèrent, et le jour se levait que nul
ne songeait encore à cesser de célébrer cet événement mémorable. Mis en
verve par un vieux brandy, le père Patt, marchand de chevaux, vendit là
d'un seul coup deux bêtes à Marc. Il n'y avait pas une heure qu'il
venait de faire sa connaissance: «Mon garçon, dit-il, je ne vous vends
pas mes chevaux, je vous les donne. Emmenez-les, essayez-les, chassez
dessus et je ne veux pas de votre argent si vous ne les trouvez pas
bons. Ce sont des rochers, mon garçon, ces animaux-là!»
Le lendemain, au banquet, des hommes solennels, les pères conscrits de
la république des sports, congratulèrent Marc officiellement. Ne
traitons pas légèrement cette république; elle a son opinion, sa
presse, ses usages, son code, une administration bien rétribuée, une
langue spéciale; on y compte des citoyens innombrables, des riches et
des pauvres, des sincères et des escrocs; les bavards et les
réformateurs ne lui manquent pas, les abus y sont fréquents. C'est un
Etat.
Il y avait d'ailleurs autour de la table des personnages considérables
et chenus, le général Rondion, directeur des haras du Poitou, le vieux
comte de Bagy, qui avait été Grand Ecuyer de l'Impératrice, lord
Cunnigan, Amédée Paqueret, puis le président de l'A.G.F., de l'U.I.S.,
du R.P.C. Le moyen qu'une telle assemblée parût occupée de sujets
frivoles! Aussi bien cette époque est-elle bien lointaine où l'on
traitait les exploits sportifs ainsi que de dangereuses folies réservées
aux viveurs et aux cerveaux brûlés: on pariait alors que celui-ci n'en
reviendrait pas, que tel autre se casserait les os. Aujourd'hui, on
enregistre les records, on en fait des procès-verbaux, et si l'on se
tue, c'est un accident du travail, et voilà tout.
Lorsqu'on en fut aux cigares et aux liqueurs, une carte fut remise à
Amédée Paqueret: c'était celle du marquis de Caumais-Simier.
L'ingénieux François s'était dit en effet: «Cédons. Suivons le flot. Ce
baladin a la veine. Il viendra donc en Hariale, mais patronné par moi:
qu'il soit au moins mon obligé.» Aussi, sans accepter d'assister au
banquet, s'était-il bien promis pourtant d'y paraître cinq minutes vers
la fin. Ce n'était point du reste déroger: aller en un tel jour serrer
la main de Marc, était-ce autre chose que de venir caresser l'encolure
du gagnant après le Grand-Prix? Le sport excuse toutes les familiarités.
François fut à son ordinaire la correction même. Après un compliment
bref et fort bien tourné: «Je sais, monsieur, dit-il, que vous êtes
attendu en forêt d'Hariale. Ce sera moi, si vous le voulez bien, qui
aurai le plaisir de vous présenter au baron Levaître et à l'équipage.»
V
Et voilà comment, par une belle matinée d'hiver, Marc Thierry se
trouvait en forêt d'Hariale.
Il chevauchait sur un grand diable d'animal rouan, non d'ailleurs l'un
de ceux que le père Patt lui avait vendus pendant l'orgie du Ranch Bar,
Amédée Paqueret s'étant mis du marché en effet, ayant été chez le
maquignon et lui ayant dit: «Mon cher Patt, Marc Thierry est mon ami. Il
se dispose à chasser tout l'hiver avec le baron Levaître. On ne peut
ignorer dans l'équipage que c'est moi qui l'ai fait inviter, moi qui
l'envoie. Or, vous n'espérez point, j'imagine, que votre proposition de
la nuit dernière soit sérieusement prise en considération. D'abord, vous
étiez tous ivres-morts...
--Voilà qui est vrai, monsieur Paqueret. Cependant M. Thierry a bel et
bien acheté.
--Peut-être. Mais vous n'ignorez pas mes relations, mon influence,
l'intérêt qu'il y a pour vous à gagner les faveurs de deux organes tels
que la _Race Pure_ et le _Pneu_... Or, en raison de cela, considérez
notre jeune vainqueur comme votre propre fils. Les chevaux que vous lui
avez fait voir ne sont pas assez beaux, et ne me semblent pas assez
bons. Je vous donne huit jours pour nous présenter, moyennant un prix
dérisoire, deux merveilles. Et puis, après cela, venez me parler aux
bureaux du journal. Vous n'aurez pas à vous plaindre...»
Prompt à entendre à demi-mot, le père Patt avait donc découvert pour
Marc ce grand rouan osseux, ainsi qu'une jument trapue dont un pair du
Royaume-Uni se fût contenté. En même temps, Amédée Paqueret faisait
embaucher à Hariale-sous-Bois un jeune lad nommé Ralph qui, chassé de
partout pour son inconduite, allait se trouver trop heureux de n'avoir
plus que deux chevaux à soigner, un maître à suivre à travers bois et
ses anciens patrons à narguer dans le pays. Ce Ralph serait excellent
pendant un an au moins, et saurait dire à monsieur pour les premières
chasses: «Que monsieur prenne à droite; à gauche maintenant...», car
monsieur ignorait totalement le plan de la forêt dans laquelle il lui
fallait se distinguer.
Enfin, quinze jours durant, Paqueret prit la peine d'instruire son
pupille en vénerie, et ne dédaigna même pas de le conduire en personne
chez le tailleur, auquel il expliqua:
«Tous vos clients sont plus ou moins cacochymes, débiles, voûtés,
bancroches ou ventrus. Voici par contre le vainqueur de Sam Hawson, qui
représente le plus haut degré de perfection plastique pour un homme. Il
va chasser; habillez-le.»
Le tailleur se piqua de montrer tout son génie, et s'inspirant à la fois
du goût le plus éprouvé comme de la plus certaine tradition, sut
costumer Marc, le culotter de blanc comme il convenait, le mouler dans
une longue tunique, le mettre à la mode enfin de ces cavaliers
impassibles et gourmés qui, sur les estampes anglaises et les keepsakes
romantiques, vont maîtrisant des montures à col de cygne, et suivent un
damné renard à travers champs.
De sorte qu'également satisfait de ses habits neufs, de ses deux chevaux
et de sa gloire impudente, Marc n'avait même pas le soupçon qu'un être
sous le ciel lui pût nuire ou résister. Rien qu'à se sentir vivre, il
triomphait.
«Paqueret, se disait-il brutalement, simplement, veut me marier dans
l'équipage Levaître. Quel est son intérêt? Je n'en sais rien. Mais peu
m'importe. J'épouserai cette demoiselle Pauline. Paqueret a fait ma
carrière, en somme, et s'il lui plaît à présent que je devienne
millionnaire, soit.»
Qu'est-ce d'ailleurs qu'un héros comme Marc, qu'est-ce qu'un champion?
Un homme à qui l'on dit depuis des années: «Fais ceci, vis de telle
manière. A tel moment tu donneras ton effort. Et tu vaincras.»
Poussez-le de même dans la vie. Il obéit encore, il réussit.
En approchant du lieu de rendez-vous, il fut pourtant extrêmement
surpris et inquiet de ne rencontrer ni voitures, ni cavaliers, ni
chiens. L'allée s'allongeait, silencieuse, entre ses deux murailles de
bois nu: au carrefour, personne, pas un bruit, pas une bestiole, pas
même le mendiant, le seul mendiant du pays, qui erre par tous les
méandres de la forêt comme un vieux sylvain morose.
«--Ah, fit Ralph sans s'émouvoir, je me suis trompé de rond-point. Nous
ne sommes pas du tout à celui du Vilain, nous lui tournons le dos. Mais
que monsieur aille sur sa gauche. Nous tomberons probablement dans la
chasse.»
Furieux et grommelant, Marc prend le trot, pressant soudain son cheval,
faisant jaillir la boue, coupant les routes et traversant les clairières
l'oreille au guet, écoutant parfois mal à propos l'aboi lointain d'un
chien de ferme ou le tapage de quelque prétentieux oiseau. Mais alors:
«Hallo, monsieur, ce n'est rien», lui disait Ralph, qui le serrait de
près d'un air compétent, le chapeau sur le nez.
Enfin, après une très longue course, un son presque imperceptible de
cor, un murmure de chiens parvinrent jusqu'à eux. Il semblait que cette
rumeur légère eût expiré à l'autre bout du monde.
Et les voici guidés maintenant, de ci, de là, par ce bruit ténu qu'on
menait au loin, qui grandissait. Certains abois s'étant même étrangement
rapprochés, Marc fit halte au bord d'un chemin. Quelque chose allait
arriver, c'était certain, quelque chose venait, le taillis frémissait.
Tout à coup, brisant les branches et sortant du bois dans un bond
superbe, un cerf empanaché franchit la route et disparut. Un chien, deux
chiens se montrèrent presque aussitôt, puis plusieurs autres à la file,
et sans doute tous allaient-ils suivre, si au triple galop, une sorte de
centaure hurlant, le piqueur, ne fût survenu juste à temps pour faire
rouler sous le fouet les pauvres bêtes, et couper ainsi, écraser,
anéantir cette fausse chasse. Ce n'était là qu'un change en effet.
Deux hommes d'équipage accouraient à toute bride que déjà l'incident
était clos et les chiens repartis sur la bonne voie. Le baron Levaître
lui-même apparaissait: «Ce n'est pas notre cerf, Monjoye, que les chiens
chassent là!» criait-il au piqueur. Gaston portait le travesti
feuille-morte à parements gris du Rallye-Vaille. Tout grimaçant et
ravagé qu'il fût, il avait pourtant assez bon air là-dessous.
«--Monsieur Marc Thierry, sans doute? fit-il en reconnaissant l'athlète
qui le saluait. Nous vous attendions, monsieur, soyez le bienvenu.» Puis
sans écouter la réponse, il piquait des deux et rentrait sous bois.
Pris de court et d'ailleurs interloqué, Marc se mit machinalement à
galoper derrière le baron. Bientôt il se trouvait sans savoir comment en
pleine chasse, des voitures lui bouchaient la route, des veneurs
l'entouraient de tous côtés, et François de Caumais-Simier disait à
mademoiselle Pauline en le désignant: «Voici notre grand champion Marc
Thierry, le triomphateur de Sam Hawson.»
Or Marc avait peut-être plus que personne l'habitude d'être examiné,
jugé, contesté. Aussi le prodigieux intérêt qu'il excitait ne le
troubla-t-il guère. Ce n'était pas l'instant de remarquer les regards
mauvais et hautains de messieurs les veneurs, ni ceux plus dédaigneux
encore de leurs épouses; il ne s'agissait point de s'attrister au sujet
de la malveillance particulière aux chétifs humains dès qu'ils sont à
cheval--non, Marc était venu en Hariale pour plaire à mademoiselle
Levaître. Il devait mener cette affaire à bien, non une autre, et
sur-le-champ il l'entreprit. «Mademoiselle, répondit-il tout d'un trait,
je suis très reconnaissant au baron Levaître d'avoir bien voulu
m'accueillir; je désirais depuis longtemps chasser en Hariale, et
surtout vous être présenté.»
Pauline Levaître eût pu s'étonner de cette lourde flatterie, au besoin
s'en montrer choquée. Mais elle riposta de la seule façon que Marc n'eût
point prévue: elle rit avec impertinence. Cela fut suivi d'un silence
affreux. Caumais-Simier n'en laissait rien paraître, mais frémissait de
joie. Tous les autres se taisaient également, en proie au délicieux
plaisir de constater l'échec de ce fameux athlète. Quelques-uns
songeaient même à se confier entre eux: «Après tout, le trouvez-vous si
beau qu'on dit? D'ailleurs, je tiens de source sûre qu'il est
tuberculeux, qu'il fume de l'opium et qu'il n'aime point les femmes...»
quand une voix cria soudain, en appuyant sur l'a d'une façon comique:
«Taïaut! taïaut!» C'était le cerf de chasse, le vrai, cette fois, qui
venait de sauter à cent mètres de là. Tout le monde aussitôt de
s'arrêter net, et de paraître oublier Marc. Les yeux brillèrent, les
poitrines palpitèrent. Il faut savoir qu'en certains cas, à la chasse,
on se doit de témoigner d'une ardeur profonde et d'un intérêt passionné,
qui sont des témoignages appréciés de noble éducation, la preuve qu'on a
toujours forcé des cerfs et des sangliers, qu'on tient ce goût de
naissance, et qu'on mourra le jour où la République aura commis le
dernier méfait de proscrire ce divertissement. En un mot, l'angoisse est
de mise, en vénerie, comme les bottes à revers, et voilà pourquoi vous
voyez tant de braves gens bouleversés dans les forêts de l'Etat.
Au bout de quelques minutes, on vit passer pesamment la meute
désordonnée. Tout allait bien, et les veneurs se remirent en route,
Pauline et Caumais-Simier devant, Marc à leur suite. Mais celui-ci ne
regardait déjà plus tant la chasse que cette bizarre, que cette farouche
et détestable Pauline qui lui causait une émotion toute nouvelle.
N'était-ce pas la première fois qu'une femme non seulement le
repoussait, mais encore le tournait en dérision, l'offensait? Quel plus
sûr moyen de s'attacher une sorte de truand et de mauvais garçon comme
lui, qui, pendant les semaines où il ne s'entraînait point pour quelque
match, vivait au Ranch Bar parmi les Yvonne Saint-Cloud et les Adeline
Demain, dans une débauche paisible et continue, sans tenir à l'une
plutôt qu'à l'autre, et les confondant quelquefois. Car le crédit de
Marc Thierry était grand auprès de ces demoiselles, et s'il ne pouvait
espérer encore le succès d'un vieux clown ou d'un ténor ventru, il se
classait du moins tout de suite après, sur le rang des lieutenants de
cavalerie, au-dessus, c'est certain, des avocats célèbres, des
journalistes, littérateurs, députés et autres hommes publics.
Quoi qu'il en fût, l'auraient-elles donc ainsi traité, ses amies du
Ranch Bar? Se seraient-elles avisées de le bafouer impudemment devant
dix personnes? Et pourtant, il se souvenait d'avoir courtisé quelques
jeunes femmes--oh, bien rarement, et d'une façon qui n'était sans doute
ni très spirituelle, ni très délicate. Mais... mais ce n'étaient là que
des sottises. Marc n'avait régné que sur un troupeau de filles. Et il
regardait avec un sentiment de colère et d'envie cette jolie bête fière,
cette proie inconnue qu'il ne savait prendre.
«--Restez avec nous, monsieur Thierry, fit Caumais-Simier en se tournant
négligemment sur sa selle; dès que nous rencontrerons la baronne, je
vous présenterai.» Un huissier de cour eût déclaré du même ton:
«Veuillez demeurer: vous verrez le Roi tout à l'heure.»
Marc poussa son grand cheval rouan au niveau de celui du marquis: «Je
suppose, mademoiselle, dit-il en fixant Pauline, que mon titre de
champion de France me nuit beaucoup. Un boxeur doit passer pour une
brute...
--Bah, monsieur, vous vous occupez donc de boxe?»
Pauvre Marc! Peut-être se fût-il sauvé sur l'heure, sans saluer, sans
même tourner la tête, si une fois encore un hasard de la chasse ne l'eût
tiré de là:
«--Ah, chanta la plus mélodieuse voix du monde, vous voici donc,
monsieur Thierry? Venez ici que je vous complimente; et nous prendrons
ce cerf ensemble, si vous voulez...»
C'était Sylvie.