D'ailleurs, qui ne la connaît, cette incomparable Sylvie? Qui ne
pourrait raconter ses débuts, n'a point applaudi sa beauté, son charme
et son talent, qui n'a contribué à sa gloire? Seriez-vous donc la seule
à ignorer que le baron Levaître, alors veuf, l'épousa scandaleusement en
1897, et qu'il lui apportait en cadeau de noce, outre ses millions, une
fille âgée de quinze ans, née de son premier mariage et nommée Pauline?
Allons, vous en aurez jasé, comme nous tous. Ce fut un mariage européen.
Et le moyen en effet que Paris, que la France, que l'Europe entière ne
se troublassent point quand un insolent millionnaire avait ainsi
l'audace de confisquer une femme dont le moindre geste était
ordinairement déclaré le miracle de l'art; une femme dont les inflexions
de voix avaient enchanté les deux mondes, une femme qui était revenue
des contrées lointaines chargée de cadeaux royaux, qui avait mis le
schah de Perse à la porte et n'avait pas voulu voir le sultan--notre
glorieuse Sylvie enfin, notre grande comédienne, une comédienne! Qu'on y
songe, l'impératrice de Russie n'a pas tant de prestige que nos deux ou
trois reines de théâtre. Il vaut mieux d'ailleurs atteindre comme
celles-ci la dignité suprême par les planches: on y montre plus de
talent, d'abord; puis on y a plus d'autorité, c'est certain.
Il y a longtemps qu'un critique dramatique avait écrit pour la première
fois: «Mademoiselle Sylvie Montreux est vraiment très intelligente.» Ses
confrères ne s'étaient pas fait faute de tenir le même propos quelques
mois plus tard, et il n'y eut bientôt plus personne à Paris qui ne
répétât régulièrement lorsqu'il s'agissait d'elle: «Quelle nature
d'élite, cette Sylvie!» Elle ne cessait en effet de donner à chaque
instant les preuves les plus indéniables d'esprit, dont une ingénieuse
entre toutes fut, par exemple, de quitter avec éclat l'Opéra-Comique et
d'abandonner brusquement le chant pour la comédie. Le procédé est sûr et
tout artiste qui ne se croit pas assez en vogue devrait s'y résoudre:
que les peintres injustement appréciés commencent à sculpter, que les
poètes qu'on ne décore pas se fassent reporters, et que les barytons
méconnus se mettent aux affaires publiques. Ils s'en loueront.
Enfin, après des années de triomphes inouïs, le vieil Amédée Paqueret
était un soir entré dans la loge de l'illustre Sylvie, amenant avec lui
un autre monsieur, grand, chauve, d'aspect un peu grave et très
distingué.
«--Ma chère amie, dit-il, vous avez été plus que belle, plus que
délicieuse, et voici mon camarade le baron Levaître qui a voulu vous
exprimer aussi son émotion.»
Et telle avait été l'origine de cette passion profonde qui lia pour
toujours le baron Levaître à Sylvie Montreux. Il avait des millions, un
équipage, un yacht, des chevaux de courses; il avait sa fille enfin, et
la comédienne ne pouvait se défendre d'un plaisir délicat à la pensée de
jouer ce rôle si périlleux et si difficile de mère. Elle permit qu'on
la fît baronne.
Aussi bien l'opinion publique lui fut-elle favorable dans cette
circonstance. Cela se conçoit du reste: il n'y avait pas un chroniqueur
qui ne crût un peu marier en elle sa petite cousine ou sa s½ur aînée,
pas un minuscule gazetier qui n'eût traité cette cérémonie comme une
fête de famille. Le malheureux baron fut au contraire traîné dans la
boue: épouser une actrice, quel scandale, quel défi! De sorte que les
mêmes qui disaient gentiment: «Eh bien, l'incomparable Sylvie consent
donc à se donner un maître...» ajoutaient avec douleur: «Ce Levaître est
bien coupable.»
Le baron Etienne méprisa les uns comme les autres, et fit bien. On peut,
lorsqu'on dispose de plusieurs forêts de chasse et d'une meute sérieuse,
se permettre d'épouser en somme qui l'on veut. Les gens du monde ont
sans doute une passion très noble pour les convenances sociales, mais
ils en nourrissent une fort irrésistible aussi pour la poursuite des
cerfs et des daguets. Il est beau de flétrir la conduite d'autrui, mais
encore plus divertissant de mener une bête aux étangs. Comme l'avait
fort exactement prévu l'avisé maître d'équipage, ces messieurs et ces
dames boudèrent un peu le premier mois, puis revinrent en foule, et la
baronne Sylvie se trouvait traitée avec les plus grands égards par la
meilleure société de l'Ile-de-France et du Valois, quand une pleurésie
lui enleva brusquement son mari en décembre 99.
Mais il y avait bientôt trois ans de cela. Aujourd'hui, Gaston Levaître
a succédé comme maître d'équipage au baron Etienne, son frère aîné. La
petite Pauline et sa belle-mère Sylvie ont quitté le deuil; elles
habitent ensemble leur princière maison de chasse, élevée en face du
château d'Hariale, perdue parmi les arbres et bordée par le plus
majestueux canal. Cette eau seule sépare le jardin de Sylvie des
parterres que disposa Le Nôtre: un canot, quelques coups de rames, et
vous y voilà.