Il m'est quelquefois arrivé de combattre le Privilége par la
plaisanterie. C'était, ce me semble, bien excusable. Quand
quelques-uns veulent vivre aux dépens de tous, il est bien permis
d'infliger la piqûre du ridicule au petit nombre qui exploite et à la
masse exploitée.
Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit
plus de priviléges particuliers, il s'agit de transformer le privilége
en droit commun. La nation tout entière a conçu l'idée étrange qu'elle
pouvait accroître indéfiniment la substance de sa vie, en la livrant à
l'État sous forme d'impôts, afin que l'État la lui rende en partie
sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que
l'État assure le bien-être à tous les citoyens; et une longue et
triste procession, où tous les ordres de travailleurs sont
représentés, depuis le roide banquier jusqu'à l'humble blanchisseuse,
défile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance
pécuniaire.
Je me tairais s'il n'était question que de mesures provisoires,
nécessitées et en quelque sorte justifiées par la commotion de la
grande révolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on réclame,
ce ne sont pas des remèdes exceptionnels, c'est l'application d'un
système. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'État,
on veut que la bourse de l'État alimente celle des citoyens.
Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de
dissiper cette funeste illusion; car, à mes yeux du moins, elle jette
un voile sombre sur l'avenir; et c'est là, je le crains bien, l'écueil
de notre chère République.
D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il
ignore ce qu'on lui a toujours défendu d'apprendre, s'il nourrit dans
son coeur des espérances chimériques qu'on s'est appliqué à y faire
naître?
Que faisaient naguère et que font encore les puissants du siècle, les
grands propriétaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient à la
loi des suppléments de profits, au détriment de la masse. Est-il
surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui
demande aussi un supplément de salaires? Mais, hélas! il n'y a pas
au-dessous d'elle une autre masse d'où cette source de subventions
puisse jaillir. Le regard attaché sur le pouvoir, les industriels
s'étaient transformés en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon
blé! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! Élevez
artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels
étaient les cris qui assourdissaient la Chambre privilégiée. Est-il
surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur à son tour!
Mais, hélas! si la loi peut, à la rigueur, faire des largesses à
quelques privilégiés, aux dépens de la nation, comment concevoir
qu'elle fasse des largesses à la nation tout entière?
Quel exemple donne en ce moment même la classe moyenne? On la voit
obséder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur
une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition
bien humble de vivre au moins en travaillant?
Que disaient sans cesse les gouvernants? À la moindre lueur de
prospérité, ils s'en attribuaient sans façon tout le mérite; ils ne
parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de
l'activité, de l'ordre, de l'économie des travailleurs. Non, cette
prospérité, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs.
Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce
dire: «Grâce à l'intervention active du gouvernement, grâce à la
sagesse du roi, grâce au patronage des sciences, toutes les classes
industrielles sont florissantes.» Faut-il s'étonner que le peuple ait
fini par croire que le bien-être lui venait d'en haut comme une manne
céleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les régions du
pouvoir? Quand on s'attribue le mérite de tout le bien qui arrive, on
encourt la responsabilité de tout le mal qui survient.
Ceci me rappelle un curé de notre pays. Pendant les premières années
de sa résidence, il ne tomba pas de grêle dans la commune; et il était
parvenu à persuader aux bons villageois que ses prières avaient
l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne
grêla pas; mais, à la première apparition du fléau, il fut chassé de
la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volonté que vous
avez permis à la tempête de nous frapper?
La République s'est inaugurée par une semblable déception. Elle a jeté
cette parole au peuple, si bien préparé d'ailleurs à la recevoir: «Je
garantis le bien-être à tous les citoyens.» Et puisse cette parole ne
pas attirer des tempêtes sur notre patrie!
Le peuple de Paris s'est acquis une gloire éternelle par son courage.
Il a excité l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre
public, son respect pour tous les droits et toutes les propriétés.
Il lui reste à accomplir une tâche bien autrement difficile, il lui
reste à repousser de ses lèvres la coupe empoisonnée qu'on lui
présente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la République
repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la
droiture de ses intentions, personne ne peut les méconnaître; il
s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse révolution qu'il
a accomplie par son courage, qu'il a préservée par sa sagesse, n'a
plus à courir qu'un danger: la déception; et contre ce danger, il n'y
a qu'une planche de salut: la sagacité du peuple.
Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses
lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la République évitera
le gouffre béant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique
spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses
ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui
et de ses propres illusions!
Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y
a à peine quelques jours, n'ont pas été renversées, que la République,
ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas été fondé pour laisser le
peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs,
des salariés, ou ce qu'on appelait des prolétaires) dans la même
condition où elle était avant.
C'est la volonté de tous, et c'est sa propre volonté, que sa condition
change.
Mais deux moyens se présentent, et ces moyens ne sont pas seulement
différents, ils sont, il faut bien le dire, diamétralement opposés.
L'école qu'on appelle _économiste_ propose la destruction immédiate de
tous les priviléges, de tous les monopoles, la suppression immédiate
de toutes les fonctions inutiles, la réduction immédiate de tous les
traitements exagérés, une diminution profonde des dépenses publiques,
le remaniement de l'impôt, de manière à faire disparaître tous ceux
qui pèsent sur les consommations du peuple, qui enchaînent ses
mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que
l'octroi, l'impôt sur le sel, les taxes sur l'entrée des subsistances
et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis.
Elle demande que ce mot _liberté_, qui flotte avec toutes nos
bannières, qui est inscrit sur tous nos édifices, soit enfin une
vérité.
Elle demande qu'après avoir payé au gouvernement ce qui est
indispensable pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure,
pour réprimer les fraudes, les délits et les crimes, et pour subvenir
aux grands travaux d'utilité nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR
LUI.
Elle assure que mieux le peuple pourvoira à la sûreté des personnes et
des propriétés, plus rapidement se formeront les capitaux.
Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidité, que le peuple
saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par
l'impôt, à l'État.
Que la formation rapide des capitaux implique nécessairement la hausse
rapide des salaires, et par conséquent l'élévation progressive des
classes ouvrières en bien-être, en indépendance, en instruction et en
dignité.
Ce système n'a pas l'avantage de promettre la réalisation instantanée,
du bonheur universel; mais il nous parait simple, immédiatement
praticable, conforme à la justice, fidèle à la liberté, et de nature à
favoriser toutes les tendances humaines vers l'égalité et la
fraternité. J'y reviendrai après avoir exposé et approfondi les vues
d'une autre école, qui paraît en ce moment prévaloir dans les
sympathies populaires.
Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prétend le réaliser
par voie directe. Sa prétention ne va à rien moins qu'à augmenter le
bien-être des masses, c'est-à-dire accroître leurs consommations tout
en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine
de puiser des suppléments de salaires soit dans la caisse commune,
soit dans les profits exagérés des entrepreneurs d'industrie.
C'est ce système dont je me propose de signaler les dangers.
Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je n'entends pas ici condamner
l'_association volontaire_. Je crois sincèrement que l'_association_
fera faire de grands progrès en tous sens à l'humanité. Des essais
sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du
Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blâmer ces
tentatives? Moi-même, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_école
sociétaire_, j'avais conçu un projet d'association agricole destiné à
perfectionner le métayage. Des raisons de santé m'ont seules détourné
de cette entreprise.
Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction
énergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que
vous avez sans doute remarquée, qui vous entraîne aussi peut-être, à
invoquer en toutes choses l'intervention de l'État, c'est-à-dire la
réalisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systèmes, avec la
_contrainte légale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen.
On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis
que lorsqu'on appelle à son aide la loi et l'impôt, l'enseigne est
aussi menteuse qu'elle puisse l'être, puisqu'il n'y a plus alors ni
_association_ ni _volonté_.
Je m'attacherai à démontrer que l'intervention exagérée de l'État ne
peut accroître le bien-être des masses, et qu'elle tend au contraire à
le diminuer;
Qu'elle efface le premier mot de notre devise républicaine, le mot
_liberté_;
Que si elle est fausse en principe, elle est particulièrement
dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un
grand et irréparable désastre, et les fortunes particulières, et la
fortune publique, et le sort des classes ouvrières, et les
institutions, et la République.
Je dis, d'abord, que les promesses de ce déplorable système sont
illusoires.
Et, en vérité, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me
livrer à cet égard à une longue démonstration, si des faits éclatants
ne me prouvaient que cette démonstration est nécessaire.
Car quel spectacle nous offre le pays?
À l'Hôtel-de-Ville la _curée des places_, au Luxembourg la _curée des
salaires_. Là, ignominie; ici, cruelle déception.
Quant à la _curée des places_, il semble que le remède serait de
supprimer toutes les fonctions inutiles, de réduire le traitement de
celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout
entière à l'avidité de la bourgeoisie, et elle s'y précipite avec
fureur.
Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son côté, le peuple des
travailleurs, témoin des douceurs d'une existence assurée sur les
ressources du public, oubliant qu'il est lui-même ce public, oubliant
que le budget est formé de sa chair et de son sang, demande, lui
aussi, qu'on lui prépare une curée.
De longues députations se pressent au Luxembourg, et que
demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est-à-dire, en
définitive, une amélioration dans les moyens d'existence des
travailleurs.
Mais ceux qui assistent personnellement à ces députations, n'agissent
pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien représenter
toute la grande confraternité des travailleurs qui peuplent nos villes
aussi bien que nos campagnes.
Le bien-être matériel ne consiste pas à gagner plus d'argent. Il
consiste à être mieux nourri, vêtu, logé, chauffé, éclairé, instruit,
etc., etc.
Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'à
dater de l'ère glorieuse de notre révolution, chaque Français
appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de
viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres,
etc., etc.
Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en même temps
que le travail qui produit ces choses soit diminué. Quelques-uns même,
heureusement en petit nombre, vont jusqu'à solliciter la destruction
des machines.
Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante?
À moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la
caisse du percepteur, comment veut-on que l'État y puise plus que le
peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pièce de cent sous qui y
entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hélas! c'est
tout le contraire. La pièce de cent sous que le peuple y jette tout
entière n'en sort que fort ébréchée, car il faut bien que le
percepteur en garde une partie pour lui.
En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut
puiser dans le Trésor public un fonds de salaires autre que celui que
le public lui-même y a mis, en serait-on plus avancé? Ce n'est pas
d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vêtements, de logement,
etc.
Or, l'_organisateur_ qui siége au Luxembourg a-t-il la puissance de
multiplier ces choses par des décrets? ou peut-il faire que, si la
France produit 60 millions d'hectolitres de blé, chacun de nos 36
millions de concitoyens en reçoive 3 hectolitres, et de même pour le
fer, le drap, le combustible?
Le recours au Trésor public, comme système général, est donc
déplorablement faux. Il prépare au peuple une cruelle déception.
On dira sans doute: «Nul ne songe à de telles absurdités. Mais il est
certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce à
quoi l'on vise, c'est à un juste nivellement, à une plus équitable
répartition.»
Examinons la question à ce point de vue.
Si l'on voulait dire qu'après avoir retranché tous les impôts qui
peuvent l'être, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui
restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait
qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des
_organisateurs_; c'est bon pour des _économistes_.
Ce qu'on veut, c'est que tout Français soit bien pourvu de toutes
choses. On a annoncé d'avance que l'État garantissait le bien-être à
tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser
assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre
ce résultat.
Poser la question, c'est la résoudre; car, pour que tout le monde ait
plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en
produise davantage; et comment pourrait-on en prendre à une seule
classe, même à la classe riche, plus que toutes les classes ensemble
n'en produisent?
D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impôt. Il s'élève
déjà à un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de
permettre aucun retranchement, conduisent à des aggravations
inévitables.
Permettez-moi un calcul approximatif.
Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes;
cependant on peut en approcher.
Sous le régime qui vient de tomber, il y avait 250 mille électeurs. À
quatre individus par famille, cela répond à un million d'habitants, et
chacun sait que l'électeur à 200 francs était bien près d'appartenir à
la classe des propriétaires malaisés. Cependant, pour éviter toute
contestation, attribuons à la classe riche, non-seulement ce million
d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est déjà
raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt
millions sinon de pauvres, du moins de frères qui ont besoin d'être
secourus. Si l'on suppose qu'un supplément bien modique de 25 cent.
par jour est indispensable pour réaliser des vues philanthropiques
plus bienveillantes qu'éclairées, c'est un impôt de cinq millions par
jour ou près de deux milliards par an, nous pouvons même dire deux
milliards avec les frais de perception.
Nous payons déjà un milliard et demi. J'admets qu'avec un système
d'administration plus économique on réduise ce chiffre d'un tiers: il
faudrait toujours prélever _trois milliards_. Or, je le demande,
peut-on songer à prélever trois milliards sur les seize millions
d'habitants les plus riches du pays?
Un tel impôt serait de la confiscation, et voyez les conséquences. Si,
en fait, toute propriété était confisquée à mesure qu'elle se forme,
qui est-ce qui se donnerait la peine de créer de la propriété? On ne
travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les
stimulants du travail, le plus puissant peut-être, c'est l'espoir
d'acquérir quelque chose pour ses vieux jours, d'établir ses enfants,
d'améliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre système
financier de telle sorte que toute propriété soit confisquée à mesure
de sa formation, alors, nul n'étant intéressé ni au travail ni à
l'épargne, le capital ne se formera pas; il décroîtra avec rapidité,
si même il ne déserte pas subitement à l'étranger; et, alors, que
deviendra le sort de cette classe même que vous aurez voulu soulager?
J'ajouterai ici une vérité qu'il faut bien que le peuple apprenne.
Quand dans un pays l'impôt est très modéré, il est possible de le
répartir selon les règles de la justice et de le prélever à peu de
frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'élevât
pas au delà de cinq à six cents millions. Je crois sincèrement qu'on
pourrait, dans cette hypothèse, inaugurer l'_impôt unique_, assis sur
la propriété réalisée (mobilière et immobilière).
Mais lorsque l'État soutire à la nation le quart, le tiers, la moitié
de ses revenus, il est réduit à agir de ruse, à multiplier les
sources de recettes, à inventer les taxes les plus bizarres, et en
même temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se
confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye
sans s'en douter. De là les impôts de consommation, si funestes aux
libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occupé de
finances sait bien que ce genre d'impôt n'est productif qu'à la
condition de frapper les objets de la consommation la plus générale.
On a beau fonder des espérances sur les taxes somptuaires, je les
appelle de tous mes voeux par des motifs d'équité, mais elles ne
peuvent jamais apporter qu'un faible contingent à un gros budget. Le
peuple se ferait donc complétement illusion s'il pensait qu'il est
possible, même au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les
dépenses publiques, déjà si lourdes, et en même temps de les mettre
exclusivement à la charge de la classe riche.
Ce qu'il faut remarquer, c'est que, dès l'instant qu'on a recours aux
impôts de consommation (ce qui est la conséquence nécessaire d'un
lourd budget), l'égalité des charges est rompue, parce que les objets
frappés de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre
que dans celle du riche, proportionnellement à leurs ressources
respectives.
En outre, à moins d'entrer dans les inextricables difficultés des
classifications, on met sur un objet donné, le vin, par exemple, un
impôt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui
achète un litre de vin de 50 c. le litre, grevé d'un impôt de 50 c.,
paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10
francs la bouteille, paye 5 pour 100.
Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrière qui est
intéressée à ce que le budget soit réduit à des proportions qui
permettent de simplifier et égaliser les impôts. Mais pour cela il ne
faut pas qu'elle se laisse éblouir par tous ces projets
philanthropiques, qui n'ont qu'un seul résultat certain: celui
d'exagérer les charges nationales.
Si l'exagération de l'impôt est incompatible avec l'égalité
contributive, et avec cette sécurité indispensable pour que le capital
se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la
liberté.
Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si
familières à M. Guizot, alors simple professeur suppléant. Pour
justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligés des
monarchies constitutionnelles, il disait: _La liberté est un bien si
précieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Dès ce jour, je
me dis: M. Guizot peut avoir des facultés éminentes, mais ce serait
assurément un pitoyable homme d'État.
En effet, la liberté est un bien très-précieux et qu'un peuple ne
saurait payer trop cher. Mais la question est précisément de savoir si
un peuple surtaxé peut être libre, s'il n'y a pas incompatibilité
radicale entre la liberté et l'exagération de l'impôt.
Or, j'affirme que cette incompatibilité est radicale.
Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les
choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorité. Or
l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec
l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais être
neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas
essentiellement utile.
Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on débat le
prix, qu'on est maître d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est
_imposé_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un
_service_ à la force publique, comme lorsqu'il s'agit de sécurité,
d'indépendance nationale, de répression des délits et des crimes, il
faut bien qu'il crée cette autorité et s'y soumette.
Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien
pu rester dans le domaine des services privés, il s'ôte la faculté de
débattre le sacrifice qu'il veut faire en échange de ces services, il
se prive du droit de les refuser; il diminue la sphère de sa liberté.
On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les
fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est
multiplier les atteintes à la liberté.
Comment un monarque peut-il confisquer la liberté des cultes? En ayant
un clergé à gages.
Comment peut-il confisquer la liberté de l'enseignement? En ayant une
université à gages.
Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports
par des fonctionnaires publics. Si ce plan se réalise, nous payerons
plus d'impôts, et nous serons moins libres.
Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le
système qu'on préconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il
détruit la sécurité, qu'il nuit à la formation des capitaux et, par
là, à l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte à la
liberté des citoyens.
Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile
de prouver qu'il est un obstacle insurmontable à tout progrès, parce
qu'il paralyse le ressort même du progrès, la vigilance de l'intérêt
privé.
Quels sont les modes d'activité humaine qui offrent le spectacle de la
stagnation la plus complète? Ne sont-ce pas précisément ceux qui sont
confiés aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore
où il en était au moyen âge. Il n'est pas sorti de l'étude de deux
langues mortes, étude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle
aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mêmes choses, mais on les
enseigne par les mêmes méthodes. Quelle industrie, excepté celle-là,
en est restée où elle en était il y a cinq siècles?
Je pourrais accuser aussi l'exagération de l'impôt et la
multiplication des fonctions de développer cette ardeur effrénée pour
les places qui, en elle-même et par ses conséquences, est la plus
grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie
ces considérations à la sagacité du lecteur.
Je ne puis m'empêcher, cependant, de considérer la question au point
de vue de la situation particulière où la révolution de Février a
placé la France.
Je n'hésite pas à le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens
des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et
chimériques espérances que, dans une soif désordonnée de popularité,
on a jetées au milieu d'eux, ces espérances déçues seront la fatalité
de la République.
Or elles seront déçues, parce qu'elles sont chimériques. Je l'ai
prouvé. On a promis ce qu'il est matériellement impossible de tenir.
Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle
nous laisse pour héritage une dette dont l'intérêt seul grève nos
finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une
somme égale de dette flottante.
Elle nous laisse l'Algérie, qui nous coûtera pendant longtemps cent
millions par an.
Sans nous attaquer, sans même nous menacer, les rois absolus de
l'Europe n'ont qu'à maintenir leurs forces militaires actuelles pour
nous forcer à conserver les nôtres. De ce chef, c'est cinq à six cents
millions à inscrire au budget de la guerre et de la marine.
Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de
perception, tous les travaux d'utilité nationale.
Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous
verrez que le budget des dépenses est inévitablement énorme.
Il est à présumer que les sources ordinaires des recettes seront
moins productives, dès la première année de la révolution. Supposez
que le déficit qu'elles présenteront soit compensé par la suppression
des sinécures et le retranchement des fonctions parasites.
Le résultat forcé n'en est pas moins qu'il est déjà bien difficile de
donner actuellement satisfaction au contribuable.
Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain
espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce même trésor, qu'il
alimente de sa propre vie!
C'est dans ce moment, où l'industrie, le commerce, le capital et le
travail auraient besoin de sécurité et de liberté pour élargir la
source des impôts et des salaires, c'est dans ce moment que vous
suspendez sur leur tête la menace d'une foule de combinaisons
arbitraires, d'institutions mal digérées, mal conçues, de plans
d'organisation éclos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart
étrangers à cette matière!
Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la déception, et ce jour doit
nécessairement arriver?
Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par
l'État n'est pas un travail _ajouté_ à celui du pays, mais _soustrait_
par l'impôt sur un point pour être versé par la charité sur un autre,
avec toute la diminution qu'implique la création d'administrations
nouvelles?
Qu'arrivera-t-il quand vous serez réduit à venir dire au contribuable:
Nous ne pouvons toucher ni à l'impôt du sel, ni à l'octroi, ni à la
taxe sur les boissons, ni à aucune des inventions fiscales les plus
impopulaires; bien loin de là, nous sommes forcés d'en imaginer de
nouvelles?
Qu'arrivera-t-il quand la prétention d'accroître forcément la masse
des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de
capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura
désorganisé tous les ateliers, sous prétexte d'organisation, et forcé
peut-être le capital à chercher ailleurs l'air vivifiant de la
liberté?
Je ne veux pas m'appesantir sur les conséquences. Il me suffit d'avoir
signalé le danger tel que je le vois.
Mais quoi! dira-t-on, après la grande révolution de Février, n'y
avait-il donc rien à faire? n'y avait-il aucune satisfaction à donner
au peuple? Fallait-il laisser les choses précisément au point où elles
étaient avant? N'y avait-il aucune souffrance à soulager?
Telle n'est pas notre pensée.
Selon nous, l'accroissement des salaires ne dépend ni des intentions
bienveillantes, ni des décrets philanthropiques. Il dépend, et il
dépend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays,
comme aux États-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires
haussent et le peuple est heureux.
Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: sécurité et
liberté; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis à mesure par
l'impôt.
C'est là, ce nous semble, qu'étaient la règle de conduite et les
devoirs du gouvernement.
Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les
associations devaient être abandonnés au bon sens, à l'expérience et à
l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas à coups
de taxes et de décrets.
Pourvoir à la sécurité universelle en rassurant les fonctionnaires
paisibles, et, par le choix éclairé des fonctionnaires nouveaux,
fonder la vraie liberté par la destruction des priviléges et des
monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les
plus nécessaires au travail, se créer, sans frais, des ressources par
l'abaissement des droits exagérés et l'abolition de la prohibition,
simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans
la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, réduire les gros
traitements, négocier immédiatement avec les puissances étrangères la
réduction des armées, abolir l'octroi et l'impôt sur le sel, et
remanier profondément l'impôt des boissons, créer une taxe somptuaire,
telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle
est la mission de notre république.
Sous un tel régime d'ordre, de sécurité et de liberté, on verrait les
capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le
commerce s'étendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une
active impulsion, la main-d'oeuvre recherchée et bien rétribuée, les
salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus
abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement
absorbées par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner à
l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier.