Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour
leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été
communiquée. En voici quelques extraits assez curieux.
N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos
priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.
Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les
lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous
laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos
monopoles, et je voterai ensuite vos lois.
Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est
inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui
fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre
siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions
intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se
rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par
les boules blanches.
Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de
parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par
nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet.
Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.
Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des
_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité;
mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se
peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de
mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits
français pour avoir une occasion de perception.»
Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et
même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à
votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et
menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre
effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an,
peut-être deux; le peuple payera les intérêts.
Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt;
par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière
imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par
excellence le _contribuable débonnaire_.
Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup
en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous
aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les
journalistes, ce qui est fort grave.
Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire.
Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs.
Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est
le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous
ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.
Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé
à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort
expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est
moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la
raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion.
Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle:
S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces
manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe
la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par
exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de
la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de
drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces
dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second
mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les
avantages qu'il en résultera.
D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous
seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui.
Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode
dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de
vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.
Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous
aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous
sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si
on laissait se relever le mode économique.
Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on
aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?
Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation,
découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la
production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a
soixante journées de moins consacrées à la production de la laine,
contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français.
Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair,
vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées
mises en activité par le mode dispendieux.
Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode
économique, le capital qui a été détourné vers la production directe
du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des
choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous
prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur
travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de
drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme
de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée
disponible aussi entre leurs mains.»
Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs,
idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte.
Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas
l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les
yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,
tenez-vous-y et riez du reste.
Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:
«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi,
vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des
salaires par l'opération de la loi.»
Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne
pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous
encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus
d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos
salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par
ricochet_.
L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de
production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés
de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres
industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir
augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les
choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une
déception.»
Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le
mécanisme du _ricochet_.
L'ouvrier pourra insister et vous dire:
«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons
de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires.
Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires
deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous
vous enrichirez _par ricochet_[106].»
[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome
V.--(_Note de l'éditeur._)]
Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est
dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter
avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,
n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs
passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la
liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du
_privilége_.
Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie
politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,
concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils
s'accordent.
Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:
«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux
devant la loi;
«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_;
«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;
«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que
les hommes doivent être égaux devant la loi;
«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens
de nos concitoyens.»
Ce raisonnement fera un très-bon effet.
Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec
beaucoup de succès.
Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient
un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté.
Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de
frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez
l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette
liberté.
Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire.
Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple
est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir
des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le
prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires
ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle
et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout,
que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la
liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas
subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._)
Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous
fera grand bonheur.
Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,
ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien
auprès d'une nation sceptique.
Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande
confiance.
D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque
cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera
gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème:
_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_,
n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il
fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.
De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne
_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la
démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en
économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107].
[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au
tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la
première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)]
Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense
que rien n'est vrai ni faux.
Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos
adversaires.
Que demandons-nous? des priviléges.
Que demandent-ils? la liberté.
Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre
les leurs.
Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais
tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils
s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire
qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et
que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne
mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de
rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous.