20 Février 1848.

Un grand nombre d'électeurs protectionnistes catalans ont rédigé, pour

leur député, une sorte de Cahier dont une copie nous a été

communiquée. En voici quelques extraits assez curieux.

N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et étendre nos

priviléges. Vous êtes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.

Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les

lois qui me conviennent; j'étendrai ensuite vos monopoles. Ne vous

laissez pas prendre à ce piége, et répondez: Étendez d'abord nos

monopoles, et je voterai ensuite vos lois.

Ne vous asseyez ni à gauche, ni à droite, ni au centre. Quand on est

inféodé au ministère, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui

fait de l'opposition systématique, on n'obtient rien. Prenez votre

siége au centre gauche, ou au centre droit. Les positions

intermédiaires sont les meilleures. L'expérience le prouve. Là, on se

rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par

les boules blanches.

Lisez à fond dans l'âme du ministre, et aussi dans celle du chef de

parti qui aspire à le remplacer. Si l'un est restrictionniste par

nécessité et l'autre par instinct, poussez à un changement de cabinet.

Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.

Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des

_sacrifices_ par amour de la justice, de la liberté, de l'égalité;

mais il pourrait y être conduit par les nécessités du Trésor. Il se

peut qu'il vous dise un jour: «Je n'y puis plus tenir. L'équilibre de

mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits

français pour avoir une occasion de perception.»

Tenez-vous prêt pour cette éventualité, qui est la plus menaçante et

même la seule menaçante en ce moment. Il faut avoir deux cordes à

votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et

menacez de faire passer un gros bataillon à _gauche_. Le ministre

effrayé aura recours à un emprunt, et nous y gagnerons un an,

peut-être deux; le peuple payera les intérêts.

Si pourtant le ministre insiste, ayez à lui proposer un nouvel impôt;

par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matière

imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par

excellence le _contribuable débonnaire_.

Surtout ne vous avisez pas, par un zèle mal entendu, de parer le coup

en faisant allusion à la moindre réduction de dépenses. Vous vous

aliéneriez tous les ministres présents et futurs, et de plus, tous les

journalistes, ce qui est fort grave.

Vous pouvez bien parler d'_économies_ en général, cela rend populaire.

Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux électeurs.

Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est

le quatrième pouvoir de l'État, nous pourrions dire le premier. Vous

ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.

Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal disposé

à vendre les questions, achetez la nôtre. C'est un moyen fort

expéditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est

moins coûteux, et, à coup sûr, plus prudent. Quand on a contre soi la

raison et la justice, le plus sûr est d'étouffer la discussion.

Quant aux théories que vous aurez à soutenir, voici la grande règle:

S'il y a deux manières de produire une chose, que l'une de ces

manières soit dispendieuse et l'autre économique, frappez d'une taxe

la manière économique au profit de la manière dispendieuse. Par

exemple, si avec soixante journées de travail consacré à produire de

la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de

drap, et qu'il leur faille cent journées de travail pour obtenir ces

dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mêmes, favorisez le second

mode aux dépens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les

avantages qu'il en résultera.

D'abord, tous les hommes qui emploient la manière dispendieuse vous

seront reconnaissants et dévoués. Vous aurez en eux un fort appui.

Ensuite, le mode économique disparaissant peu à peu du pays et le mode

dispendieux s'étendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de

vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.

Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous

aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous

sera aisé, en effet, de montrer combien le travail serait affecté, si

on laissait se relever le mode économique.

Tenez-vous-en à cette première apparence et ne souffrez pas qu'on

aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?

Il arriverait que certains esprits, trop enclins à l'investigation,

découvriraient bientôt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la

production des dix _varas_ de drap occupe cent journées, il y a

soixante journées de moins consacrées à la production de la laine,

contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap français.

Ne disputez pas sur cette première compensation; c'est trop clair,

vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journées

mises en activité par le mode dispendieux.

Alors on vous répondra: «Si nous nous en étions tenus au mode

économique, le capital qui a été détourné vers la production directe

du drap aurait été disponible dans le pays; il y aurait produit des

choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous

prétendez avoir tirés de l'oisiveté. Et quant aux produits de leur

travail, ils auraient été achetés précisément par les consommateurs de

drap, puisque, obtenant à meilleur marché le drap français, une somme

de rémunération suffisante pour payer quarante ouvriers serait restée

disponible aussi entre leurs mains.»

Ne vous engagez pas dans ces subtilités. Traitez de rêveurs,

idéologues, utopistes et économistes ceux qui raisonnent de la sorte.

Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas

l'investigation aussi loin. Le plus sûr moyen de lui faire ouvrir les

yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,

tenez-vous-y et riez du reste.

Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:

«Puisque vous forcez la cherté des produits par l'opération de la loi,

vous devriez bien aussi, pour être justes, forcer la cherté des

salaires par l'opération de la loi.»

Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne

pourrez plus vous taire, répondez: La cherté des produits nous

encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus

d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos

salaires, et c'est ainsi que nos priviléges s'étendent à vous _par

ricochet_.

L'ouvrier vous répondra peut-être: «Cela serait vrai si l'excédant de

production excité par la cherté se faisait au moyen de capitaux tombés

de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer à d'autres

industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir

augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les

choses qui nous sont nécessaires, et votre _ricochet_ est une

déception.»

Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le

mécanisme du _ricochet_.

L'ouvrier pourra insister et vous dire:

«Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons

de rôle. Ne protégez plus les produits, mais protégez les salaires.

Fixez-les législativement à un taux élevé. Tous les prolétaires

deviendront riches; ils achèteront beaucoup de vos produits, et vous

vous enrichirez _par ricochet_[106].»

[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1 à 15 du tome

V.--(_Note de l'éditeur._)]

Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est

dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez éviter

avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,

n'ont guère le temps de réfléchir. Profitez-en; parlez à leurs

passions; déclamez contre l'étranger, contre la concurrence, contre la

liberté, contre le capital, afin de détourner leur attention du

_privilége_.

Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'économie

politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,

concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils

s'accordent.

Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:

«Les économistes sont d'accord que les hommes doivent être égaux

devant la loi;

«Mais ils ne sont pas d'accord sur la _théorie de la rente_;

«Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;

«Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que

les hommes doivent être égaux devant la loi;

«Donc il faut que les lois créent des priviléges pour nous aux dépens

de nos concitoyens.»

Ce raisonnement fera un très-bon effet.

Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec

beaucoup de succès.

Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient

un accident fâcheux quelconque, dites: Voilà ce que fait la liberté.

Si donc Madrid est incendié, et si, pour le reconstruire à moins de

frais, on laisse entrer du bois et du fer étrangers, attribuez

l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie, à cette

liberté.

Un peuple a labouré, fumé, hersé, semé et sarclé tout son territoire.

Au moment de récolter, sa moisson est emportée par un fléau; ce peuple

est placé dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir

des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le

prendra certainement, il y aura un grand dérangement dans ses affaires

ordinaires; cela est infaillible: il éprouvera une crise industrielle

et financière. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, après tout,

que de mourir d'inanition, et dites: «Si ce peuple n'avait pas eu la

liberté de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas

subi une crise industrielle et financière.» (_V. les n{os} 21 et 30._)

Nous pouvons vous assurer, par expérience, que ce raisonnement vous

fera grand bonheur.

Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,

ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait très-bien

auprès d'une nation sceptique.

Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande

confiance.

D'ailleurs vous induirez ainsi la législature à mettre, dans chaque

cas particulier, toutes les vérités en question, ce qui nous fera

gagner du temps. Songez où en serait l'astronomie, si ce théorème:

_Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits_,

n'était pas admis, après démonstration, une fois pour toutes, et s'il

fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.

De même, si vos adversaires prouvent que toute restriction entraîne

_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la

démonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en

économie politique il n'y a pas de _vérité absolue_[107].

[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au

tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la

première série des _Sophismes_. (_Note de l'éditeur._)]

Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire à une nation qui pense

que rien n'est vrai ni faux.

Conservez toujours votre position actuelle à l'égard de nos

adversaires.

Que demandons-nous? des priviléges.

Que demandent-ils? la liberté.

Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de défendre

les leurs.

Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais

tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils

s'imposent ainsi le rôle qui nous revient. Faites semblant de croire

qu'ils proposent un système nouveau, étrange, compliqué, hasardeux, et

que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne

mettez en avant ni _théorie_ ni _système_. Vous serez affranchi de

rien prouver. Tous les hommes modérés seront pour vous.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 151 / 170 题