On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art
de le fabriquer a pu se perdre au déluge; mais il était connu avant ce
cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouvé
dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant
polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet
intéressant écrit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon:
_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._
«En ce temps-là, entre le 42e et le 52e parallèle, il y avait une
grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36
millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple
est perdu: nous l'appellerons _Welche_.
Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum
officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrassés.
Cependant ils s'avisèrent d'un expédient fort étrange et qui n'avait
qu'un tort, celui d'être essentiellement théorique, c'est-à-dire
raisonnable.
Ne pouvant créer le sucre en nature, ils imaginèrent d'en créer la
valeur.
C'est-à-dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile
et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hémisphère pour
recevoir du sucre en échange.
Un nombre immense de négociants, armateurs, navires et marins étaient
occupés à accomplir cette transaction.
D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouvé le moyen le plus
simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient
choisir, sur plus de la moitié du globe, le point où l'on donnait le
plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient:
Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mêmes, à travail égal, nous
n'en obtiendrions pas la dixième partie!
C'était trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait
durer.
Un grand homme d'État (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux
cette terrible pensée: «Si jamais nous avons une guerre maritime,
comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?»
À cette réflexion judicieuse tous les esprits furent troublés, et
voici de quoi l'on s'avisa.
On se mit en devoir d'accaparer, précisément dans cet autre hémisphère
avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un
imperceptible lopin de terre, disant: «Que cet atome soit à nous, et
notre provision de sucre est assurée.»
Donc, en prévision d'une guerre possible, on fit une guerre réelle qui
dura cent ans. Enfin, elle se termina par un traité qui mit les
Welches en possession du lopin de terre convoité, lequel prit nom:
_Saccharique_.
Ils s'imposèrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre;
puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine
afin de conserver le lopin.
Cela fait, il fut question de tirer parti de la précieuse conquête.
Le petit recoin des antipodes était rebelle à la culture. Il avait
besoin de protection. Il fut décidé que le commerce de la moitié du
globe serait désormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre
eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vînt du lopin en
question.
Ayant ainsi tout arrangé, taxes et restrictions, on se frotta les
mains, disant: Ceci n'est pas de la théorie.
Cependant quelques _Welches_, traversant l'Océan, allèrent à
Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne
pouvaient supporter le travail sous ce climat énervant. On alla alors
dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlevé des hommes tout
noirs, on les transporta sur l'îlot, et on les contraignit, à grands
coups de bâton, à le cultiver.
Malgré cet expédient énergique, le petit îlot ne pouvait fournir le
demi-quart du sucre qui était nécessaire à la nation _Welche_. Le prix
s'en éleva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes
recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches
d'entre les Welches purent seuls se sucrer.
La cherté du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de
Saccharique à aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin
de les assujettir, toujours à grands coups de bâton, à cultiver la
canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit
alors ce qui ne s'était jamais vu, les habitants d'un pays ne rien
faire directement pour pourvoir à leur subsistance et à leur vêtement,
et ne travailler que pour l'exportation.
Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail
se développe sur notre îlot des antipodes.
Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se
prirent à murmurer en ces termes:
«Qu'avons-nous fait? Voilà que le sucre n'est plus à notre portée. En
outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se
répandaient dans tout un hémisphère. Notre commerce est réduit à ce
qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est
aux abois, et les taxes nous accablent.»
Mais on leur répondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous
d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant à
la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des
priviléges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu,
puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les nôtres.
Quelquefois ces mêmes rêveurs demandaient: À quoi bon cette grande
marine militaire? On leur répondait: À conserver la colonie.--Et s'ils
insistaient, disant: À quoi bon la colonie? on leur répliquait sans
hésiter: À conserver la marine militaire.
Ainsi les pauvres utopistes étaient battus sur tous les points.
Cette situation, déjà fort compliquée, s'embrouilla encore par un
événement imprévu.
Les hommes d'État du pays des _Welches_, se fondant sur ce que
l'avantage d'avoir une colonie entraînait de grandes dépenses, avaient
jugé qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en
partie, sur les mangeurs de sucre. En conséquence, ils l'avaient
frappé d'un lourd impôt.
En sorte que le sucre, déjà fort cher, renchérit encore de tout le
montant de la taxe.
Or, quoique le pays des _Welches_ ne fût pas propre à la culture de la
canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une
suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, alléchés par
les hauts prix, se mirent à chercher du sucre partout, dans la terre,
dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte,
dans le maïs, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent
par en trouver un peu dans un modeste légume, dans une plante jugée
jusque-là si insignifiante, qu'on lui avait donné ce nom doublement
humiliant: _Beta vulgaris_.
On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrariée
par la nature, mais secondée par l'intelligence de travailleurs libres
et surtout par l'élévation factice des prix, fit de rapides progrès.
Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette découverte jeta
dans la situation économique des Welches. Bientôt, elle compromit tout
à la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit îlot
des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupée à faire
le commerce de cet îlot, et la marine militaire elle-même, qui ne peut
se recruter que dans la marine marchande.
En présence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se
mirent à chercher une issue raisonnable.
Les uns disaient: Revenons peu à peu à l'état de choses qui s'était
établi naturellement, avant que d'absurdes systèmes ne nous eussent
jetés dans ce désordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme
de vin, de soie, et de toile; ou plutôt laissons ceux qui veulent du
sucre en créer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous
aurons du commerce avec un hémisphère tout entier; alors notre marine
marchande se relèvera et notre marine militaire aussi, si besoin est.
Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail
esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle
mort, sans qu'il soit nécessaire que les peuples fassent des uns aux
autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux
prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute,
pendant la transition, il y aura quelques intérêts froissés. Nous leur
viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis
longtemps fausse route, il est puéril de refuser d'entrer dans la
bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine.
Ceux qui parlaient ainsi furent traités de novateurs, d'idéologues, de
métaphysiciens, de visionnaires, de traîtres, de perturbateurs du
repos public.
Les hommes d'État disaient: «Il est indigne de nous de chercher à
sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation
naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art
est de tout arranger sans rien déranger. Ne touchons pas à
l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait
injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre
hémisphère, ce serait la mort de notre colonie; ne renonçons pas à la
colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le
_statu quo_, ce serait la mort de tous les intérêts.»
Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modérés et pratiques. On
disait d'eux: Voilà d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte
de toutes les difficultés.
Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changeât
rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu'à ce que survint
la solution suprême, le déluge, qui a tranché, en les engloutissant,
cette question et bien d'autres.»