«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...
--Je ne me rappelle absolument rien.
--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire
de cette mémorable campagne!
--Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention
bien _indiscrète_.
--Je vais donc recommencer.
--Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.
--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit
intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.
--Résumez-vous.
--Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination
économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de
tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois
restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de
fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses
qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»
--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel
avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la
_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en
les raréfiant.
--D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les
produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été
manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont
raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée,
chauffée et sucrée.
Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.
Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les
yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur.
Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr
que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du
double vote aient réussi?
--Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous
pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche?
--C'est assez vraisemblable.
--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux
je vends ma récolte?
--C'est encore vraisemblable.
--_Ergo_.....
--C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes
doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que
pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a
voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce
calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites
soit en votre faveur?
--Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de
gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de
leurs intérêts.
--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures
restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de
gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous
vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.
--Cela va sans dire.
--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération:
Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin...
--Indiscret calepin!
--Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger.
Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été
réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas
possible que ce décroissement de consommation et de demande ait
affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois
cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette
circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de
forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne
tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de
l'opération?
--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.
Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos
généralités ne m'en feront pas démordre.
L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le
fabricant de drap.
--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour
exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet?
--Je demanderais pour lui une place à Bicêtre.
--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit,
ruinerait sa clientèle?
--Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte.
--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.
Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte
clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double
vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût
été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le
monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les
consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a
aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte
proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement
vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?
--Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le
monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au
point que ma perte surpasse mon bénéfice.
--Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie,
non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate
ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier,
du sucre, du coton, etc.
--Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes
affaires, que ma clientèle fasse les siennes.
--C'est ce que je vais lui conseiller.
Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je
me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me
dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils
font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.
J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs,
professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,
charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,
meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe
innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.
Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe
d'ouvriers.
--Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter
un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés
eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la
Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.
_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous?
--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est
certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_
affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les
_non-protégés_.
_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?
--Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_,
tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des
richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils
prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des
_non-protégés_ doit être double.
_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous?
--Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de
chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la
richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part
qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de
500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le
total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés
affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,
ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au
lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font
perdre 3.
_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?
--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire
comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une
part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement
de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés
s'attribuent.
_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse
des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_?
--Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se
répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux
_protégés_, mais je n'ai pas réussi.
_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée
directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.
--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours
de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la
richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle
des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi
réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à
des hommes si désintéressés le soin de faire les lois.
_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate?
--Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la
propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous,
justice pour tous, et paix entre tous.
--Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient
contre vous?
--Je n'en sais rien.
--Oh! ils vous habillent de la belle façon!
--Et que peuvent-ils dire?
--Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que
vous avez raison _en principe_.
--Qu'entendent-ils par là?
--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la
restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse
générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement,
comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui
nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en
instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon
que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions
et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe
de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés,
éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec
impatience[105].
--Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la
souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre?
--Ils font à ce sujet des raisonnements admirables.
--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.
[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)]