19 Décembre 1847.

«Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...

--Je ne me rappelle absolument rien.

--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire

de cette mémorable campagne!

--Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention

bien _indiscrète_.

--Je vais donc recommencer.

--Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.

--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit

intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.

--Résumez-vous.

--Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination

économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de

tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois

restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de

fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses

qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»

--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel

avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la

_Chambre du double vote_. Elles aspiraient à renchérir les produits en

les raréfiant.

--D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les

produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été

manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont

raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée,

chauffée et sucrée.

Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.

Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les

yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-coeur.

Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, êtes-vous bien sûr

que, relativement à vous, les excellentes intentions de la Chambre du

double vote aient réussi?

--Comment auraient-elles manqué de réussir? répondit-il; ne savez-vous

pas que mieux je vends ma récolte, plus je suis riche?

--C'est assez vraisemblable.

--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de blé dans le pays, mieux

je vends ma récolte?

--C'est encore vraisemblable.

--_Ergo_.....

--C'est cet _ergo_ qui me préoccupe, et voici d'où viennent mes

doutes. Si la Chambre du double vote n'eût stipulé de protection que

pour vous, vous vous seriez enrichi aux dépens d'autrui. Mais elle a

voulu que d'autres s'enrichissent à vos dépens, comme le constate ce

calepin. Êtes-vous bien sûr que la balance de ces gains illicites

soit en votre faveur?

--Je me plais à le croire. La Chambre du double vote était peuplée de

gros propriétaires, qui n'avaient pas la cataracte à l'endroit de

leurs intérêts.

--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures

restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de

gain illicite est fort ébréchée par le gain illicite de ceux qui vous

vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.

--Cela va sans dire.

--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considération:

Si la France a été _moins riche_, comme le constate mon calepin...

--Indiscret calepin!

--Si, dis-je, la France a été moins riche, elle a dû moins manger.

Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de blé et de viande ont été

réduits à vivre de pommes de terre et de châtaignes. N'est-il pas

possible que ce décroissement de consommation et de demande ait

affecté le prix du blé dans le sens de la baisse, pendant que vos lois

cherchaient à l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette

circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux maîtres de

forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne

tourne-t-elle pas, en définitive, contre vous le résultat de

l'opération?

--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.

Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilités et vos

généralités ne m'en feront pas démordre.

L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le

fabricant de drap.

--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour

exhausser une colonne, prendrait à la base de quoi ajouter au sommet?

--Je demanderais pour lui une place à Bicêtre.

--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accroître son débit,

ruinerait sa clientèle?

--Je l'enverrais tenir compagnie à l'architecte.

--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.

Il renferme votre déposition et bien d'autres, d'où il résulte

clairement que les lois restrictives émanées de la Chambre du double

vote, dont vous étiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'eût

été sans ces lois. Ne vous est-il jamais tombé dans l'idée que si le

monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les

consommateurs; et que, s'il vous assure le débouché national, il a

aussi pour effet, premièrement, de vous interdire dans une forte

proportion vos débouchés au dehors, et de restreindre considérablement

vos débouchés au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?

--Il y a bien là une cause de diminution pour mes profits; mais le

monopole du drap, à lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientèle au

point que ma perte surpasse mon bénéfice.

--Je vous prie de considérer que votre clientèle est appauvrie,

non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate

ce calepin, par le monopole du blé, de la viande, du fer, de l'acier,

du sucre, du coton, etc.

--Monsieur, votre insistance devient _indiscrète_. Je fais mes

affaires, que ma clientèle fasse les siennes.

--C'est ce que je vais lui conseiller.

Et, pensant que le même accueil m'attendait chez tous les protégés, je

me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me

dis-je, auprès des _non-protégés_. Ils ne font pas la loi, mais ils

font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.

J'irai donc voir les négociants, banquiers, courtiers, assureurs,

professeurs, prêtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,

charrons, forgerons, maçons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,

meuniers, modistes, avocats, avoués, et, en particulier, cette classe

innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.

Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe

d'ouvriers.

--Mes amis, leur dis-je, voici un précieux calepin. Veuillez y jeter

un coup d'oeil. Vous le voyez, d'après la déposition des protégés

eux-mêmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la

Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.

_Un ouvrier._ Est-il bien sûr que la perte retombe sur nous?

--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est

certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protégés_

affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les

_non-protégés_.

_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?

--Il me semble qu'elle doit être énorme pour vous; car les _protégés_,

tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des

richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils

prennent une part plus grande; d'où il suit que la perte des

_non-protégés_ doit être double.

_L'ouvrier._ À combien l'estimez-vous?

--Je ne puis l'apprécier en chiffres, mais je puis me servir de

chiffres pour faire comprendre ma pensée. Représentons par 1,000 la

richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part

qui reviendrait aux protégés. Celle des non-protégés serait aussi de

500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminué le

total, nous pouvons le représenter par 800; et puisque les protégés

affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,

ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au

lieu de 500. Par où vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font

perdre 3.

_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?

--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire

comprendre que, si sur un tout plus petit, les protégés prennent une

part plus grande, les non-protégés portent tout le poids non-seulement

de la diminution totale, mais encore de l'excédant que les protégés

s'attribuent.

_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la détresse

des _non-protégés_ rejaillisse sur les _protégés_?

--Je le crois. Je suis convaincu qu'à la longue la perte tend à se

répartir sur tout le monde. J'ai essayé de le faire comprendre aux

_protégés_, mais je n'ai pas réussi.

_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accordée

directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.

--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours

de ce point fixe et avoué, que la restriction amoindrit le total de la

richesse nationale. Si, néanmoins, votre part est plus grande, celle

des protégés est doublement ébréchée. En ce cas, pourquoi

réclamez-vous le droit de suffrage? Assurément, vous devez laisser à

des hommes si désintéressés le soin de faire les lois.

_Un autre ouvrier._ Êtes-vous démocrate?

--Je suis de la démocratie, si vous entendez par ce mot: À chacun la

propriété de son travail, liberté pour tous, égalité pour tous,

justice pour tous, et paix entre tous.

--Comment se fait-il que les meneurs du parti démocratique soient

contre vous?

--Je n'en sais rien.

--Oh! ils vous habillent de la belle façon!

--Et que peuvent-ils dire?

--Ils disent que vous êtes des _docteurs_; ils disent en outre que

vous avez raison _en principe_.

--Qu'entendent-ils par là?

--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la

restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse

générale; que cette réduction frappe tout le monde, et particulièrement,

comme vous dites, la classe ouvrière, et que c'est une des causes qui

nous empêchent, nous et nos familles, de nous élever en bien-être, en

instruction, en dignité et en indépendance. Ils ajoutent qu'il est bon

que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions

et nous méprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe

de vos doctrines, en soulageant nos misères et dissipant nos préjugés,

éloignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec

impatience[105].

--Ainsi ils se mettent du côté de l'iniquité, de l'erreur et de la

souffrance, le tout pour arriver à la grande guerre?

--Ils font à ce sujet des raisonnements admirables.

--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.

[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17 à 28. (_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 147 / 170 题