7 Novembre 1847.

L'Espagne a aussi son association pour la défense du _travail

national_.

L'objet qu'elle a en vue est celui-ci:

Étant donné un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les

détourner des emplois où ils donneraient du profit, pour les lancer

dans une direction où ils donneront de la perte, sauf, par une taxe

déguisée, à reporter législativement cette perte sur le public.»

En conséquence, cette société demande, entre autres choses,

l'exclusion des produits français, non de ceux qui nous reviennent

cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que

nous pouvons livrer à bon marché. Plus même nous les offrons à prix

réduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en défendre.

Ceci m'inspire une réflexion que je soumets humblement au lecteur.

Un des caractères de la Vérité, c'est l'Universalité.

Veut-on reconnaître si une association est fondée sur un bon

principe; il n'y a qu'à examiner si elle sympathise avec toutes

celles, sous quelque degré de latitude que ce soit, qui ont adopté un

principe identique.

Telles sont les associations pour le libre-échange. Un de nos

collègues peut aller à Madrid, à Lisbonne, à Londres, à New-York, à

Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Florence et à Rome, même à Pékin; s'il

y a dans ces villes des associations pour le libre-échange, il en sera

certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire là,

bien sûr de ne froisser ni les opinions, ni même les intérêts comme

ces associations les comprennent. Entre les libre-échangistes de tous

les pays, il y a, en cette matière, unité de foi.

En est-il de même parmi les protectionnistes? Malgré la communauté des

idées ou plutôt des arguments, lord Bentinck, venant de voter

l'exclusion des bestiaux français, agissait-il conformément aux vues

de nos éleveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie

serait-il bien venu au comité de Rouen? Ceux qui soutiendront l'année

prochaine l'_acte de navigation_ et les droits différentiels dans

l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un

membre du comité Odier soit introduit au sein de l'association

espagnole pour la défense du _travail national_; que pourra-t-il dire?

quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intérêts de son

pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols

d'ouvrir leurs ports et leurs frontières aux produits de nos

manufactures? de ne pas s'en tenir à la fausse doctrine de la _balance

du commerce_? de ne point considérer comme avantageuses les industries

qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communauté? Leur

dira-t-il que les faveurs douanières ne créent pas des capitaux et du

travail, mais les déplacent seulement et d'une manière fâcheuse? Un

tel abandon de principes et de dignité personnelle sera peut-être

applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons

qu'il fut beaucoup question, au comité de Rouen, il y a dix-huit mois,

de l'opportunité de prêcher le libre-échange... en Espagne), mais à

coup sûr il excitera la risée des auditeurs castillans. Mettant donc

ses principes au-dessus de ses intérêts, voudra-t-il se montrer

héroïque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les

Espagnols en ces termes: «Vous faites bien d'exhausser les barrières

qui nous séparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos

offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de

laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos

machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfévrerie,

notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre

parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce

sont toutes choses que vous devez faire vous-mêmes, quelque travail

qu'elles exigent, et même d'autant plus qu'elles en exigent davantage.

Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester à moitié chemin dans

cette voie. Vous êtes bien bons de nous payer un _tribut_ de

quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dépendance.

Méfiez-vous de vos libre-échangistes. Ce sont des idéologues, des

niais, des traîtres, etc.» Ce beau discours serait sans doute applaudi

en Catalogne. Serait-il approuvé à Lille et à Rouen?

Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers

pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la même

étiquette et professent en apparence les mêmes doctrines; et, pour

comble de singularité, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un

pays à l'autre, c'est avec les associations de libre-échange.

La raison en est simple. C'est qu'elles veulent à la fois deux choses

contradictoires: _des restrictions et des débouchés_. Donner et ne

pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer,

voilà le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit

très-logiquement à avoir deux langages, non-seulement différents, mais

opposés, l'un pour le pays, l'autre pour l'étranger, avec cette

circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis

des deux côtés, elles n'en seraient pas plus près de leur but.

En effet, à ne considérer que les transactions de deux peuples, ce qui

est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau

navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche

cargaison. Dites-moi, s'il vous plaît, quel nom il faut donner à ces

marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas

clair qu'elles sont à la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le

peuple expéditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut

être destinataire, aucun ne pourra être expéditeur; et il est

infaillible que, dans l'ensemble, les _débouchés_ se restreignent

juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on

arrive à cette bizarre politique: ici, pour déterminer la cargaison à

sortir, on lui confère une _prime_ aux dépens du public; là, pour

l'empêcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dépens du public. Se

peut-il concevoir une lutte plus insensée? Et qui restera vainqueur?

Le peuple le plus disposé à payer la plus grosse prime ou la plus

grosse taxe.

Non, la vérité n'est pas dans cet amas de contradictions et

d'antagonismes. Tout le système repose sur cette idée, que l'_échange_

est une duperie pour la partie qui reçoit; et, outre que le mot même

_échange_ contredit cette idée, puisqu'il implique qu'on reçoit des

deux côtés, quel homme ne sent pas la position ridicule où il se place

quand il ne peut tenir à l'étranger que ce langage: _Je vous conseille

d'être dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-même de son propre

conseil?

Voici du reste un petit échantillon de la propagande protectionniste

au dehors.

Le pont de la Bidassoa.

Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prétention

d'enseigner aux nations l'économie politique. Il arriva devant la

Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi

nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il

s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos à l'Océan; et,

ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne

vertébrale en parfaite coïncidence avec la ligne idéale qui sépare la

France de l'Espagne, il commença ainsi:

«Vous tous qui m'écoutez, vous désirez savoir quels sont les bons et

les mauvais échanges. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien à

vous apprendre à cet égard; car enfin, chacun de vous connaît ses

intérêts, au moins autant que je les connais moi-même; mais l'intérêt

est un signe trompeur, et je fais partie d'une association où l'on

méprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre règle

infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en

marché avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parlé français,

il vous répond en espagnol, ou _vice versâ_, n'allez pas plus loin,

l'épreuve est faite, l'échange est de maligne nature.

Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni français; nous parlons tous

la même langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque.

--Malepeste! se dit intérieurement l'orateur, je ne m'attendais pas à

l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une

règle tout aussi aisée: Ceux d'entre vous qui sont nés de ce côté-ci

de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent échanger, sans inconvénient,

avec tout le pays qui s'étend à ma droite jusqu'aux colonnes

d'Hercule, et pas au delà; et ceux qui sont nés de ce côté (montrant

la France) peuvent échanger à leur aise dans toute la région qui se

développe à ma gauche, jusqu'à cette autre ligne idéale qui passe

entre Blanc-Misseron et Quiévrain... mais pas plus loin. Les échanges

ainsi faits vous enrichiront. Quant à ceux que vous feriez par-dessus

la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en

apercevoir.

Une autre voix.--Si les échanges qui se font par-dessus la Nivelle,

qui est à deux lieues d'ici, sont bons, comment les échanges qui se

font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils être mauvais? Les eaux de la

Bidassoa dégagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les échanges

au passage?

--Vous êtes bien curieux, répondit le professeur; beau Basque, mon

ami, vous devez me croire sur parole.

Cependant notre homme, ayant réfléchi sur la doctrine qu'il venait

d'émettre, se dit en lui-même: «Je n'ai fait encore que la moitié des

affaires de mon pays.» Ayant donc demandé du silence, il reprit son

discours en ces termes:

«Ne croyez pas que je sois un homme _à principes_ et que ce que je

viens de vous dire soit _un système_. Le ciel m'en préserve! Mon

arrangement commercial est si peu _théorique_, si naturel, si conforme

à votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que

l'on vous y soumettra aisément à grands coups de baïonnette. Les

utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les échanges sont

bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine,

toute moderne, importée d'Angleterre, et à laquelle les hommes se

laisseraient aller tout naturellement si la force armée n'y mettait

bon ordre.

«Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous

dirai que ma pensée n'est pas de condamner toutes les transactions

que vous pourriez être tentés de faire d'une rive à l'autre de la

Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont,

pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce côté-ci (montrant la France),

et VIDES de ce côté-là (montrant l'Espagne). Par cet ingénieux

arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous

recevrez sans donner, et vous, Français, parce que vous donnerez sans

recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un système.»

Les Basques ont la tête dure. On a beau leur répéter: Ceci n'est pas

un système, une théorie, une utopie, un principe; ces précautions

oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est

inintelligible. Aussi, malgré les beaux conseils du professeur, quand

on le leur permet (et même quelquefois quand on ne le leur permet

pas), ils échangent selon l'ancienne méthode (qu'on dit nouvelle),

c'est-à-dire comme échangeaient leurs pères, et quand ils ne le

peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant

ils sont aveugles!

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 142 / 170 题