C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère...
Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios.
Énios est une commune de Béarn placée.....
Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le
Maire.
Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir
l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter.
Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne,
vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez
dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable
intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la
scène ou la scène avant le héros.
Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le
temps qui doit avoir la priorité.
Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte.....
Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière.
Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et
escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle),
malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni
_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_.
Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un
_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque.
Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par
un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du
reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté
au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_
moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire.
Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre
bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le
génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le
conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une
foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,
et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un
voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là
en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait
pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on
commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de
manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment,
quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour
y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je
ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par
conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon?
Apprendrais-je rien à personne?
Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description
du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses
garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du
style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On
balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est
un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins
son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer
aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant
dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien
vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être
du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût!
C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès
que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne.
En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur
disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.
Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,
d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et
les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.
L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_
donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux
fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de
la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible
abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques
épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le
prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il
avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons,
dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un
mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un
acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur
industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village.
Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas
un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha.
Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus
_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers.
«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne
discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est
ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin
d'être mené à la baguette.»
Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il
mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_
dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond
le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste
deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,
ailleurs, mais...
Dans le pays béarnois,
Deux et deux font trois;
et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations.
Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes
comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants,
la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui
n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et
feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la
liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,»
répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,»
répondait-il fièrement.
Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil
municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa
chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il
disait à l'appariteur:
«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.
--Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire.
--De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.
--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.
--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.
--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.
--À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer.
--Oui, monsieur le Maire.
--Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le
Maire.
--Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une
plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de
signer.--Oui, monsieur le Maire.
--Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet.
Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.»
Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité
nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M.
Viennet.
Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il
s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;
ils sont rares, mais il y en a.
Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le
théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et
sans digressions.
Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées
des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre
indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur
qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur
industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que
dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu!
s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_,
_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle
doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les
hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des
trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais
souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de
lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe
aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des
communes? Que diable, il faut être logique.
Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité
l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme
un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de
substituer travail _communal_ à travail _national_.
Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être
point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve
qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est
bien une) de la protection.
La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il
assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il
discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage
du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer
ainsi:
Pour sortir de la commune, _zéro par tête_.
Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_.
Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil
municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en
mentionnant les interruptions.
«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu
emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et
principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution
additionnelle.
_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus?
--_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit
avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est
suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il
ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront
sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.
_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela?
--Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le
_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les
objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces
termes:
Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu
plus cher aux cuisinières d'Énios?
--Cela m'irait, dit Jacques.
--Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver
par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement
fortune avec tes poules?
--C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean.
--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.
Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur
les bras. Pourquoi cela?
--Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est
allé acheter des boeufs à la foire voisine.
--Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais
bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de
numéraire.
Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous
enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers.
N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail
_communal_?
Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas
quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces
choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre
travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;
mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de
lutter _à armes égales_.
_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en
fait pas dans notre village.
--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en
retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est
la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère
nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos
ardoises?
_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne
fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même
travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en
faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au
contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en
pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux
procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au
plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y
ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la
peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé
ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous
laisser la liberté du choix?»
Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur
industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y
rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la
question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à
l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent,
dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.»
Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait
beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la
_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte
contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la
leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu
parler de transition?
Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité.
Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi.
Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le
discours du premier magistrat d'Énios.
N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à
Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume
l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt
général?
Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions
administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait
venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture.
M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif
protecteur_ du pont d'Énios.
M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce
noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en
résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du
monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut
savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux
protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du
tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du
pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du
pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.
«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage
d'entrer à Énios!
--Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.
--C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_.
--Et le mien de protéger le travail _communal_.
--N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les
fabriques françaises contre la concurrence étrangère?
--N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques
d'Énios contre la concurrence du dehors?
--Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs,
il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles
industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le
maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;
mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.
Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du
travail.
--C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de
vos mesures restrictives.
--Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les
choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer
isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des
consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient
toute l'utilité des restrictions.
--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios?
--Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous
voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la
clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité
de chaque industrie.
--C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils
disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures
qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui
assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette
clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la
pointe.
--Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à
vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal
d'Énios.»
Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant
contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le
chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité
et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et
iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il
était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition
du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution.
En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton
piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué
notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions
nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre
délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère.
Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits
étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les
repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas
volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux
de ne jamais rien acheter au dehors.
Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il
leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en
plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent
naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres.