6 Février 1848.

C'était un singulier Maire que le maire d'Énios. D'un caractère...

Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'Énios.

Énios est une commune de Béarn placée.....

Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le

Maire.

Bon! me voilà bien empêché dès le début. J'aimerais mieux avoir

l'algèbre à prouver que Peau d'âne à conter.

Ô Balzac! ô Dumas! ô Suë! ô génies de la fiction et du roman moderne,

vous qui, dans des volumes plus pressés que la grêle d'août, pouvez

dévider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable

intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le héros avant la

scène ou la scène avant le héros.

Peut-être me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le

temps qui doit avoir la priorité.

Eh bien donc, c'était l'époque où les mines d'asphalte.....

Mais je ferai mieux, je crois, de compter à ma manière.

Énios est une commune adossée du côté du midi à une montagne haute et

escarpée, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_échange_ que je parle),

malgré sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratégie, ni

_tomber sur ses derrières_, ni _le prendre à revers_.

Au nord, Énios s'étale sur la croupe arrondie de la montagne dont un

_Gave_ impétueux baigne le pied gigantesque.

Ainsi _protégé_, d'un côté par des pics inaccessibles, de l'autre par

un torrent infranchissable, Énios se trouverait complétement isolé du

reste de la France, si messieurs des ponts et chaussées n'avaient jeté

au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_

moderne, je suis tenté de vous donner la description et l'histoire.

Cela me conduirait _tout naturellement_ à faire l'histoire de notre

bureaucratie: je raconterais la guerre entre le génie civil et le

génie militaire, entre le conseil municipal, le conseil général, le

conseil des ponts et chaussées, le conseil des fortifications et une

foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,

et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un

voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-là

en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait

pas; comment ensuite, grâce aux sages combinaisons de notre budget, on

commença plusieurs années de suite les travaux en plein hiver, de

manière à ce qu'au printemps il n'en restât plus vestige; comment,

quand le pont fut fait, on s'aperçut qu'on avait oublié la route pour

y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du préfet, etc. Enfin, je

ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intéressante par

conséquent que celle de M. Louis Blanc. Mais à quoi bon?

Apprendrais-je rien à personne?

Ensuite qui m'empêcherait de faire, en un demi-volume, la description

du pont d'Énios, de ses culées, de ses piles, de son tablier, de ses

garde-fous? N'aurais-je pas à ma disposition toutes les ressources du

style à la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On

balaye le pont d'Énios tous les matins, je dirais: Le pont d'Énios est

un petit maître, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins

son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer

aux belles tigresses du Béarn, qu'après s'être assuré, en se mirant

dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien nouée, ses bottes bien

vernies et sa toilette irréprochable.--Qui sait? On dirait peut-être

du narrateur, comme Géronte de Damis: Vraiment il a du goût!

C'est selon ces règles nouvelles que je me propose de raconter, dès

que j'aurai fait rencontre d'un éditeur bénévole à qui cela convienne.

En attendant, je reprends la manière de ceux qui n'ont à leur

disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.

Figurez-vous donc Énios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,

d'étage en étage, ses vignes, ses champs, ses pâturages, ses forêts et

les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.

L'aisance et le contentement régnaient dans la commune. Le _Gave_

donnait le mouvement à des moulins et à des scieries; les troupeaux

fournissaient du lait et de la laine; les champs, du blé; la cour, de

la volaille; les vignes, un vin généreux; la forêt, un combustible

abondant. Quand un habitant du village était parvenue à faire quelques

épargnes, il se demandait à quoi il valait mieux les consacrer, et le

prix des choses le déterminait. Si, par exemple, avec ses économies il

avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien élever deux moutons,

dans le cas où de l'autre côté du Gave on ne lui aurait demandé qu'un

mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau eût été un

acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur

industriel_, n'avaient pas encore pénétré dans ce village.

Il était réservé au maire d'Énios de changer tout cela. Ce n'est pas

un maire comme un autre que le maire d'Énios: c'était un vrai pacha.

Jadis, Napoléon l'avait frappé sur l'épaule. Depuis, il était plus

_Napoléoniste_ que Roustan, et plus _Napoléonien_ que M. Thiers.

«Voilà un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-là ne

discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est

ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Français surtout a besoin

d'être mené à la baguette.»

Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il

mandait un paysan: Combien dois-tu de corvées (on dit encore _corvées_

dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, répond

le paysan.--Combien en as-tu déjà fait?--Deux.--Donc il t'en reste

deux à faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,

ailleurs, mais...

Dans le pays béarnois,

Deux et deux font trois;

et le paysan faisait quatre corvées, je veux dire prestations.

Insensiblement, M. le maire s'était habitué à regarder tous les hommes

comme des niais, que la liberté de l'enseignement rendrait ignorants,

la liberté religieuse athées, la liberté du commerce gueux, qui

n'écriraient que des sottises avec la liberté de la presse, et

feraient contrôler les fonctions par les fonctionnaires avec la

liberté électorale. «Il faut organiser et mener toute cette tourbe,»

répétait-il souvent. Et quand on lui demandait: «Qui mènera?»--«MOI,»

répondait-il fièrement.

Là où il brillait surtout, c'était dans les délibérations du conseil

municipal. Il les discutait et les votait à lui tout seul dans sa

chambre, formant à la fois majorité, minorité et unanimité. Puis il

disait à l'appariteur:

«C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.

--Les municipaux iront chanter vêpres?--Oui, monsieur le Maire.

--De là ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.

--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.

--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.

--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.

--À l'heure où l'on y voit encore assez pour signer.

--Oui, monsieur le Maire.

--Mais où l'on n'y voit déjà plus assez pour lire.--Oui, monsieur le

Maire.

--Tu présenteras à mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une

plume trempée d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de

signer.--Oui, monsieur le Maire.

--Ils signeront sans lire et je serai en règle envers mon préfet.

Voilà comment je comprends le gouvernement représentatif.»

Un jour, il recueillit dans un journal ce mot célèbre: _La légalité

nous tue_. Ah! s'écria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrassé M.

Viennet.

Il est pourtant bon de dire que, quand la légalité lui profitait, il

s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;

ils sont rares, mais il y en a.

Tel était le maire d'Énios. Et maintenant que j'ai décrit et le

théâtre et le héros de mon histoire, je vais la mener bon train et

sans digressions.

Vers l'époque où les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrénées

des mines d'asphalte, déjà mises en actions au capital d'un nombre

indéfini de millions, M. le maire donna l'hospitalité à un voyageur

qui oublia chez lui deux ou trois précieux numéros du _Moniteur

industriel_... Il les lut avidement, et je laisse à penser l'effet que

dut produire sur une telle tête une telle lecture. Morbleu!

s'écria-t-il, voilà un gazetier qui en sait long. _Défendre_,

_empêcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle

doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les

hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des

trocs! Il est bien vrai que la légalité nous tue quelquefois, mais

souvent aussi c'est l'absence de légalité. On ne fait pas assez de

lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe

aux frontières du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontières des

communes? Que diable, il faut être logique.

Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait à sa localité

l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme

un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot à changer; il suffit de

substituer travail _communal_ à travail _national_.

Le maire d'Énios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'être

point _théoricien_; aussi, comme son modèle, il n'eut ni paix ni trêve

qu'il n'eût soumis tous ses administrés à la _théorie_ (car c'en est

bien une) de la protection.

La topographie d'Énios servit merveilleusement ses projets. Il

assembla son conseil (c'est-à-dire il s'enferma dans sa chambre), il

discuta, délibéra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage

du pont, tarif un peu compliqué, mais dont l'esprit peut se résumer

ainsi:

Pour sortir de la commune, _zéro par tête_.

Pour entrer dans la commune, _cent francs par tête_.

Cela fait, M. le maire réunit, cette fois tout de bon, le conseil

municipal, et prononça le discours suivant que nous rapporterons en

mentionnant les interruptions.

«Mes amis, vous savez que le pont nous a coûté cher; il a fallu

emprunter pour le faire, et nous avons à rembourser intérêts et

principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution

additionnelle.

_Jérôme._ Est-ce que le péage ne suffit plus?

--_Un bon système de péage_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit

avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est

suffi à lui-même, mais j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'il

ne rapportera plus rien. En effet, les denrées du dedans passeront

sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.

_Mathurin._ Et que gagnerons-nous à cela?

--Vous êtes des novices, reprit le maire; et déployant devant lui le

_Moniteur industriel_, afin d'y trouver réponse au besoin à toutes les

objections, il se mit à expliquer le mécanisme de son système, en ces

termes:

Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu

plus cher aux cuisinières d'Énios?

--Cela m'irait, dit Jacques.

--Eh bien, pour cela, il faut empêcher le beurre étranger d'arriver

par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement

fortune avec tes poules?

--C'est qu'il y en a trop sur le marché, dit Jean.

--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.

Quant à toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur

les bras. Pourquoi cela?

--Parce que François, avec qui j'étais en marché, dit Guillaume, est

allé acheter des boeufs à la foire voisine.

--Tu vois bien que s'il n'eût pu leur faire passer le pont, tu aurais

bien vendu tes boeufs, et Énios aurait conservé 5 ou 600 francs de

numéraire.

Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empêche au moins de nous

enrichir, c'est l'invasion des produits étrangers.

N'est-il pas juste que le marché _communal_ soit réservé au travail

_communal_?

Soit qu'il s'agisse de prés, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas

quelque part une commune plus fertile que la nôtre pour une de ces

choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre

travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;

mettons-nous en mesure, en nous rançonnant les uns les autres, de

lutter _à armes égales_.

_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en

fait pas dans notre village.

--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en

retirer. C'est là une nouvelle source de travail, et le travail c'est

la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile étrangère

nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos

ardoises?

_Le maître d'école._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne

fera pas de sabots. Si, dans le même espace de temps, avec le même

travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en

faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au

contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en

pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux

procédés; votre mesure va le réduire à un seul, et probablement au

plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y

ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la

peine d'être extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employé

ne puisse être mieux employé à autre chose. Que risquez-vous à nous

laisser la liberté du choix?»

Ici, les yeux de M. le maire semblèrent dévorer le _Moniteur

industriel_ pour y chercher réponse au syllogisme; mais ils ne l'y

rencontrèrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours évité ce côté de la

question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint même à

l'esprit le plus victorieux des arguments: «Monsieur le régent,

dit-il, je vous ôte la parole et vous destitue.»

Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif dérangerait

beaucoup d'intérêts, et qu'il fallait au moins ménager la

_transition_.--La transition! s'écria le maire, excellent prétexte

contre les gens qui réclament la liberté; mais quand il s'agit de la

leur ôter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacité, où avez-vous entendu

parler de transition?

Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut voté à une grande majorité.

Cela vous étonne? Il n'y a pas de quoi.

Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le

discours du premier magistrat d'Énios.

N'avait-il pas parlé à chacun de son intérêt particulier? De beurre à

Jacques le pasteur, de vin à Jean le vigneron, de boeufs à Guillaume

l'éleveur? N'avait-il pas constamment laissé dans l'ombre l'intérêt

général?

Cependant, ses efforts, son éloquence municipale, ses conceptions

administratives, ses vues profondes d'économie sociale, tout devait

venir se briser contre les pierres de l'hôtel de la Préfecture.

M. le préfet, brutalement, sans ménagement aucun, cassa le _tarif

protecteur_ du pont d'Énios.

M. le maire, accouru au chef-lieu, défendit vaillamment son oeuvre, ce

noble fruit de sa pensée fécondée par le _Moniteur industriel_. Il en

résulta, entre les deux athlètes, la plus singulière discussion du

monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut

savoir que M. le préfet était pair de France et fougueux

protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le préfet disait du

tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du

pont d'Énios; et tout le mal que M. le préfet attribuait au tarif du

pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.

«Quoi! disait M. le préfet, vous voulez empêcher le drap du voisinage

d'entrer à Énios!

--Vous empêchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.

--C'est bien différent, mon but est de protéger le travail _national_.

--Et le mien de protéger le travail _communal_.

--N'est-il pas juste que les Chambres françaises défendent les

fabriques françaises contre la concurrence étrangère?

--N'est-il pas juste que la municipalité d'Énios défende les fabriques

d'Énios contre la concurrence du dehors?

--Mais votre tarif nuit à votre commerce, il écrase les consommateurs,

il n'accroît pas le travail, il le _déplace_. Il provoque de nouvelles

industries, mais aux dépens des anciennes. Comme vous l'a dit le

maître d'école, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;

mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.

Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du

travail.

--C'est justement ce que les théoriciens du libre-échange disent de

vos mesures restrictives.

--Les libre-échangistes sont des utopistes qui ne voient jamais les

choses qu'au point de vue général. S'ils se bornaient à considérer

isolément chaque industrie protégée, sans tenir compte des

consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient

toute l'utilité des restrictions.

--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'Énios?

--Mais, à la longue, votre péage nuira aux industries mêmes que vous

voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la

clientèle, et c'est la richesse de la clientèle qui fait la prospérité

de chaque industrie.

--C'est encore là ce que vous objectent les libre-échangistes. Ils

disent que vouloir développer une branche de travail par des mesures

qui lui ferment les débouchés extérieurs, et qui, si elles lui

assurent la clientèle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette

clientèle, c'est vouloir bâtir une pyramide en commençant par la

pointe.

--Monsieur le maire, vous êtes contrariant, je n'ai pas de compte à

vous rendre, et je casse la délibération du conseil municipal

d'Énios.»

Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugréant

contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le

chaud et le froid, et croient très-sincèrement que ce qui est vérité

et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et

iniquité dans un cercle de cinquante mille lieues carrées. Comme il

était bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition

du régent de la commune, et je révoquerai sa destitution.

En arrivant à Énios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton

piteux sa triste déconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqué

notre fortune. M. le préfet, qui vote chaque année des restrictions

nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre

délibération et vous livre sans défense à la concurrence étrangère.

Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits

étrangers nous étouffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les

repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas

volontairement? Que tous les habitants d'Énios conviennent entre eux

de ne jamais rien acheter au dehors.

Mais les habitants d'Énios continuèrent à acheter au dehors ce qu'il

leur en coûtait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en

plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent

naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'être libres.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 140 / 170 题