Quand la fatigue ou le défaut de véhicules me retient dans une ville,
je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les
monuments, les églises, les promenades et les musées.
Aujourd'hui je suis allé voir la statue érigée à M. d'Étigny,
intendant de la généralité d'Auch, par la reconnaissance éclairée des
bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce
grand homme, a sillonné de magnifiques routes la province confiée à
ses soins. Sa mémoire en est bénie; mais il n'en fut pas ainsi de sa
personne, car il éprouva une opposition qui ne se manifesta pas
toujours en doléances verbales ou écrites. On raconte qu'il fut bien
souvent réduit, dans les ateliers, à faire usage de la force
extraordinaire dont la nature l'avait doué. Il disait aux habitants
des campagnes: «Vous me maudissez, mais vos enfants me béniront.»
Quelques jours avant sa mort, il écrivait à M. le contrôleur général
ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: «Je
me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grâce de leur
pardonner, car ils ne connaissent pas encore la pureté de mes
intentions.»
M. d'Étigny est représenté tenant un rouleau de papier à la main
droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que
l'un de ces rouleaux est le plan du réseau de routes dont il a doté le
pays. Mais à quoi peut faire allusion le second rouleau? À force de
frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE.
Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutôt pour
donner aux hommes une salutaire leçon, avait voulu perpétuer le
souvenir de l'opposition que ce pays avait faite à la création des
routes, j'ai couru aux archives de la bibliothèque, et j'y ai
découvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire
allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction
fidèle, pour l'édification du _Moniteur industriel_ et du comité
protectionniste. Hélas! ils n'ont rien inventé. Leurs doctrines
florissaient ici il y a près d'un siècle.
Remontrance.
«MONSEIGNEUR,
«Les bourgeois et manants de la généralité d'Auch ont entendu
parler du projet que vous auriez conçu d'ouvrir, dans toutes les
directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux
remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position
où vous allez les réduire.
«Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la généralité
d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre
ruine certaine que vous méditez. Nous allons être _inondés_ de
toutes sortes de denrées. Que voulez-vous que devienne notre
_travail national_ devant l'_invasion_ de produits étrangers que
vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui,
des montagnes et des précipices infranchissables nous
_protégent_. Notre travail s'est développé à l'abri de cette
_protection_. Nous n'exportons guère, mais, notre marché au moins
nous est _réservé_ et _assuré_.--Et vous voulez le livrer à
l'avide étranger! Ne nous parlez pas de notre activité, de notre
énergie, de notre intelligence, de la fertilité de nos terres.
Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et à tous égards
d'une infériorité désespérante. Remarquez, en effet, que si la
nature nous a favorisés d'une terre et d'un climat qui admettent
une grande variété de produits, il n'en est aucun pour lequel un
des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables.
Pouvons-nous lutter pour la culture du blé avec les plaines de la
Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'élève du
bétail avec les Pyrénées? pour la production de la laine avec les
Landes de Gascogne, où le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien
que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contrées,
nous aurons à subir un déluge de vin, de blé, de viande et de
laines. _Ces choses-là sont bien de la richesse; mais c'est à la
condition qu'elles soient le produit du travail national. Si
elles étaient le produit du travail étranger, le travail national
périrait et la richesse avec lui_[104].
«Monseigneur, ne veuillons point être plus sages que nos pères.
Loin de créer pour les denrées de nouvelles voies de circulation,
ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils
ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontières pour
repousser la concurrence du perfide étranger. Quelle
inconséquence ne serait-ce pas à nous de favoriser cette
concurrence?
«Ne veuillons pas être plus sages que la nature. Elle a placé des
montagnes et des précipices entre les diverses agglomérations
d'hommes, afin que chacune pût travailler paisiblement à l'abri
de toute rivalité extérieure. Percer ces montagnes, combler ces
précipices, c'est faire un mal analogue et même identique à celui
qui résulterait de la suppression des douanes. Qui sait même si
votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette
funeste pensée dans la tête de quelque théoricien! Prenez-y
garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous
admettez que la facilité des communications est bonne en
elle-même, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes à
quelques égards, elle leur confère, dans l'ensemble, plus
d'avantages que d'inconvénients, si vous admettez cela, c'en est
fait du beau système de M. Colbert. Or, nous vous mettons au défi
de prouver que vos projets de routes soient fondés sur autre
chose que sur cette absurde supposition.
«Monseigneur, nous ne sommes point des théoriciens, des hommes à
principes; nous n'avons pas de prétention au génie. Mais nous
parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays à
toutes les rivalités extérieures, si vous facilitez ainsi
l'_invasion_ sur nos marchés du blé de la Garonne, du vin de
Bordeaux, du lin du Béarn, de la laine des Landes, des boeufs des
Pyrénées, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera
notre numéraire, comment s'éteindra notre travail, comment se
tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos
propriétés.--Et quant aux compensations que vous nous promettez,
elles sont, permettez-nous de le dire, fort problématiques; il
faut se creuser la tête pour les apercevoir.
«Nous osons donc espérer que vous laisserez la généralité d'Auch
dans l'heureux isolement où elle est; car, si nous succombons
dans cette lutte contre des rêveurs, qui veulent fonder la
facilité du commerce, nous prévoyons bien que nos fils auront à
soutenir une autre lutte contre d'autres rêveurs qui voudront
fonder aussi la liberté du commerce.
[Note 104: Soixante-dix ans après, M. de Saint-Cricq a reproduit
textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre
les communications.]