9 Mai 1847.

Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai

pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme

algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.

Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le

réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne

servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus

invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui,

dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de

partisans.

On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?

Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met

quelquefois en péril l'effet de la citation[88].

[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre

éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome

III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)]

Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient

empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette

formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé

quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous

savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions

jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a

dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au

ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de

gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils

savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion

qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand

poëte, à mettre au jour ce refrain:

C'est la faute de Voltaire,

C'est la faute de Rousseau.

Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je

reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du

tarif entraîne nécessairement:

1º Un profit pour une industrie;

2º Une perte égale pour une autre industrie;

3º Une perte égale pour le consommateur.

Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En

bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui

imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de

surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales,

fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre

multipliées, contrebande, répression, etc.

Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la

protection.

Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre

problème.

Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait

traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,

devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.

La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre

parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix

de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du

_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans

son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur.

Il alla trouver le maître de forges, et lui dit:

--Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais

vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.

--L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu

refends dans la journée.

--Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma

hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je

mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en

une journée.

--Je perdrai 2 francs à ce marché.

--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous,

je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur!

cela mérite-t-il aucune pitié?

--Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera

perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur?

--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat

définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la

nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce

travailleur qui aura à se plaindre?

--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai

plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces

40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en

priverai un autre.

--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par

la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour

une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle

retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée.

Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au

cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.

--Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que

je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu

le demandes.

--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit

national à ébrécher les haches.

Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa

tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron

qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du

consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre

producteur auquel je n'avais pas songé.

À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui

dit:

--Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs

pour les payer.

--Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.

--C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour

mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.

--C'est un coquin.

--Soit.

--Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir.

--Soit.

--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que

c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.

--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,

si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.

--C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.

--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une

hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.

--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce

monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.

--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces

jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise

hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de

mauvaises machines.

--Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une

haute importance.

--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que

vous les gagniez si je dois les perdre.

--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon

bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en

retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et

chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive,

constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2

francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait

prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un

préjudice causé à un tiers.

--Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon

vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne

doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je

disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.

Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de

vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne

perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la

nation entière une perte sèche de 5 francs.

--Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration.

--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre

prétention est injuste?

--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces

choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à

l'économie politique:

Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie,

Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie!

Cependant voyons ton argument.

--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas

l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous

faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon

ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants

que je lui remettrai en échange de son fer.

--Peu importe, arrive enfin à la preuve.

--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui

représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie

française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit

que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les

donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en

échange du fer.

--Cela paraît raisonnable.

--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5

francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les

gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant.

--Sans doute.

--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.

Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est

juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième

personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite

avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs;

celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui

fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de

souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma

personne, aura perdu 5 francs.

--Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose,

c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu

traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu

traites avec moi.

--Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre

jour, à me préserver de cette confusion.

J'ai 10 francs.

Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous

voudrez.

Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5

francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.

Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces

10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans

l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être

question[89].

[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on

voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]

Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché,

je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.

Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique

va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une

loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas

la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la

jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que

le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!

[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et

Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 129 / 170 题