Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai
pas, dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme
algébrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.
Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le
réfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne
servit qu'à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus
invincible, et, en outre, à la populariser; si bien qu'aujourd'hui,
dans le pays où s'est passée la chose, la protection n'a plus de
partisans.
On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?
Parce que mon maître de philosophie m'a appris que cela met
quelquefois en péril l'effet de la citation[88].
[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre
éminent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome
III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'éditeur._)]
Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient
empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette
formule: «Un célèbre auteur a dit, etc.» Comme il s'était glissé
quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collége, nous
savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions
jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a
dit, Voltaire a dit.--Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au
ciel, s'écriait: «Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de
gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s'ils
savaient d'où elle est tirée.» C'était le temps où régnait une opinion
qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand
poëte, à mettre au jour ce refrain:
C'est la faute de Voltaire,
C'est la faute de Rousseau.
Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algébrique, je
reproduirai l'argument qui se borne à établir que toute faveur du
tarif entraîne nécessairement:
1º Un profit pour une industrie;
2º Une perte égale pour une autre industrie;
3º Une perte égale pour le consommateur.
Ce sont là les effets _directs et nécessaires_ de la protection. En
bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui
imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de
surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales,
fluctuations des tarifs, opérations contrariées, chances de guerre
multipliées, contrebande, répression, etc.
Mais je me restreins ici aux conséquences _nécessaires_ de la
protection.
Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre
problème.
Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait
traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,
devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.
La chose paraîtra singulière; mais il advint qu'à force d'entendre
parler protection, travail national, supériorité de l'étranger, prix
de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du
_Moniteur industriel_: si bien qu'une pensée lumineuse se glissa dans
son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son coeur.
Il alla trouver le maître de forges, et lui dit:
--Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; désormais
vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.
--L'ami, répondit le maître de forges, j'ai assez du bois que tu
refends dans la journée.
--Je le sais, dit le bûcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma
hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je
mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j'expédie maintenant en
une journée.
--Je perdrai 2 francs à ce marché.
--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et à vous,
je suis producteur et vous n'êtes que consommateur. Le consommateur!
cela mérite-t-il aucune pitié?
--Et si je te prouvais qu'indépendamment des 40 sous qu'il me fera
perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur?
--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat
définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la
nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce
travailleur qui aura à se plaindre?
--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai
plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces
40 sous, je te les aurai donnés; et si je n'en prive pas Jacques, j'en
priverai un autre.
--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par
la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour
une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle
retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, maître, il me vient une idée.
Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au
cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.
--Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que
je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu
le demandes.
--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit
national à ébrécher les haches.
Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa
tête. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron
qu'il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du
consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparaître ici un autre
producteur auquel je n'avais pas songé.
À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui
dit:
--Maître, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs
pour les payer.
--Mon ami, à ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.
--C'est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour
mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.
--C'est un coquin.
--Soit.
--Un égoïste, un perfide, un homme que l'intérêt fait agir.
--Soit.
--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que
c'est qu'abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.
--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,
si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.
--C'est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.
--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une
hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.
--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce
monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.
--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces
jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise
hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de
mauvaises machines.
--Mon ami, c'est bien différent: mon industrie est nationale et d'une
haute importance.
--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que
vous les gagniez si je dois les perdre.
--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon
bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu'outre ma perte, il en
retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et
chacune d'elles égale à ton profit, ce qui, en définitive,
constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2
francs?--Pour qu'il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait
prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un
préjudice causé à un tiers.
--Je ne vois pas que cette preuve soit très-nécessaire; car, selon
vous-même, que j'achète à vous, que j'achète à l'Anglais, la nation ne
doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je
disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.
Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de
vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne
perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'où résultera pour la
nation entière une perte sèche de 5 francs.
--Je suis curieux de t'entendre bûcher cette démonstration.
--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre
prétention est injuste?
--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces
choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à
l'économie politique:
Tu peux bien me convaincre, ô _science_ ennemie,
Mais me faire avouer, morbleu, je t'en défie!
Cependant voyons ton argument.
--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas
l'intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous
faisons marché, (--le maître de forges, _à part_: j'y mettrai bon
ordre,--) il m'a chargé d'acheter pour 5 francs deux paires de gants
que je lui remettrai en échange de son fer.
--Peu importe, arrive enfin à la preuve.
--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui
représentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie
française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit
que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les
donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en
échange du fer.
--Cela paraît raisonnable.
--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5
francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les
gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d'autant.
--Sans doute.
--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.
Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est
juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième
personnage, le cordonnier, intéressé dans la question.--Si je traite
avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs;
celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui
fait la balance exacte.--Et, en définitive, je n'aurai pas de
souliers; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma
personne, aura perdu 5 francs.
--Pas mal raisonné pour un bûcheron! mais tu perds de vue une chose,
c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu
traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-même si tu
traites avec moi.
--Pardon, excuse, maître; mais vous m'avez vous-même appris, l'autre
jour, à me préserver de cette confusion.
J'ai 10 francs.
Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous
voudrez.
Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5
francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.
Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces
10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans
l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être
question[89].
[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on
voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
Il n'y a donc en tout ceci qu'une différence. Selon le premier marché,
je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.
Le maître de forges s'en allant: Ah! où diable l'économie politique
va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre: une
loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas
la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la
jeunesse étudier la société à Sparte et à Rome. Il n'est pas bon que
le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!
[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalauréat et
Socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]