Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce
qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont
incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la
restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue
par des hommes _pratiques_.
Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la
réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers.
Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté,
et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à
demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut
renoncer à son privilége.
Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap,
protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant
d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de
village; il n'entend rien à la fabrique.»
Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention.
Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à
notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer
que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La
Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli,
parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui
inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.»
Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence
par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de
connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés
métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles
mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les
fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux
qui les exercent.
Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune
de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de
rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap
et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon
sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre
celui qui vend et celui qui achète?
Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui
est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun
et le privilége.
C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses
terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient
dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de
la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de
Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif,
en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors
et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature
prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous
prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu
d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte
que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays
pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer
sur le public.
Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle
des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il
ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera
d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel
pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où
faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre
ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes
pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté,
qui devront surtout être consultés.
Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes
spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur
de ce concours.
Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette
lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être
résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques
universelles qu'on semble exiger de nous.
«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses
industries?
«Le peut-il sans compromettre le bien général?
«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant
les profits des autres?
«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale
ses faveurs?
«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute
la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du
travail?
«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement
impossible de favoriser également tous les genres de travaux?
«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à
nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en
empêche?»
Pour résoudre ces questions, il n'est nullement nécessaire d'être un
habile armateur, un ingénieux mécanicien; un agriculteur consommé. Il
est d'autant moins nécessaire de connaître à fond les procédés de tous
les arts et de tous les métiers, que ces procédés n'y font absolument
rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de
revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec
l'étranger à _armes égales_?--Oui certes, cela est nécessaire, dans
l'esprit du régime protecteur, puisque ce régime a pour but de
rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette
perte par le public; mais cela n'est pas nécessaire dans l'esprit du
libre-échange, car le libre-échange repose sur ce dilemme: Ou votre
industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle
perd, et alors la protection est nuisible à la masse.
En quoi donc une enquête spéciale est-elle indispensable, puisque,
quel qu'en soit le résultat, la conclusion est toujours la même?
Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que
la question de droit passe avant la question d'exécution.--Que pour
arriver à connaître le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une
enquête, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit
résolue. Mais s'il s'agissait de débattre la question de _droit_
devant le public, si la majorité était encore favorable au principe
même de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche à un
abolitionniste en lui disant: «Vous n'êtes pas compétent; vous n'êtes
pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.»
Pourquoi donc oppose-t-on, à ceux qui combattent les monopoles, cette
fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles?
Les armateurs du Havre ne s'aperçoivent-ils pas que cette même fin de
non-recevoir, on la tournera contre eux?
S'ils ont, avec raison, la prétention de connaître à fond la question
maritime, ils n'ont pas sans doute celle de posséder des connaissances
universelles. Or, d'après leur système, quiconque ose réclamer contre
un monopole doit préalablement fournir la preuve qu'il connaît à fond
l'industrie à laquelle ce monopole a été conféré. Ils nous disent, à
nous, que nous ne sommes pas aptes à juger si la loi doit se mêler de
nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais
armé de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirigé un
haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine,
une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous défendre
contre les taxes que ces industries vous imposent?
La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public
en est dupe, ils sont toujours sûrs au moins du _statu quo_. Si vous
n'appartenez pas à une industrie protégée, ils déclinent votre
compétence. «Tu n'es que rançonné, tu n'as pas la parole.»--Si vous
appartenez à une industrie protégée, ils vous permettent de parler, mais
seulement de votre intérêt spécial, le seul que vous êtes censé
connaître. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87].
[Note 87: L'auteur a signalé plus tard le danger d'une classification
scientifique uniquement basée sur les phénomènes de la production. V.
au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'éditeur._)]