M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées,
l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que
le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi:
«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est
opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et
désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la
modération._»
Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux
exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions
contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à
intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité.
_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.
_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours.
_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout.
Le juge prononça cette sentence:
«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui
lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que
_Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.»
Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la
logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude
adversaire fût simplement _débouté_.
Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance
finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire
pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.»
L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise
au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de
Pierre.»
La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait
bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait
plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait
pas à autre chose.
Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M.
Cunin-Gridaine.
De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour
être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul
plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi
M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_
sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions.
[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et
ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de
l'éditeur._)]
Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que
l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à
faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de
la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu
coïncide quelque peu avec la justice.
Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du
producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin
de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au
profit du consommateur.
Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je
livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime
de 20 fr.;
Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que
j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de
forges français me paye une prime de 20 fr.
Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties
sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause,
disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux
autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique.
Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des
motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait
que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui
veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la
suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M.
le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge
de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire
les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché.
(_V. le nº 50._)
Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre,
vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en
recevoir aucun.
La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces
deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux
coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et,
pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la
disposition de Pierre, aux frais de Jean.
Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience
furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération
à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)