7 Février 1847.

--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange.

--Qu'en pensez-vous?

--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement

après un chef-d'oeuvre sur la protection.

--Vous donnez donc la préférence à ce dernier?

--Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant.

--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?

--Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout,

je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux

raison.

--En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé?

--Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé

sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions

économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et

_Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment,

monsieur, la tête m'en tourne.

Vo solcando un mar crudele

Senza vele

E senza sarte.

Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et

je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de

ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il

y a quelques années.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces

vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La

brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la

poursuite d'un lièvre, qu'enfin.....

--Vous le prîtes?

--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous

désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à

nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos.

Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de

Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les

épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est

levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les

Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne

pûmes nous entendre.

--Comment cela finit-il?

--Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous

tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je,

voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens

qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez,

chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées

arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais

tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second

voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du

monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous

si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce

n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir

la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans

transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous

casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans

la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez

sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider

à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel

côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez

progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant

l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut

heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y

eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la

croupe de sa monture.

--Pour punir le cavalier. Ô justice distributive!

--Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en

augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est

Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la

théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la

théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.

--Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?...

--Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes.

--Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous

examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous

mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher

vers le soleil.

Et cherche encor le regard de Phébus.

Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous

cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène

avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers,

faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse

sous l'empire de la même erreur.

--Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent

en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on

trouve alors des donneurs d'avis de la même force.

--Que faut-il donc faire?

--Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_.

--Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me

guider, une pauvre petite fleur?

--Non, mais un principe.

--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire,

simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe?

--Il y en a une.

--Dites-la-moi de grâce.

--Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé

est-il bon?

--Eh parbleu! à être mangé.

--Voilà un principe.

--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme

M. Jourdain de la prose, sans le savoir.

--C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus

vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de

doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre

utilité?

--À quoi serait-il utile, sinon à être mangé?

--Cherchez bien.

--Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur.

--Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe.

--Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des

principes. J'en dis un à chaque mot.

--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux

genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé?

--Que voulez-vous dire?

--À quoi sert la houille?

--À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force.

--Ne sert-elle pas à autre chose?

--Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers,

aux marins.

--Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité?

--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du

travail au berger, au fileur, au tisseur.

--Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes,

permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit:

_Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les

produits sont faits pour être produits_.

--Voilà que je recommence à comprendre un peu moins.

--Je vais donc varier le thème:

_Premier principe_: L'homme travaille pour consommer.

_Second principe_: L'homme consomme pour travailler.

_Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs.

_Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé.

_Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but.

_Second principe_: Le but est fait pour les moyens.

_Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on

mange.

_Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure.

_Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette.

_Second principe_: La charrette va devant les boeufs.

--Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le

mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_,

j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?

Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être

Si _savant_ que je suis.

--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis

en variations.

--Mais où diable en voulez-vous venir?

--À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que

vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles

vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la

vérité, l'autre dans la région de l'erreur.

--Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste,

qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci,

que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la

charrette avant les boeufs_?

--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces

deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot

_utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a

deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste

_à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste

_à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de

ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la

boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science.

Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur

le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans

leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole

retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des

_priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies

nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la

_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre

dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant

constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le

remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire,

on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt

du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance

vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le

bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre

humain[84].

[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première

série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au

tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

--Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est

fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés?

--Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui

voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut

dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est

qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait

vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route

pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse

indication.

--Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance

que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique

j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me

fissiez connaître toute votre pensée.

--Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en...

--Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche

prochain je suis tout à vous.

--Je voudrais bien pourtant.....

--Je suis pressé. Adieu.

--À présent que je vous tiens.....

--Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85].

--À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers!

--Ciel! que les démonstrateurs sont lourds!

[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le

_Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 123 / 170 题