20 Juin 1847.

Lorsque, au sein du Parlement, il arrive à un financier, s'aventurant

dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se

peut qu'il attire le sourire sur les lèvres de MM. les généraux. Il

n'est pas surprenant non plus que MM. les généraux fassent quelquefois

de l'économie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont

occupés de cette branche des connaissances humaines.

Il y a cependant cette différence entre la stratégie et l'économie

politique. L'une est une science spéciale; il suffit que les

militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygiène, est

une science générale, sur laquelle il est à désirer que chacun ait des

idées justes. (_V. tome IV, page 122._)

Le général Lamoricière, dans un discours auquel, sous d'autres

rapports, nous rendrons pleinement justice, a émis une théorie des

débouchés que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires.

«Au point de vue de l'économie politique _pure_, a dit

l'honorable général, les débouchés sont quelque chose: dans le

temps qui court, on dépense de l'argent _et même des hommes_ pour

conserver ou pour conquérir des débouchés. Or, dans la situation

de la France sur le marché du monde, n'est-ce donc pas quelque

chose pour elle qu'un débouché de 63 millions de produits

français? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons

tissés, 7 ou 8 millions de vins, etc.»

Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dépense de

l'argent _et même des hommes_ pour conquérir des débouchés; mais,

nous en demandons pardon au général Lamoricière, loin que ce soit au

nom de l'économie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et

très-mauvaise économie politique. Un débouché, c'est-à-dire une vente

au dehors, n'a de mérite qu'autant qu'elle couvre tous les frais

qu'elle entraîne; et si, pour la réaliser, il faut avoir recours à

l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente

concerne puisse s'en féliciter, la nation en masse subit une perte

quelquefois considérable, sans parler de l'immoralité du procédé et du

sang plus qu'inutilement répandu.

C'est bien pis encore quand, pour nous créer de prétendus débouchés,

nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et

l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute

que les fonctionnaires algériens, français ou arabes, à qui on expédie

de Paris et aux dépens des contribuables, leurs traitements mensuels,

n'en consacrent une faible partie à acheter des cotons et des vins de

France. Il paraît que sur 130 millions que nous dépensons en Afrique,

60 millions reçoivent cette destination. L'économie politique _pure_

enseigne que, si les choses devaient persévérer sur ce pied, voici

quel serait le résultat:

Nous arrachons un Français à des occupations utiles; nous lui donnons

130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en

échange de produits qui valent exactement cette somme. Total de la

perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le

travail de cet homme aurait pu créer en France pendant une année.

Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilité de notre conquête

en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain

que ce n'est pas par ces débouchés illusoires qu'on peut apprécier

cette utilité, mais par la prospérité future de notre colonie[82].

[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algérie_ du pamphlet:

_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'éditeur._)]

Aussi, un autre général, M. de Trézel, ministre de la guerre, a-t-il

cru devoir présenter, comme compensation à nos sacrifices, non les

débouchés présents, mais les produits futurs de l'Algérie.

Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre

erreur économique dans l'arrière-plan du brillant tableau exhibé par

M. le Ministre aux yeux de la Chambre.

Il s'est exprimé ainsi:

«Sa _bonne fortune_ a donné l'Afrique au pays, et certainement

nous ne laisserons pas échapper par légèreté, par paresse, ou par

la crainte de dépenser de l'argent _et des hommes même_, un pays

qui doit nous donner 200 lieues de côtes sur la Méditerranée, à

trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des

productions pour _lesquelles nous payons énormément d'argent aux

pays voisins_.

«Ainsi, sans compter les céréales qui autrefois, comme je l'ai

déjà dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est

une production spéciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour

laquelle nous payons 60 millions par année à l'étranger_. Nous

avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achètent encore hors de

France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac.

_Calculez combien de millions nous payons pour ce produit à

l'étranger._ Il est certain qu'avant peu d'années, avant

vingt-cinq ans peut-être, nous aurons tiré tous ces produits-là

de l'Afrique, et nous pourrons considérer alors l'Afrique comme

une de nos provinces.»

Ce qui domine dans ce passage, c'est l'idée que la France perd

intégralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'étranger.

Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit à produire

cette même _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en échange,

exactement comme M. de Trézel utilise mieux son temps dans ses travaux

administratifs que s'il le passait à coudre ses habits. C'est sur

cette erreur qu'est fondé tout le régime restrictif.

D'un autre côté, on nous présente comme un gain national le blé,

l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la

terre d'Afrique.--Cela dépend de ce que ces choses coûteront, y

compris, outre les frais de production, ceux de conquête et de

défense. Il est évident que si, avec ces mêmes sommes, nous pouvions

produire ces mêmes choses en France, ou, ce qui revient au même, de

quoi les acheter à l'étranger, et réaliser encore une économie, ce

serait une mauvaise spéculation que d'aller les produire en Barbarie.

Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense

question algérienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut,

la supériorité des considérations tirées d'un ordre plus élevé, ce

n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'économie

politique _pure_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 118 / 170 题