Les hommes sont facilement dupes des systèmes, pourvu qu'un certain
arrangement symétrique en rende l'intelligence facile.
Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre
parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes
opposées, ayant entre elles les mêmes rapports hostiles qui ont armé
jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_.
«La _bourgeoisie_, dit-on, était faible d'abord. Elle était opprimée,
foulée, exploitée, humiliée par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle
s'est enrichie, elle s'est fortifiée jusqu'à ce que, par l'influence
du nombre et de la fortune, elle eût vaincu son adversaire en 89.
«Alors elle est devenue elle-même l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle,
il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prépare à vaincre,
dans le second acte de la _guerre sociale_.»
Si la symétrie suffisait pour donner de la vérité aux systèmes, on ne
voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas
ajouter en effet:
Quand le peuple aura triomphé de la bourgeoisie, il dominera et sera
par conséquent aristocratie à l'égard des mendiants. Ceux-ci
grandiront, se fortifieront à leur tour et prépareront au monde le
drame de la troisième _guerre sociale_.
Le moindre tort de ce système, qui défraye beaucoup de journaux
populaires, c'est d'être faux.
Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne
profonde de séparation, une hostilité irrécusable d'intérêts, qui ne
peut manquer d'amener tôt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue
du dehors; elle a conquis sa place par l'épée; elle domine par la
force. Son but est de faire tourner à son profit le travail des
vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armées, s'arroge la
puissance législative et judiciaire, et même, pour être maîtresse de
tous les moyens d'influence, elle ne dédaigne pas les fonctions ou du
moins les dignités ecclésiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit
de corps qui est sa sauvegarde, les priviléges qu'elle a usurpés, elle
les transmet de père en fils par ordre de primogéniture. Elle ne se
recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est
déjà sur la voie de sa perte.
Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de
la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie?
Qu'est-ce que ce mot représente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque,
par son activité, son assiduité, ses privations, s'est mis à même de
vivre sur du travail antérieur accumulé, en un mot sur un capital? Il
n'y a qu'une funeste ignorance de l'économie politique qui ait pu
suggérer cette pensée: que vivre sur du travail accumulé, c'est vivre
sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui définissent ainsi la
bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs
laborieusement conquis, dans le développement intellectuel qui en est
la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de
nécessairement opposé aux intérêts de l'humanité, de la communauté ou
même des classes laborieuses.
Ces loisirs, s'ils ne coûtent rien à qui que ce soit, méritent-ils
d'exciter la jalousie[79]? Ce développement intellectuel ne
tourne-t-il pas au profit du progrès, dans l'ordre moral aussi bien
que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants,
précisément à cause des avantages qu'ils confèrent, ne sont-ils pas le
fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies
du travail manuel? Et le bien-être de ces classes, toutes choses
égales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel à l'abondance
de ces capitaux et, par conséquent, à la rapidité avec laquelle ils se
forment, à l'activité avec laquelle ils rivalisent?
[Note 79: V. au tome V, pages 142 à 145, et tome VI, les chap. V et
VIII.--(_Note de l'éditeur._)]
Mais, évidemment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint
si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend
parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salariés, qui travaillent
pour leur compte, qui dirigent, à leurs risques et périls, des
entreprises agricoles, manufacturières, commerciales, qui se livrent à
l'étude des sciences, à l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit.
Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la
bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait à
assimiler leurs rapports à ceux de l'aristocratie et de la démocratie.
Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien
naturel et bien heureux que le mécanisme social permette à ceux qui
peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les
rangs des travailleurs que se recrute constamment, à toute heure, la
bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces
capitaux, objet de tant de déclamations si insensées? Où conduit une
telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les
vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins
immédiats, parce qu'il sera laborieux, économe, ordonné, maître de ses
passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succès à laisser
ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe
lui-même,--en un mot à fonder une famille,--on pourra dire que cet
ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui éloigne de la
cause populaire, et qui mène dans cette région de perdition, la
_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue
d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien
pour mériter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente à
s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est là
l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'élèvera jamais
au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intérêts
coïncideront toujours avec l'intérêt social bien entendu!
[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de
l'éditeur_.)]
L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde à l'aspect des
conséquences effroyables renfermées dans ces doctrines erronées, et à
la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur.
On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle,
inévitable, forcément amenée par la prétendue hostilité radicale du
peuple et de la bourgeoisie, semblable à la lutte qui a mis aux mains,
dans tous les pays, l'aristocratie et la démocratie. Mais, encore une
fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse
acquise par la force à la richesse acquise par le travail? Et si le
peuple considère toute élévation, même l'élévation naturelle par
l'industrie, l'épargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un
obstacle à renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison
d'être restera-t-il à l'activité et à la prévoyance humaine[81]?
[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note
de l'éditeur._)]
Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'éventualités si
funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle
l'éducation moderne retient les générations actuelles sur tout ce qui
a rapport au mécanisme de la société.
Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une.
Des degrés infinis dans l'échelle des fortunes, toutes dues au même
principe, ne suffisent pas pour constituer des classes différentes,
encore moins des classes hostiles.
Cependant, il faut le dire, il existe dans notre législation, et
principalement la législation financière, certaines dispositions qui
n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire,
justifier l'erreur et l'irritation populaires.
On ne peut nier que l'influence législative concentrée dans les mains
du petit nombre, n'ait été quelquefois mise en oeuvre avec partialité.
La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait
dire: «Notre participation aux biens communs diffère par le degré,
mais non par le principe. Nos intérêts sont identiques; en défendant
les miens, je défends les vôtres. Voyez-en la preuve dans nos lois;
elles sont fondées sur l'exacte justice. Elles garantissent également
toutes les propriétés, quelle qu'en soit l'importance.»
Mais en est-il ainsi? La propriété du travail est-elle traitée par
nos lois à l'égal de la propriété accumulée fixée dans le sol ou le
capital? Non certes; mettant de côté la question de la répartition des
taxes, on peut dire que le régime protecteur est le terrain spécial
sur lequel les intérêts et les classes se livrent le combat le plus
acharné, puisque ce régime a la prétention de pondérer les droits et
les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question,
comment la classe qui fait la loi a-t-elle traité le travail? comment
s'est-elle traitée elle-même? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait
et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit,
quoiqu'elle affiche la prétention d'être la gardienne fidèle du
_travail national_. Ce qu'elle a tenté, c'est d'élever le prix de tous
les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait
naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son
but immédiat, elle a bien moins réussi encore dans ses intentions
philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dépend exclusivement du
rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si
la protection ne peut rien changer à ce rapport, si elle ne parvient
ni à augmenter la masse du capital, ni à diminuer le nombre des bras,
quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en
exercera aucune sur le taux des salaires.
On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous
arguons de ce que les intérêts de toutes les classes sont homogènes,
et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche
abuse de la puissance législative.
Hâtons-nous de le dire, l'oppression exercée, sous cette forme, par
une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement
une erreur économique, partagée par le peuple et par la bourgeoisie.
Nous en donnerons deux preuves irrécusables: la première, c'est que la
protection ne profite pas à la longue à ceux qui l'ont établie. La
seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles
l'ignorent complétement, et à ce point qu'elles se montrent mal
disposées envers les amis de la liberté.
Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal,
quand une fois elle est signalée, finisse par être généralement
reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux récriminations
des masses l'injustice du régime protecteur! Que la classe électorale
y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses
souffrances dans l'absence d'un phalanstère, d'une organisation du
travail, d'une combinaison chimérique. Un jour il verra l'injustice là
où elle est. Un jour il découvrira que l'on fait beaucoup pour les
produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait
pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se
demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pères
pouvaient approcher de l'urne électorale, était-il défendu au peuple,
comme aujourd'hui, d'échanger son salaire contre du fer, des outils,
du combustible, des vêtements et du pain? Il trouvera la réponse
écrite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous à lui
répondre, industriels législateurs, s'il ajoute: «Nous voyons bien
qu'une nouvelle aristocratie s'est substituée à l'ancienne? (V. _nº
18, page 100_.)
Si donc la bourgeoisie veut éviter la _guerre sociale_, dont les
journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle
ne sépare pas ses intérêts de ceux des masses, qu'elle étudie et
comprenne la solidarité qui les lie; si elle veut que le consentement
universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la
communauté tout entière; si elle veut qu'on ne s'inquiète pas trop du
pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et
impartiale; qu'elle accorde à tous ou à personne la protection
douanière. Il est certain que la propriété des bras et des facultés
est aussi sacrée que la propriété des produits. Puisque la loi élève
le prix des produits, qu'elle élève donc aussi le taux des salaires;
et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'échanger
les uns contre les autres.