On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation,
soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des
hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de
l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.
Cunin-Gridaine, ministre.
Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir
les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant
les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception
des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à
la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le
comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des
inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels
qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les
restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur
cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non
plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les
restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un
travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération,
plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde,
qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif,
nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec
zèle et persévérance.
Après tout, qu'est-ce que la modération?
Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous
croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des
détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un
fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous
ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages
ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur
cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye
un reste quatre_.
Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité
de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.
Nous ne donnerons pas dans le piége.
Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la
plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la
plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y
use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à
peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous
trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une
seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la
ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe
lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut
la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y
saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne
croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse
inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais
dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré?
D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est,
disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois.
Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en
même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les
classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à
courtiser le nombre et la force?
C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération
et de sincérité.
Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention,
de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait
d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques.
«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce
puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus
onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette
chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre
l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie
manufacturière[78].»
[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)]
Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous
n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le
public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le
but, la seconde nous semble le moyen indispensable.
Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions
soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et,
en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les
susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous
eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent
pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire
explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise
par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur
ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé
dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu
desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre
sincérité tout crédit.
Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de
ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est
chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de
l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à
laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés;
puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et
celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au
contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous
croyons la protection mauvaise pour tout le monde.
C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et
de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien
longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable
pour que le public s'éclaire.
Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès
que nous croyons chimérique), supposons que la première année les
propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges
industriels, et que la seconde année, pour se venger, les
manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles.
Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos
lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la
première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays
s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la
concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le
retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant
combien de siècles peut-être cette courte période de liberté,
accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les
arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la
supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances
et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de
Méthuen et de 1786.
C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole
l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes
libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,
sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions
devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette
confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de
longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences
avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans
les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner
une volonté nationale forte et éclairée.
Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de
séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de
justice.
C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime
protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une
transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on
offre à toutes les industries des compensations qui rendent la
secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de
quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le
prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la
viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si
le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il
a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures
conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de
la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la
réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que
celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice.
Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu
dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire
renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne
nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous
plus de modération et de prudence?
La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction,
quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les
opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas
attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des
destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer
le gouvernement de l'émeute.
N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?