22 Mai 1847.

On nous reproche d'être absolus, exagérés, et cette imputation,

soigneusement propagée par nos adversaires, a été reproduite par des

hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de

l'autorité, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.

Cunin-Gridaine, ministre.

Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir

les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant

les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception

des taxes ne se puisse établir sans qu'il en résulte quelque entrave à

la liberté des transactions comme à celle du travail, nous le

comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des

inconvénients de l'impôt, et ces inconvénients peuvent être tels

qu'ils fassent renoncer à l'impôt lui-même.--Mais voir dans les

restrictions la source de la richesse et la cause du bien-être; sur

cette donnée, les renforcer et les multiplier systématiquement, non

plus pour remplir le trésor, mais aux frais du trésor; croire que les

restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un

travail plus intense, mieux réparti, plus assuré de sa rémunération,

plus capable d'égaliser les profits, c'est là une _théorie_ absurde,

qui ne pouvait conduire qu'à une _pratique_ insensée. Par ce motif,

nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagération, mais avec

zèle et persévérance.

Après tout, qu'est-ce que la modération?

Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous

croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des

détours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un

fassent à peu près trois. Nous en soupçonnons quelque chose, mais nous

ne nous hâterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages

ont cru de leur intérêt de faire établir la législation du pays sur

cette autre donnée qui semble contredire la nôtre: _qui de trois paye

un reste quatre_.

Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vérité

de notre thèse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.

Nous ne donnerons pas dans le piége.

Oh! si l'on nous disait: «Il est bien vrai que _la ligne droite est la

plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'était la

plus longue. La nation s'est habituée à suivre la ligne courbe. Elle y

use son temps et ses forces, mais il ne faut reconquérir que peu à

peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus,» on nous

trouverait d'une modération fort louable. Car que demandons-nous? Une

seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd à prendre la

ligne courbe. Après cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe

lui coûte en impôts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut

la quitter que lentement, ou s'il persiste même à s'y tenir, nous n'y

saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vérité. Nous ne

croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse

inerte, et que le moteur soit dans celui qui décrit le phénomène, mais

dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on être plus modéré?

D'autres nous taxent d'exagération par un autre motif. C'est,

disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections à la fois.

Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en

même temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les

classes ouvrières, sans compter les partis politiques toujours prêts à

courtiser le nombre et la force?

C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modération

et de sincérité.

Combien de fois n'a-t-on pas essayé, et sans doute à bonne intention,

de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait

d'attaquer l'abus de la protection accordée à quelques fabriques.

«Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce

puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus

onéreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette

chaîne qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre

l'intérêt agricole, sûr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie

manufacturière[78].»

[Note 78: V. le nº 5. (_Note de l'éditeur._)]

Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous

n'aspirons pas tant à renverser le régime protecteur qu'à éclairer le

public sur ce régime, ou plutôt, si la première de ces tâches est le

but, la seconde nous semble le moyen indispensable.

Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions

soigneusement mis hors de cause le principe même de la protection? et,

en le mettant en cause, comment pouvions-nous éviter d'éveiller les

susceptibilités de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous

eussent laissé le choix de nos démonstrations? qu'ils ne nous eussent

pas amenés à nous prononcer sur la question de principe, à dire

explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise

par nature? Une fois le mot lâché, l'agriculture se serait tenue sur

ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataugé

dans des précautions et des distinctions subtiles, au milieu

desquelles notre polémique aurait perdu toute force, et notre

sincérité tout crédit.

Ensuite, le conseil lui-même implique que, au moins dans l'opinion de

ceux qui le donnent, et sans doute dans la nôtre, la protection est

chose désirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de

l'activité nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, à

laquelle on laisserait croire que ses priviléges seront respectés;

puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et

celle-ci par celle-là? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au

contraire, nous nous sommes engagés dans la lutte parce que nous

croyons la protection mauvaise pour tout le monde.

C'est ce que nous nous sommes imposé la tâche de faire comprendre et

de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien

longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable

pour que le public s'éclaire.

Supposons que la ruse qu'on nous suggère ait un plein succès (succès

que nous croyons chimérique), supposons que la première année les

propriétaires des deux Chambres balayent tous les priviléges

industriels, et que la seconde année, pour se venger, les

manufacturiers emportent tous les priviléges agricoles.

Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la liberté commerciale sera dans nos

lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu'à la

première crise, au premier désordre, à la première souffrance, le pays

s'en prendrait à une réforme mal comprise, attribuerait ses maux à la

concurrence étrangère, invoquerait et ferait triompher bien vite le

retour de la protection douanière? Pendant combien d'années, pendant

combien de siècles peut-être cette courte période de liberté,

accompagnée de souffrances accidentelles, ne défrayerait-elle pas les

arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la

supposition qu'il y a une connexion nécessaire entre ces souffrances

et la liberté, comme ils le font aujourd'hui à propos des traités de

Méthuen et de 1786.

C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui désole

l'Angleterre, pas une voix ne s'élève pour l'attribuer aux réformes

libérales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,

sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie à des convulsions

devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'où provient cette

confiance en la liberté? De ce que la Ligue a travaillé pendant de

longues années; de ce qu'elle a familiarisé toutes les intelligences

avec les notions d'économie publique; de ce que la réforme était dans

les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner

une volonté nationale forte et éclairée.

Enfin, nous avons repoussé ce conseil, malgré ce qu'il avait de

séduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de

justice.

C'est notre conviction qu'en détendant la pression du régime

protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une

transition arrêtée d'avance et _sur tous les points à la fois_, on

offre à toutes les industries des compensations qui rendent la

secousse véritablement insensible. Si le prix du blé est tenu de

quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre côté, le

prix des charrues, des vêtements, des outils et même du pain et de la

viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De même, si

le maître de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il

a la houille, le bois, l'outillage et les aliments à de meilleures

conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de

la liberté, une fois établies, devaient accompagner uniformément la

réforme elle-même pendant tout le temps de la transition, pour que

celle-ci fût conforme à l'utilité générale et à la justice.

Est-ce là de l'exaltation, de l'exagération? Est-ce là un plan conçu

dans des cerveaux brûlés? Et à moins qu'on ne veuille nous faire

renoncer à notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne

nous en prouvera pas la fausseté, comment pourrait-on exiger de nous

plus de modération et de prudence?

La modération ne consiste pas à dire qu'on a une demi-conviction,

quand on a une conviction entière. Elle consiste à respecter les

opinions contraires, à les combattre sans emportement, à ne pas

attaquer les personnes, à ne pas provoquer des proscriptions ou des

destitutions, à ne pas soulever les ouvriers égarés, à ne pas menacer

le gouvernement de l'émeute.

N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 114 / 170 题