7 Janvier 1848.

Messieurs, je me propose de démontrer que le libre-échange est la

cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des

masses, de la démocratie.

Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient à l'appui

de la proposition que vient de développer avec tant de chaleur et de

talent mon ami M. Coquelin.

J'ai visité à Marseille les ateliers d'un grand fabricant de

machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles

dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en

France; il est dans la nature de la cherté de diminuer la

consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de

navires en fer là où le haut prix de la matière première restreint

l'usage de ces choses. L'établissement n'avait donc qu'une médiocre

importance, lorsque le chef se décida à demander l'autorisation de

travailler _à l'entrepôt_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que

travailler _à l'entrepôt_. C'est mettre en oeuvre des matières que

l'on va chercher partout où on les trouve au plus bas prix, à la

condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de

douane, si on le livre à la consommation française.

Dès cet instant la fabrique prit des proportions considérables, et il

fallut bientôt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en

sortent, faites avec du fer anglais ou suédois, vont se vendre sur les

marchés extérieurs, en Italie, en Égypte, en Turquie, où elles

rencontrent la concurrence étrangère. Et puisque l'établissement

prospère, puisqu'il occupe 1,000 à 1,200 ouvriers français, c'est une

preuve sans réplique que notre pays n'est pas affligé de cette

infériorité dont on parle sans cesse, même à l'égard d'une fabrication

où les Anglais excellent.

C'est là du libre-échange, mais, remarquez bien ceci, du libre-échange

absolu quant au côté onéreux, et fort incomplet quant au côté

favorable à cet établissement.

En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espèce de

privilége pour la vente sur les marchés neutres. Mais, pour la

fabrication, il est loin de posséder tous les avantages de la liberté.

D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reçoivent en franchise les objets

de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne

travaille _à l'entrepôt_ qu'à la condition de se soumettre à beaucoup

d'entraves. La douane estampille tout le fer étranger, et, en le

manipulant, il faut s'y prendre de manière à laisser paraître le

poinçon sacré, ce qui entraîne beaucoup de fausses manoeuvres et de

déchets. Enfin, la houille et l'outillage ont payé d'énormes droits.

Malgré cela, la fabrique prospère; et, chose bien remarquable, elle

emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait

avant d'être autorisée à mettre en oeuvre du fer étranger. Pourquoi?

Parce qu'alors ce n'était qu'un établissement mesquin, et aujourd'hui

c'est une usine considérable; parce qu'elle a décuplé ses produits, et

que le fer français étant nécessaire pour certaines pièces il en entre

plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement

dans une seule.

Voilà qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est

beaucoup moins.

Quand un acquéreur se présente, notre manufacturier écoute

attentivement de quelle manière il prononce le mot _machine_, car cela

a une grande influence sur la transaction qui doit suivre.

Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le

manufacturier répond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur

d'articuler en bon français _machine_, on lui demande sans pitié

30,000 francs. Pourquoi cette différence? Quel rapport y a-t-il entre

le prix de la machine et la manière dont le mot se prononce? Il y en a

un très-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacité, devine

que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui

dit _machine_ est un Français. Or le Français, en qualité de citoyen

_protégé_ (rire prolongé), doit payer un travail exécuté en France un

tiers de plus que l'étranger; car si la machine entre dans la

consommation française, elle a 33 p. 100 de droits à acquitter, d'où

il résulte que les étrangers nous battent avec nos propres armes. Mais

que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut

bien subir quelques inconvénients pour elle. Nous aurions tort de nous

plaindre, puisque nous sommes protégés, battus et contents. (Bruyante

hilarité.)

Messieurs, cette machine française, vendue plus cher à nos

compatriotes qu'aux étrangers, me met sur la voie d'une autre

considération fort importante que je crois devoir vous soumettre.

Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la

concurrence anglaise si redoutable, c'est la supériorité des capitaux

britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce

capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports,

beauté du climat, fertilité du sol, habileté des ouvriers, nous avons

des avantages réels; et, quant au fer et à la houille, nous les

aurions, par la liberté, au même prix, à très-peu de chose près, que

nos rivaux eux-mêmes. Mais le capital, le capital, comment lutter

contre ce colosse?

Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un

peuple n'est pas nuisible à l'industrie d'un peuple voisin, par la

même raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux

Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infériorité

de notre capital nous place vis-à-vis des Anglais dans une position

fâcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rétablir

l'équilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital déjà

si chétif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il

faut tâcher de faire rendre à 100,000 francs autant de services qu'à

120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il

y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous

les transformez en 80,000 fr. Est-ce là un bon remède au mal dont vous

vous plaignez? Est-ce là un bon moyen de rétablir l'équilibre entre

les capitaux français et anglais?

Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de

Manchester élèvent, en même temps, chacun une usine, conçues

absolument sur le même plan, destinées à donner exactement les mêmes

produits; enfin, identiques en tout.

Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus

considérable, par le fait du régime protecteur? Il lui faudra un plus

grand capital fixe, puisque ses bâtisses et ses machines lui coûteront

plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital

circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la même quantité de

coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances

en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer

l'opération avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Français.

Et remarquez que cela se répète pour toutes les opérations, depuis la

plus gigantesque jusqu'à la plus humble, car il n'y a si mince atelier

où l'outillage n'exige, en France, une plus forte dépense à cause du

régime protecteur.

Maintenant, si chaque entrepreneur français, grand ou petit, faisait

son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donné, a

un capital déterminé. Donc, si dans chaque entreprise le capital est

plus grand qu'il ne devrait être pour l'effet produit, il s'ensuit

rigoureusement que le nombre des entreprises doit être moindre, à

moins que l'on n'aille jusqu'à prétendre que, d'un tout connu, on peut

tirer un égal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou

petites.

Le résultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins

grande quantité de matière mise en oeuvre, un moins grand nombre de

produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la

place, diminution de travail et de salaires. Singulière façon de

rétablir l'équilibre entre le capital français et le capital anglais!

Autant vaudrait garder la liberté et jeter un quart de nos capitaux

dans la rivière. Et c'est là ce qu'on appelle mettre notre pays à même

de lutter _à forces égales_.

C'est bien pis encore si nous considérons l'industrie agricole; et

jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait

voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture.

Vous savez, Messieurs, que les terres s'achètent d'autant plus cher

qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore là une _généralité_, et

c'est précisément pourquoi c'est une vérité.

Cela posé, admettons que les restrictions imaginées par la Chambre du

double vote aient réussi à maintenir, en France, le prix du blé à un

taux un peu plus élevé, un franc, par exemple, en moyenne. Il est

clair que si ces mesures n'ont pas eu ce résultat, elles ont été

inefficaces et ont créé des entraves inutiles, ce dont nos adversaires

ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur

hypothèse. Mettons donc que le blé, qui se serait vendu 19 francs sous

un régime libre, s'est vendu 20 francs sous le système protecteur.

L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donné 10

francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, à

5 p. 100, à supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent.

Ainsi, le propriétaire a été plus riche de 200 francs en capital, et

la rente lui en a été servie par ceux qui mangent du pain, lesquels

ont payé les dix hectolitres de blé au prix de 20 francs chaque au

lieu de 19.

Quant à l'agriculture, elle n'a pas été le moins du monde encouragée.

Qu'importe au fermier de vendre ce blé 19 francs, en payant 10 francs

de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au

propriétaire? Il n'y a pas un centime de différence dans sa

rémunération, et ce prétendu encouragement ne lui fera pas produire un

grain de blé de plus. Tout cela aboutit à cette chose véritablement

monstrueuse: supposer au propriétaire de cet hectare de terre un

capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par

quiconque mange du pain. Il eût été beaucoup plus simple de lui donner

un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans à la rue de Rivoli,

en votant en même temps un impôt spécial pour ce service. Ah! croyons

que les électeurs à 1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient.

Je voulais parler, Messieurs, sur la connexité qu'il y a entre le

libre-échange et la cause démocratique; et je crois vraiment que la

digression à laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop écarté de

mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me

permette plus de donner à ma pensée tout le développement dont elle

est susceptible.

Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spécial,

et notre première règle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous

ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur

des matières étrangères au but précis de l'Association; mais cela ne

veut pas dire que chacun de nous ne réserve pas complétement ses

convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre

pensée d'aliéner ainsi notre indépendance; et comme je ne serais

nullement choqué qu'un de mes collègues vînt déclarer ici qu'il est ce

qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvénient à dire

que, quant à moi, j'appartiens, coeur et âme, à la cause de la

démocratie, si l'on entend par ce mot le progrès indéfini vers

l'égalité et la fraternité, par la liberté. D'autres ajoutent: Et par

_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas,

c'est toujours la liberté.

Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considérations

métaphysiques sur la liberté, mais permettez-moi seulement une

observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les

sociétés modernes ont leur point de départ dans l'esclavage, dans un

état de choses où un homme avec ses facultés, les fruits de son

travail et sa personnalité tout entière, était la propriété d'un autre

homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits

reconnus. Sa parole, sa pensée, sa conscience, son travail, tout

appartient au maître.

Le grand travail de l'humanité, travail préparatoire si l'on veut,

mais qui absorbe ses forces jusqu'à ce qu'il soit accompli, c'est de

faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons

reconquis la liberté de penser, de parler, d'écrire, de travailler,

d'aller d'un lieu à un autre; et c'est la réunion de toutes ces

_libertés_, avec les garanties qui les préservent de nouvelles

atteintes, qui constitue _la liberté_!

La liberté n'est donc autre chose que la propriété de soi-même, de ses

facultés, de ses oeuvres.

Or, Messieurs, sommes-nous propriétaires de nos oeuvres si nous n'en

pouvons disposer par l'échange, parce que cela contrarie un autre

homme? Si, à force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un

meuble, par exemple, en suis-je le vrai propriétaire si je ne le puis

envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu

que l'échange se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer

ce meuble en Belgique pour l'échanger contre du drap, ou en Angleterre

pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du

café, ou au Pérou pour recevoir de l'or,--qui me servent à acquitter

le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du

froid est une affaire qui me regarde, je dois être libre de choisir

entre ces divers moyens de me procurer des vêtements. Lorsqu'un tiers

s'interpose entre mes membres et moi et a la prétention de m'imposer

la manière la plus dispendieuse de me vêtir, parce que cette

interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte à ma

propriété, à ma liberté. Non-seulement il m'empêche de recevoir le

drap belge, mais du même coup il m'empêche implicitement de fabriquer

le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai à le faire. Je ne suis

plus un homme libre, mais un homme exploité; nous sommes dans le

principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort

adroit, fort subtil, dont peut-être ni celui qui en souffre ni celui

qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de

l'esclavage. (Sensation marquée.)

Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible?

Imaginez-vous que cette interposition s'opère en dehors de la loi.

Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se présentent

devant la législature, et qu'ils tiennent aux députés ce langage: «Il

nous est venu dans l'idée qu'il y a trop de draps et de calicots dans

le pays; que si l'on chassait les produits étrangers, nos articles

seraient très-recherchés et hausseraient de prix, ce qui serait un

grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des

hommes sur la frontière aux frais du Trésor, pour repousser les draps

et les calicots.» Supposons que les députés répondent: «Nous

comprenons que cette mesure serait très-lucrative pour vous; mais, en

bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais

de l'opération. Si le drap belge vous importune, chassez-le

vous-mêmes, c'est bien le moins.» (Rires.)

Si, en conséquence de cette résolution, messieurs les fabricants

faisaient garder la frontière par leurs domestiques, s'ils vous

interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les

moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas

révoltés?

Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout

plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu

beaucoup plus,--parce que la législature met le Trésor public à leur

disposition, et vous fait payer à vous-mêmes ce qu'il en coûte pour

vous ravir votre liberté? (Vive émotion.) Un homme célèbre a dit: La

France est assez riche pour payer sa liberté; la France est assez

riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche

pour payer ses chaînes? (Rires.)

Mais, Messieurs, étudions la question non plus économiquement, mais

géographiquement. Si la restriction a été imaginée dans l'intérêt des

masses, la liberté doit être un produit aristocratique, quoique

assurément ces deux mots, _liberté_, _aristocratie_, hurlent de se

trouver ensemble.

Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus démocratique de

l'Europe. Là, l'ouvrier a un suffrage qui pèse autant que celui de son

chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane même fiscale.

Ce n'est pas qu'il ait manqué de gros propriétaires de champs et de

forêts, de gros entrepreneurs qui aient essayé d'implanter en Suisse

la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient à ceux

qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchérir

nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dépense, et il

vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarité.) Mais

jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il fût de son

avantage de payer cher ce qu'il peut avoir à bon marché. La doctrine

des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il

n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on

pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une

liste civile de 36 millions. La cour mène grand train, et l'industrie

profite _par ricochet_...

En vérité, je crois que, dans certain petit volume, j'ai négligé

d'introduire un article intitulé: _Sophisme des ricochets_.

Je réparerai cet oubli à la prochaine édition[75]. (Hilarité

prolongée.)

[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80 à 83, et au même tome, page

336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de

l'éditeur._)]

Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas,

parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de

plaines.

La Hollande jouissait en même temps de la liberté politique et de la

liberté commerciale; et, comme le disait tout à l'heure notre

honorable président, elle regrette ce régime de libre-échange, sous

lequel elle était devenue, malgré l'infériorité de sa position, un des

pays les plus florissants et même les plus puissants de l'Europe.

Voyez encore l'Italie. À l'aurore de son affranchissement sa première

pensée--non, sa seconde pensée, la première est pour l'indépendance

nationale (applaudissements)--sa seconde pensée est pour la liberté du

commerce et la destruction de tous les monopoles.

Traversons l'Océan. Vous savez que l'Amérique septentrionale est une

démocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le

parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la liberté. Ce

dernier a triomphé, en 1846, et a porté M. Polk à la présidence. Tout

l'effort de la lutte a porté précisément sur cette question des

tarifs; et, malgré la résistance acharnée des whigs, résistance

poussée jusqu'à cette limite après laquelle il n'y a plus que la

guerre civile, le principe de la protection a été exclu du tarif. Quel

a été le résultat? Vous le savez; le président Polk l'a hautement

proclamé dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas,

car la traduction qu'ont donnée de ce document nos journaux, à

commencer par le _Moniteur_, est très-habilement arrangée pour vous

égarer.

Ici l'orateur donne lecture du message et compare les

traductions.

Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le

National_, ont reproduit les passages supprimés par _le Moniteur_ et

_la Presse_. Mais, hélas! par je ne sais quelle fatalité, _le

National_ a omis ce qui intéressait le plus son public, les

paragraphes qui se rapportent à la marine marchande et à la hausse des

salaires.

Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de

notoriété publique que c'est la démocratie qui réalise la liberté

commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une résistance

désespérée? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants

conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de féodalité, ont

rejeté d'au milieu d'eux et chassé du pouvoir sir R. Peel lui-même,

leur général, pour avoir, en présence de la famine, laissé entrer le

blé étranger?

J'ai nommé l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour

rendent délicat; l'heure avancée ne me permettant pas de dire ma

pensée tout entière, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je

m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte

d'indépendance puisse être mal accueilli devant un auditoire français.

Je ne crains pas d'être réfuté, je ne crains pas d'être critiqué; mais

il m'est bien permis de craindre d'être mal compris. (Approbation.)

Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue.

Elle sait tout ce que la liberté commerciale porte dans ses flancs.

Elle sait que c'est la fin du régime colonial, la mort de l'acte de

navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme

de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est

pas seulement le monopole du blé, c'est un autre monopole qu'elle voit

compromis, l'exploitation de l'armée, de la marine, des gouvernements

lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment même

pousser un ridicule cri d'alarme. À l'entendre, l'Angleterre est au

moment d'être envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places

fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est-à-dire les

commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques,

son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre

le peuple de son côté, en réveillant ses plus mauvais instincts, en

faussant en lui le sentiment national.

Voilà le spectacle que nous offre aujourd'hui même l'aristocratie

anglaise. Mais les hommes éclairés de la démocratie ont les yeux

ouverts sur ces menées. Ils ne laisseront pas ce déploiement de force

brutale, venant à la suite des mesures de l'année dernière, aller dans

toute l'Europe décréditer et amoindrir le libre-échange. Il y a

quelques mois, M. Cobden paraissait rassasié par la reconnaissance

publique. Et aujourd'hui le voilà affrontant une impopularité

passagère, parce qu'il réclame, avec le libre-échange, toutes les

conséquences du libre-échange, c'est-à-dire un changement complet dans

la politique de son pays, et le bienfait du désarmement, suivi de

l'allégement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il

s'aperçoit que son oeuvre est incomplète, et qu'après avoir fait

triompher le libre-échange dans les lois, il lui reste à faire

pénétrer l'_esprit du libre échange_ dans les coeurs. Et je dis que

quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence

de l'avenir. (Applaudissements prolongés.) (_V. tome III, pages 459 à

492._)

Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer

que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un

coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous,

qui ont pu voir les éléments démocratique et aristocratique parvenir à

leur apogée, je dirai même à leur exagération, l'un en 93, l'autre en

1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voilà les points

extrêmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assemblées? L'une a

mis toutes les restrictions à la sortie des produits, l'autre à leur

entrée.

Je ne nie pas qu'il n'y eût des prohibitions à l'entrée sous la

République. Elles furent établies, comme mesures de guerre, par un

décret d'urgence du Comité de salut public.

Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il

était conçu.

En 93, les législateurs étaient nommés par la foule. On peut même dire

qu'ils étaient sous la dépendance immédiate, constante, ombrageuse de

la foule. Aussi, à quel résultat aspire le tarif? À créer la plus

grande abondance possible des aliments, des vêtements et de tous les

objets de consommation générale. Pour atteindre ce but, que fait-on?

On décrète que toutes les choses vraiment utiles pourront librement

entrer; et afin que la masse n'en soit pas ébréchée par l'exportation,

on décrète qu'elles ne pourront pas sortir.

Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernière mesure. C'est une

atteinte à la propriété, à la liberté, au travail; et je suis

convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue.

Mais il n'en reste pas moins que toute la préoccupation du

législateur, à cette époque, était de mettre la plus grande abondance

possible à la portée du peuple; et pour cela il allait jusqu'à violer

la propriété.

Voici quelques articles entièrement exempts de droits à l'entrée:

Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais,

fondu et salé, bois de toutes sortes, chair salée de toutes sortes,

chanvre, même apprêté, charbon de bois, coton en rame et en laine,

cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc

par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, légumes, lin

teillé ou apprêté, mâts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de

toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle

minutieuse sollicitude se révèle jusque dans cette singulière

exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut

s'expliquer que par la crainte que les spéculateurs ne mêlassent à la

nourriture du peuple un ingrédient grossier indigne de l'homme.

Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entièrement

_prohibée_:

Argent et or, bestiaux, matières résineuses, chanvre, coton en laine,

cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins,

engrais, matières premières du papier, suif, etc., etc.

Messieurs, le peuple de 93 n'était pas plus profond économiste que

celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu

qu'on taxe le froment étranger afin d'élever le prix du froment

naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signalé chez les Suisses,

il répondit: _Non_. (Rire général.)

Une preuve que ce n'est pas le progrès de l'économie politique qui

dirigeait le législateur en veste, c'est un article bien remarquable

que je dois encore vous lire.

On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir.

C'était une contradiction. Évidemment pour recevoir, il faut payer. On

se condamnait donc à tout payer en or. Mais à cette époque, comme

aujourd'hui, on était convaincu que la sortie de l'or est une calamité

publique. Comment donc échapper à la difficulté?

On décréta qu'il serait défendu, sous des peines sévères (en harmonie

avec les moeurs de l'époque), d'exporter de l'or, «à moins qu'on ne

prouve, dit le décret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets

nécessaires à la consommation du peuple;» et à la suite on désigne

toujours les mêmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs,

etc.

En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses

utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer était le motif même

pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or.

1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande propriété, le

principe aristocratique, la Chambre du double vote.

Et que fait-elle, cette Chambre? Précisément le contraire de ce

qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose à l'entrée des produits

pour en provoquer la cherté, et, par le même motif, elle en favorise

la sortie.

Se peut-il concevoir deux législations plus opposées et qui, dans leur

exagération, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine?

L'une pousse la passion démocratique jusqu'à violer la propriété du

riche, dans l'intérêt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la

passion aristocratique jusqu'à violer la propriété du pauvre, dans

l'intérêt _mal entendu_ du riche! (Sensation.)

Pour nous, nous disons: La justice est dans la liberté du travail et

de l'échange. (Applaudissements.)

En présence de ces faits, en présence du triomphe de l'élément

aristocratique qui éclate dans notre tarif, est-il rien de plus

surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie

considérable du parti démocratique, en France, porter toutes ses

forces et toutes ses sympathies du côté de la restriction? (_V. les

n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._)

Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je

puis bien appeler cette désertion de la cause du peuple?

Ils disent qu'ils se défient de notre association, parce qu'il y a

dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les

protectionnistes?

Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spécial,

a-t-on à demander aux associés leur profession de foi sur des objets

étrangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la

démocratie ne sont-ils pas venus à nous? Ils auraient été certainement

bien accueillis, à la seule condition de ne pas vouloir détourner

l'Association de son but.

N'est-il pas aisé de voir d'ailleurs comment le libre-échange peut

attirer les sympathies des conservateurs sincères? Je dis sincères,

car celui qui n'est pas sincère n'est d'aucun parti, il n'est rien.

Mettons-nous à leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que

nous redoutons avant tout, c'est le désordre et l'anarchie. Et quel

meilleur moyen de prévenir le désordre que de diminuer les souffrances

du pauvre, que de mettre à sa portée la plus grande quantité possible

d'objets de consommation, que de l'élever ainsi non-seulement en

bien-être, mais en dignité, que d'alléger le poids de ses charges? Et

comment diminuer sérieusement les impôts sans diminuer l'armée? Et

comment diminuer l'armée, tant que les jalousies commerciales tiennent

l'éventualité d'une guerre toujours suspendue sur nos têtes?

Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en

principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne

veut dire que nous avons pour nous la vérité, le droit, la justice et

l'utilité générale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous?

C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-échange, la France a

une grande mission à remplir, celle de propager et faire triompher en

Europe l'idée démocratique.

Eh! Messieurs, est-ce que le libre-échange est un obstacle à cette

propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles

chances quand les étrangers pourront venir librement en France puiser

des produits et des idées, quand nous pourrons librement leur porter

nos idées et nos produits?

Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les

armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-échange;

mais il reste à prouver que l'on peut faire pénétrer la vérité dans

les coeurs à la pointe de la baïonnette.

Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et

légitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a

le noble privilége par la supériorité de sa littérature et

l'universalité de sa langue. Et, quant à l'exemple, il dépend de nous

de le donner. Soyons le peuple le plus éclairé, le mieux gouverné, le

mieux ordonné, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le

plus heureux de la terre. Voilà la meilleure propagande.

Et c'est parce que la libre communication des peuples nous paraît un

des moyens les plus efficaces d'atteindre ces résultats, que nous en

appelons à vous pour nous aider à tenir haut et ferme le drapeau du

_Libre-Échange_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 108 / 170 题