Se faire valoir en commençant un discours, c'est certainement violer
la première règle de la rhétorique. Je crois néanmoins pouvoir dire,
sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abnégation
que de paraître, dans les circonstances où je me trouve, devant une
assemblée aussi imposante. Je parle après deux orateurs, l'un aussi
familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science
économique, l'autre célèbre dans le monde littéraire où il a cueilli
une palme si glorieuse et si méritée, tous deux jugés dignes de
représenter dans les conseils de la nation la reine de la
Méditerranée. Je parle devant le plus grand orateur du siècle,
c'est-à-dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il
n'en était, je l'espère, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire
cette phalange de publicistes distingués qui, dans ces derniers temps,
et précisément sur la question qui nous occupe, ont élevé la presse
marseillaise à une hauteur qui n'a été nulle part dépassée. Enfin,
l'auditoire tout entier est bien propre à effrayer ma faiblesse; car
l'éclat que jette la presse marseillaise ne peut guère être que
l'indice et le reflet des lumières abondamment répandues dans cette
grande et belle cité.
Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a soulevées
contre le libre-échange soient prises dans l'économie politique. Il
est même probable que si nous n'avions à combattre que des arguments
protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre.
J'ai assisté à beaucoup de conférences, composées d'hommes de lettres
ou de jeunes gens parfaitement désintéressés dans la question, et je
me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort
respectables, mais peu éclairés, avaient ouvert contre le
libre-échange une source d'objections aussi abondante au moins que
l'économie politique du _Moniteur Industriel_.
Les rêveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation
très-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas à
craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais
elles ont l'inconvénient de dévorer une masse énorme d'intelligences,
surtout parmi les jeunes gens, et de la détourner d'études sérieuses.
Par là elles retardent certainement le progrès de notre cause. Ne nous
en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est
calomniée, et que souvent elle se calomnie elle-même. Non, l'égoïsme
n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions à la surface, il existe au
fond de la société un sentiment de justice et de bienveillance
universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une
manière plus complète et surtout plus égale les besoins physiques,
intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mêmes que ce
sentiment fait éclore en constatent l'existence; et si elles sont bien
souvent frivoles comme doctrine, elles sont précieuses comme symptôme.
De tout temps on a fait des utopies; elles n'étaient guère que la
manifestation de quelques bonnes volontés individuelles. Mais
remarquez que de nos jours il n'est pas un écrivain, un orateur qui ne
se croie tenu de mettre en tête de ses écrits et de ses discours, ne
fût-ce que comme étiquette, ne fût-ce, passez-moi l'expression, que
comme réclame, les mots: égalité, fraternité, émancipation du
travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public,
mais dans le public lui-même que ce sentiment existe, puisqu'il
signale à ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour
en être écoutés.
Sans doute, Messieurs, guidés par cette indication, par cette exigence
des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de sociétés,
tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu'à la faire
grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie était un hommage
rendu à la vertu, de même on peut dire que l'affectation
philanthropique est un hommage à ce sentiment de justice et de
bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de
notre siècle et de notre pays; et félicitons-nous de ce que ce
sentiment existe, car, dès qu'il sera éclairé, il fera notre force.
[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'éditeur_.)]
C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre à votre examen une
vue du libre échange qui réponde tout à la fois aux arguments des
protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la
philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la
question a été parfaitement traitée sous d'autres aspects par les
honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune; et dès lors il
me sera permis, devant une assemblée aussi éclairée, et malgré la
défaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de
l'_abstraction_.
Et puisque ce mot se présente à mes lèvres, permettez-moi une
remarque.
J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir inventé le mot
_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait à sa
disposition le mot si simple et si juste: _vérité universelle_. Car,
regardez-y de près, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une
_vérité universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et
toujours?
Un homme tient deux boules à sa main droite et deux à sa main gauche.
Il les réunit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait
l'expérience pour la première fois, tout ce qu'il peut énoncer, c'est
ce fait particulier: «Aujourd'hui, à quatre heures, à Marseille, deux
boules et deux boules font quatre boules.» Mais s'il a renouvelé
l'expérience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec
des objets divers, il peut à chaque fois éliminer les circonstances de
temps, de lieux, de sujet, et proclamer que «deux et deux font
quatre.» C'est une abstraction de l'école, soit; mais c'est surtout
une _vérité universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire
à l'arithmétique sans en arrêter immédiatement les progrès.
Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos
adversaires nous dépopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant à
la face le mot _abstraction_. Vous êtes dans l'erreur, s'écrient-ils,
car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs
pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'école n'eût pas
inventé ce mot et qu'ils fussent réduits à nous dire: «Vous êtes dans
l'erreur, car ce que vous dites est une vérité universelle.» (Rires.)
Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de
notre côté. (Nouveaux rires.)
La science économique a aussi une formule, promulguée par J. B. Say,
formule qui ruine de fond en comble le régime restrictif. C'est
celle-ci: _Les produits s'échangent contre des produits_. On peut
contester la vérité de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on
ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes,
particulièrement celui du _travail national_; car si chaque
importation implique et provoque une exportation correspondante, il
est clair que les importations peuvent aller jusqu'à l'infini sans que
le _travail national_ en reçoive aucune atteinte.
Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un
ensemble, une série, une multitude de trocs.
Un homme se promène sur le port de Marseille. À chaque étranger qui
débarque, il fait des propositions de ce genre: «Voulez-vous me donner
ces bottes? je vous donnerai ce chapeau;» ou: «Voulez-vous me donner
ces dattes? je vous donnerai ces olives.» Est-il possible de voir là
une atteinte à l'intérêt des tiers, au travail national? Quoi! alors
que chacun reconnaît à cet homme la propriété de ces olives, alors
qu'on lui reconnaît le droit de les détruire par l'usage, alors que
chacun sait qu'elles n'ont pas même d'autre destination au monde que
d'être détruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux
intérêts des tiers si, au lieu de les consommer, il les échange? Et si
le troc, qui est l'élément du commerce, est avantageux, alors qu'il
est déterminé par l'influence si clairvoyante de l'intérêt personnel,
comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel
les négociants, le numéraire, les lettres de change, les routes, les
voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment
le commerce, dis-je, pourrait-il être nuisible?
Pour vous assurer que _les produits s'échangent contre les produits_,
suivez par la pensée une cargaison de sucre, par exemple. Assurément
tous ceux qui ont concouru à la former ont reçu quelque chose en
compensation et, d'un autre côté, lorsque, divisée en fractions
infinies, elle est arrivée aux derniers acheteurs, aux destinataires,
aux consommateurs, ceux-ci ont donné quelque chose en retour. Donc,
quoique l'opération ait pu être fort compliquée, il y a eu, de part et
d'autre, produits donnés et produits reçus, ou _échanges_.
J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus
complète, plus féconde, qui ouvre à la science de grands et admirables
horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du
libre-échange, et qui, lavant l'économie politique du reproche de
sécheresse, est destinée, je l'espère, à rallier les écoles
dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'échangent
contre les services_.
D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait
rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la
première semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des
termes, donner le nom de _produit_ à l'oeuvre qu'accomplissent dans la
société les magistrats, les militaires, les écrivains, les
professeurs, les prêtres et même les négociants; ils ne créent pas des
produits, ils rendent des services.
Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite
entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y
regarde de près, on reste convaincu que ce qui s'échange entre les
hommes, ce n'est précisément pas les produits, mais les services; et
ceci devant nous conduire à de vastes aperçus, je vous demande,
Messieurs, un instant d'attention.
Si vous décomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez
qu'il est le résultat de la coopération de deux forces: une _force
naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un après
l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnaîtrez que
pour amener une chose à cette condition d'utilité qui la rend propre à
notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le
concours du travail.
Or, il est démontré, pour moi, que ce concours de la nature est
toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rémunération, c'est le
service rendu à l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on
nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a été
l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopération
des agents naturels[71].
[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap.
IV.--(_Note de l'éditeur_.)]
Messieurs, je n'ai certes pas la prétention de faire ici un cours
d'économie politique; mais la distinction que je soumets à votre
examen est si importante en elle-même et par ses conséquences, que
vous me permettrez de m'y arrêter un moment.
Je dis que la nature et le travail concourent à la création des
produits. Or, la coopération de la nature étant nécessairement
_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette
coopération est plus grande. Voilà pourquoi tout progrès industriel
consiste à faire concourir la nature dans une proportion toujours plus
forte.
Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilité, quand la
nature, ayant tout fait, ne laisse rien à faire au travail. La lumière
du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas.
Cependant, si vous voulez de la lumière pendant la nuit, vous ne
pouvez vous la procurer sans peine; et là apparaît le principe de la
rémunération.
Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit
dans le domaine de la communauté, si vous désirez un des gaz
particuliers qui le composent, il faut le séparer; c'est une peine à
prendre, ou à rémunérer si un autre la prend pour vous.
Quand l'eau est à vos pieds et dans un état de pureté qui la rend
potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher à cent
pas, elle _coûte_. Elle coûte davantage, s'il faut l'aller chercher à
mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier.
C'est une peine à votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si
un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et
que vous payez par un autre _service_.
La houille est à cent pieds sous terre; c'est certainement la nature
qui l'a faite et placée là à une époque antédiluvienne. Ce travail de
la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut être le principe d'aucune
rémunération; mais pour avoir la houille, ce que vous avez à
rémunérer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la
transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de
transport.
Tenons-nous donc pour assurés que ce ne sont pas les produits qui se
payent, mais les services rendus à l'occasion des produits.
Vous me demanderez où je veux en venir et quel rapport il y a entre
cette théorie et le libre-échange; le voici:
S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part
d'utilité que le travail a ajoutée au produit, et si nous recevons
_gratuitement_, _par-dessus le marché_, toute l'utilité qu'a mise dans
ce produit la coopération de la nature, il s'ensuit que les marchés
les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux où, pour un
très-léger service humain, on nous donne, par-dessus le marché, une
très-grande proportion de services naturels.
Si une marchandise m'est portée dans un bateau à voiles, elle me
coûtera moins cher que si elle m'est portée dans un bateau à rames.
Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la
nature, qui est _gratuit_.
Afin de me faire comprendre complétement, il me faudrait exposer ici
les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit
assez pour vous montrer d'autres conséquences de cette théorie.
Elle doit détruire jusque dans leur germe les jalousies
internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribué ses
bienfaits sur le globe d'une manière uniforme; un pays a la fertilité,
un autre l'humidité, un troisième la chaleur, un quatrième des mines
abondantes, etc.
Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer.
Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantité donnée de
houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a
été pour eux plus libérale relativement à la houille, et que, par
conséquent, ils prennent à cette occasion une moindre peine. Quant à
nous, Provençaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous désirer?
Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre à
des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit éloignée des routes, des
canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral,
ce serait un voeu absurde; car ce serait désirer d'avoir plus de peine
à rémunérer, c'est-à-dire plus de peine à prendre nous-mêmes. Dans
notre propre intérêt, nous devons donc désirer que tous les pays du
monde soient le plus favorisés possible par la nature; que partout la
chaleur, l'humidité, la gravitation, l'électricité entrent dans une
grande proportion dans la création des produits, qu'il reste de moins
en moins à faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste à
prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous
livrer le produit.--Que la houille anglaise soit à la surface du sol,
que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la
pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si
abondants que la rémunération en soit de plus en plus réduite, que des
inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onéreux du
travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages,
mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon marché_, et
le bon marché ne profite pas au vendeur, mais à l'acheteur. Ainsi ce
bienfait que la nature semblait avoir accordé à l'Angleterre, c'est à
nous qu'elle l'a accordé, ou du moins nous entrons en participation de
ce bienfait par l'échange.
D'un autre côté, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la
soie, la nature ne leur ayant accordé qu'une intensité de chaleur qui
laisserait beaucoup à faire au travail, quels voeux doivent-ils faire
conformément à leur vrai intérêt? Que les choses se fassent en
Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la
nature ne laisse au travail qu'une coopération supplémentaire
très-restreinte, puisque c'est cette coopération seule qui se
paye[72].
[Note 72: V. tome IV, pages 36 à 45, et tome VI, le chap.
_Concurrence_.--(_Note de l'éditeur._)]
Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'économie politique bien comprise
démontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que
chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit
s'en féliciter; et il s'en félicitera certainement dès qu'il
comprendra que ces avantages ont beau nous paraître localisés,--par
l'échange, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes.
La claire perception de cette vérité réalisera, ce me semble, dans la
pratique même des affaires, le dogme de la fraternité.
Sans doute, la fraternité prend aussi sa source dans un autre ordre
d'idées plus élevées. La religion nous en fait un devoir; elle sait
que Dieu a placé dans le coeur de l'homme, avec l'intérêt personnel,
un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les
autres; et l'autre: Vous n'avez rien à perdre, vous avez tout à gagner
à vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la
science vienne démontrer l'accord de deux forces en apparence si
contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau
déclamer contre l'intérêt, il vit, et il vit par décret
imprescriptible de celui qui a arrangé l'ordre moral. Jetons les yeux
autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre
propre conscience; et nous reconnaîtrons que l'intérêt est dans la
société un ressort nécessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il
pas dès lors bien décourageant qu'il fût par sa nature, et alors même
qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit?
et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission
d'étouffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance
entre ces deux mobiles, si tous deux tendent à la même fin, c'est un
avenir certain ouvert au règne de la fraternité parmi les hommes. Y
a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une
jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient
antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens
opposés sur nos destinées, se réconcilier dans un effet commun et
proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit siècles, annonça
la _fraternité_ au monde, n'était pas aussi contraire à la pente du
coeur humain que le disait naguère une superficielle philosophie?
Messieurs, après avoir essayé de vous donner une idée de la doctrine
du libre-échange, je vous dois une peinture du régime restrictif.
Les personnes qui fréquentent le jardin des Plantes à Paris, ont été à
même d'observer un phénomène assez singulier. Vous savez qu'il y a un
grand nombre de singes renfermés chacun dans sa cage. Quand le gardien
met les aliments dans l'écuelle que chaque cage renferme, on croit
d'abord que les singes vont dévorer chacun ce qui lui est attribué.
Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les
bras entre les barreaux et chercher à se dérober réciproquement la
pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu
desquels bon nombre d'écuelles sont renversées et beaucoup d'aliments
gâtés, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns,
demain sur les autres et, à la longue, elle doit se répartir à peu
près également sur tous, à moins que quelques singes des plus
vigoureux n'y échappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est
pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres.
Voilà l'image fidèle du régime restrictif.
Pour montrer cette similitude, j'aurais à prouver deux choses:
d'abord que le régime restrictif est un système de spoliation
réciproque; ensuite qu'il entraîne nécessairement une déperdition de
richesses à répartir sur la communauté. Cette démonstration, que je
pourrais rendre mathématique, m'entraînerait trop loin. Je la confie à
votre sagacité; et vous reconnaîtrez, avec quelque confusion, que si
souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont
les hommes qui ont singé les singes.
L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler
votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des
chances qu'ouvre le libre-échange à toutes ces réformes financières
après lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement.
J'en ai parlé à Lyon, et le sujet me paraît si grave que je me suis
promis d'en parler partout où je pourrai me faire entendre.
Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pensée de heurter les
convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas
permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas
aucun homme politique, mais aucun parti) qui se présente devant les
Chambres et devant le pays avec un plan de réforme financière clair,
net, précis, actuellement praticable? Car, si je regarde du côté du
ministère, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore
moins dans ses actes; et si je me tourne du côté de l'opposition, je
n'y vois qu'une tendance marquée vers l'accroissement des dépenses, ce
qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges
publiques.
Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais
il me semble que le libre-échangiste tient en ses mains ce programme
si désiré.
Je suppose qu'à l'ouverture de la prochaine session, un homme investi
de la confiance de la couronne se présente devant les mandataires du
pays et leur dise:
«Le libre-échange laissera entrer en France une multitude d'objets
qui maintenant sont repoussés de nos frontières, et qui, par
conséquent, verseront dans le Trésor des recettes dont je me servirai
pour réduire l'impôt du sel et la taxe des lettres.»
«Le libre-échange créera plus de sécurité pour la France qu'elle ne
peut s'en donner par le développement onéreux de la force brutale. Il
me permettra donc de réduire, dans de fortes proportions, nos forces
de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera
libres, nous doterons les communes de manière à ce qu'elles puissent
supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impôt des boissons, et
nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de
l'inscription maritime.»
Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature à faire
quelque impression, même sur les hommes qui ont le plus contracté
l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systématique_.
Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme.
D'abord deux réformes importantes, celles du sel et de la poste,
découlent immédiatement de la réforme commerciale. Les autres sont
l'effet de la sécurité que, selon nous, le libre-échange doit garantir
aux nations.
Quant à la première partie du programme, il n'y a pas d'objection
possible. Il est évident que le drap, le fer, les tissus de coton,
etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modérés,
donneraient un revenu au Trésor. Cet excédant de recettes serait-il
suffisant pour combler le déficit laissé par le sel et le port des
lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de
banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opération,
et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous
donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez
les droits prohibitifs, en même temps réduisez l'impôt du sel et la
taxe des lettres; s'il y a déficit, nous le comblerons, s'il y a
excédant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre était
repoussée, ce serait, certes, la meilleure preuve que le système
restrictif n'est pas destiné à protéger, mais à exploiter le public.
(_V. tome V, pages 407 et suiv._)
Quant à l'étroite relation qui existe entre le libre-échange et la
paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne
développerai pas théoriquement cette pensée. Mais voyez ce qui se
passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi céréale, ce
qui a été considéré comme une révolution intérieure et même politique.
Ne saute-t-il pas aux yeux que par là elle a rendu plus difficile
toute collision avec les États-Unis et les autres pays d'où elle
tirera désormais ses subsistances? L'année dernière, elle a réformé la
législation sur les sucres; il y a là bien autre chose qu'une
révolution intérieure et politique, c'est vraiment une révolution
sociale, une ère nouvelle ouverte aux destinées de la Grande-Bretagne
et à son action sur le monde.
On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de
nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique
machiavélique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous
ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous?
Nous le savons, et nous détestons cette politique plus et mieux que
nos adversaires; car nous en détestons non-seulement les effets, mais
encore les causes. Et où cette politique a-t-elle ses racines? Dans le
système restrictif, dans la funeste pensée de vouloir toujours vendre
sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscité tant
de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples
les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement
général pour étendre ses conquêtes et ses colonies.
Je dis que c'est une pensée de restriction qui la poussait dans cette
voie, et à tel point que, tant que cette pensée a pesé dans ses
déterminations, la paix des nations n'a pu être qu'une inconséquence
de sa politique.
Mais enfin, l'Angleterre a réussi; elle a des conquêtes, des colonies;
elle est parvenue à ses fins, et peut approvisionner sans concurrence
la moitié du globe.
Et que fait-elle?
Elle dit à ses colonies: Je ne veux plus vous donner des priviléges
sur mon marché, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour
moi sur les vôtres; et, en conséquence, vous réglerez vous-mêmes vos
tarifs.
N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement réel des colonies, du
moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue
administratif? N'est-ce pas revenir au point de départ et proclamer
qu'on a fait fausse route[73]?
[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et
suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons là de la générosité, de
l'abnégation, de l'héroïsme; non, nous n'y voyons que de l'intérêt,
mais de l'intérêt bien entendu, de l'intérêt qui est d'accord avec
l'intérêt de l'humanité.
Le principe restrictif est mauvais à nos yeux; s'il est mauvais, il
entraîne des conséquences funestes, il n'est même mauvais que par là;
s'il entraîne des conséquences funestes, les Anglais, qui ont poussé
plus loin ce régime que tout autre peuple, ont dû les premiers
apercevoir ces conséquences et en souffrir; ils changent de route,
quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une révolution
immense dans les affaires du monde, une des plus grandes révolutions
dont le globe ait été témoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide
que les Anglais l'ont faite, non par abnégation, mais par intérêt; je
dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde,
puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive à une domination
injuste, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'y renoncer. Je dis que
plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans
danger se soulager du poids des armées permanentes et des marines
militaires.
On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits
commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-échange,
non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du
pays, une nation de 36 millions d'âmes n'est pas seulement invincible,
elle est inattaquable.
Mais ce programme, il faut en convenir, a un côté chimérique.
L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public
est tellement infatué des prétendus avantages du régime protecteur,
qu'il repousse la liberté commerciale même avec ce cortége de réformes
que je viens d'énumérer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur
pesanteur, les impôts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le
recrutement et l'inscription maritime plutôt que de me rendre
participant, par l'échange, aux bienfaits que la nature a départis aux
autres peuples.
Messieurs, voilà le préjugé qu'il faut détruire; c'est notre mission,
c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle
est grande et belle. Il s'agit de conquérir le libre-échange, et, avec
lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques.
Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intérêts,
mais au nom de ce tribut que nous devons tous à la société, de marcher
en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conquêtes, de
poursuivre votre tâche avec vigueur et persévérance. Étendez la
publicité de vos excellents journaux, provoquez des associations à
Aix, à Avignon, à Cette, à Nîmes, à Montpellier, fondez des chaires
d'économie politique, unissez-vous intimement à l'Association
parisienne, prêtez-lui le concours de votre force morale, de votre
intelligence, de votre expérience des affaires, et au besoin de vos
finances; et alors, soyez-en sûrs, vous n'entendrez plus dire ce
qu'on répète sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de
Bossuet: «_Le libre-échange se meurt, le libre-échange est mort!_» Le
libre-échange est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient;
mais, quant à moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup
de choses périssables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne
meurt jamais: c'est la vérité.
Le terrain de la discussion peut être longtemps envahi par des erreurs
opposées. La vérité peut être lente à s'y montrer. Mais dès qu'elle y
paraît, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes
suspendissent les chants funèbres qu'ils ont entonnés sur la tombe
imaginaire du libre-échange, il suffirait peut-être qu'ils jetassent les
yeux sur cette assemblée si nombreuse, si imposante, si éclairée et si
sympathique.
Messieurs, soyons sûrs d'une chose: si le libre-échange pouvait
mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est
l'indifférence. Si on le discute, il vit. Je dirai même qu'il marche
vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane,
il règne. En Angleterre, il a surmonté des obstacles formidables. Aux
États-Unis, l'intérêt national a vaincu le privilége. À Naples, le
tarif a subi une réforme profonde. En Prusse, le développement du
régime protecteur a été brusquement arrêté. On assure que l'empereur
de Russie médite de révolutionner le système des douanes dans un sens
libéral. En Espagne même, la discussion est portée sur un terrain
officiel par une enquête dont les commencements promettent les plus
heureux résultats. Des associations pour le libre-échange se sont
formées à Gênes, à Rome, à Amsterdam; et, dans un mois, des hommes
éminents, accourus de tous les points de l'Europe, se réuniront à
Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication
des peuples. Sont-ce là des signes de mort? et ne devons-nous pas
plutôt concevoir l'espérance que nous sommes appelés à assister, plus
tôt peut-être que nous ne le croyons, à ce grand écroulement des
barrières qui séparent les peuples, les condamnent à d'inutiles
travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et
le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de
prétexte au développement de la force brutale, transforment les
travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mêmes
la discorde, toujours inséparable du privilége; car ce qui est
privilége pour l'un est servitude pour l'autre.
Je n'ai pas parlé de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire
qu'une grande idée est morte en France, quand cette idée est conforme
à la justice et à la vérité, et quand, sans compter Paris, des villes
comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son
triomphe?
Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la
liberté et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le
pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises
inspirations de l'esprit de parti, sont du côté de la liberté. Sans
doute, tout le monde ne peut pas avoir l'expérience du négociant; tout
le monde n'est pas obligé non plus de pénétrer dans toutes les
subtilités de la théorie économique. Mais s'il est un homme, au regard
d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes béquilles de la
pratique et de l'analyse, et qui ait reçu du ciel, avec le don du
génie, l'heureux privilége d'arriver d'un bond et dans toutes les
directions jusqu'aux bornes et par delà les bornes des connaissances
du siècle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire,
l'inimitable poëte, l'illustre orateur, le grand historien, dont
l'entrée dans cette enceinte a attiré vos avides regards. Vous n'avez
pas oublié que M. de Lamartine a défendu la cause de la liberté, dans
une circonstance où elle se confondait intimement avec l'intérêt
marseillais. Je n'ai pas oublié non plus que M. de Lamartine, avec
cette précision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu'à lui,
a résumé toute notre pensée en ces termes: «La liberté fera aux hommes
une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire.» (Bruyants
applaudissements.) J'espère donc, et j'ai la ferme confiance que M. de
Lamartine ne me démentira pas, si je dis que sa présence dans cette
assemblée est un témoignage de bienveillance envers des hommes qui
essayent leurs premiers pas dans cette carrière du bien public, qu'il
parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle révèle aussi sa profonde
sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre
communication des hommes, des choses et des idées[74].
[Note 74: À la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et
termina en ces termes un magnifique discours:
«Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous
souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-être et de
richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zèle
entièrement désintéressé, la vérité gratuite, dont il est l'organe, et
la parole de vie matérielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce
nom qui grandira à mesure que sa vérité grandira elle-même, vous le
placerez à côté de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la
grande ligue européenne, parmi les noms des apôtres de cet évangile du
travail émancipé, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui
fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de
patrie ou de nationalité,--la liberté, la justice et la paix!--(_Note
de l'éditeur._)]