Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir
avec vous, j'avais en vue un succès personnel, certes, je ne
paraîtrais pas aujourd'hui à cette tribune. Ce n'est pas que, sur le
vaste sujet qui m'est proposé, les idées ou les convictions me fassent
défaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans
les démonstrations que j'avais à vous soumettre, elles se sont
présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il
m'a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre
d'un discours; et j'ai dû prendre le parti de m'en remettre beaucoup à
l'inspiration du moment et à votre bienveillance.
Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la
circonscrire à un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la
traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et
politiques.
Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l'origine
et les fonctions du capital, les lois de la production, de la
répartition des richesses, et infime de la population; à rechercher si
le _salariat_ est, pour une portion de l'humanité, une forme
naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail;
si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître,
et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un
mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé
et l'association dans l'avenir.
Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent
ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhaité de leur
voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt
que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination.
J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces
organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque
soir voit mourir. Il n'est pas probable qu'à un signal donné
l'humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu'en
soit la forme, quel que soit le génie de l'inventeur. La société
m'apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant
d'influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs
dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les
préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces
diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire
que la société s'en dépouillera tout à coup, comme on rejette un
vêtement pour en prendre un à la mode?--Je n'en rends pas moins
justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette
chimère, et je crois qu'ils ont rendu un service à la science en la
forçant de scruter ces grandes questions et d'élargir le champ de ses
études[64].
[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
Mais s'il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la
lumière et de l'expérience, je ne vois pas qu'on puisse blâmer, comme
on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent à une
erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution
funeste.
On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du
grand problème de l'humanité. Il n'a pas cette prétention. Il ne
s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les
maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de
l'égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui,
rien à faire à l'humanité.
Nous croyons qu'il est en lui-même un très-grand progrès, et, de plus,
par l'esprit qu'il propage, par les lumières qu'il suppose, une
excellente préparation à d'autres progrès encore. Mais nous nous
rendrions coupables d'exagération si nous le présentions, ainsi qu'on
nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement
à l'égard des classes laborieuses.
Je me renfermerai donc dans cette question:
Quelle est l'influence du régime restrictif sur le taux des salaires,
ou plutôt sur la condition des ouvriers?
Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que
deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie.
Je prends la société telle qu'elle est, telle que le passé nous l'a
léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail.
C'est un premier _fait_. Je vois en outre des légions d'hommes occupés
à entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je
cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.
Et d'abord une première question se présente à moi. Qui a placé là
cette légion armée? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas
la voix au chapitre; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime:
_Id fecit cui prodest_, la présomption est que cette institution, si
elle profite à quelqu'un, profite aux maîtres.
Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse
que le régime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et
mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de
richesses. Cette hypothèse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse
s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait
fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._
Le fondateur du système restrictif en France l'a lui-même considéré
comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans
son essence une vertu productive. Il paraît certain qu'empêcher les
produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser
par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du
Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces
gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis
donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise
d'ailleurs par les protectionnistes eux-mêmes, que le régime prohibitif,
dans l'ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition
d'une certaine quantité de richesses.
De plus, l'instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes
que les tarifs sujets à changement font planer sur l'industrie et le
commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et
contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu'il
faut donner à l'action de la justice pour réprimer des actions
innocentes en elles-mêmes, que cette législation fait inscrire au
nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les
retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant
d'inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en
_déperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard,
apporté cette année à la suspension de l'échelle mobile, a peut-être
coûté à la France cinquante millions.
Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou
indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de
richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur
quelqu'un.
Lors donc que les législateurs protectionnistes affirment que la
classe ouvrière, non-seulement n'entre pas en participation de la
perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c'est comme
s'ils disaient:
«Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un
profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte
égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers.»
Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs
aient agi ainsi[65]?
[Note 65: V. le chap. VI de la seconde série des _Sophismes_, t. IV,
p. 173.--(_Note de l'éditeur._)]
Qu'on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres,
non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie
d'élucidation.
Représentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations
libres. Nous n'avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se
partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les
capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux,
admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la
restriction. Et d'après notre hypothèse le revenu général descend à
80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers étant
augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d'où il suit que celle des
capitalistes tomberait à 20.
Je défie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils
conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu
général de tous ses effets, et s'ils affirment néanmoins qu'il
enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui
n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait
la loi encourent deux pertes[66].
[Note 66: V. ci-après les numéros 57 et 58.--(_Note de l'éditeur._)]
Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie
les hommes qui, dans l'intérêt des ouvriers, réclament une extension
de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur
esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et
n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.
Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera
comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se
développe, et que, pour comble d'absurdité, la loi qui détruit le
capital soit précisément celle qui enrichit le travail?
Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces déductions.
Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le
régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c'est là une
concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais
qu'ils se hâtent de retirer.
Eh! Messieurs, c'est précisément où je voulais vous amener à
reconnaître qu'il faut étudier le régime restrictif en lui-même;
savoir si, au total, il entraîne ou n'entraîne pas une déperdition de
richesses. S'il l'entraîne, il est jugé; et lorsqu'on met en avant les
ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie
à la cupidité, mais qu'on entasse erreur sur erreur.
La vérité est qu'en vertu de la loi de solidarité, de l'effort que
chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_
qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur
tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses.
Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le
problème.
Un simple ouvrier l'a admirablement posé en ces termes pleins de
justesse et de clarté:
Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent.
Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent.
L'économie politique ne fait qu'habiller cette pensée d'un vêtement
plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dépend du rapport de
l'offre à la demande.
Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il
y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail
déterminées, le taux moyen des salaires s'en déduit de toute
nécessité. Les maîtres voulussent-ils l'élever par bienveillance, ils
ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le
travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la
philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital
restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il
n'y aurait que 50 ouvriers d'employés. L'humanité en masse n'en
serait que plus malheureuse, et l'inégalité des conditions plus
choquante: et, sans parler de la perte résultant de l'inactivité de 50
ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces
50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force
des choses ramènerait la répartition primitive.
Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des
salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de
diminuer la quantité du travail offert[67].
[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la première série
des _Sophismes_.--(_Note de l'éditeur._)]
Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces
deux éléments.
Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps
immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu'une
certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette
direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise
des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle
donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie; si elle donnait
plus, elle ne serait pas seule.
Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui
se passe.
D'abord, le premier effet, l'effet le plus immédiat est que le drap
renchérit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute
sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d'une taxe. C'est
pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d'en prendre bonne note,
de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand
nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.
Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et
puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des
industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous
savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraîner le
travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la
fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît
de capital pour y faire face, c'est-à-dire ce qui constitue
précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est là
que les protectionnistes triomphent.
Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des
raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le
tort de ne montrer qu'une chose là où il y en a deux; et la médaille
par un seul côté.
D'où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap? Voilà ce
qu'il faut examiner; et voilà sur quoi j'appelle toute votre
attention; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que
le plein ne s'est fait d'un côté qu'aux dépens d'un vide qui se serait
fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui
prenait par le dessous d'une pièce de vin de quoi combler ce qui
manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus
avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir
dissimulé cette circonstance.
Donc, d'où sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoyé mêlé
à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et
l'argent, emblèmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouvé au fond de
l'urne d'où est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce
capital n'a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté
d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries.
N'importe d'où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque
part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a
certainement découragé l'industrie, le travail et les _salaires_,
justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la
fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le
capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement
_déplacé_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste
parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur
remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la
classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du côté
des salaires (si ce n'est par les inconvénients qu'entraîne la
perturbation, inconvénients qu'on ne remarque pas quand il s'agit
d'établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les
protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il
est question de l'extirper); la classe ouvrière n'a rien perdu ni
gagné du côté du salaire, puisque le capital n'a été augmenté ni
diminué, mais seulement _déplacé_. Mais reste toujours cette cherté du
drap que j'ai constatée tout à l'heure, que je vous ai signalée comme
l'effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure; et à
présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui
frappe l'ouvrier, où est la compensation? Si quelqu'un en sait une,
qu'il me la signale.
Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois
par jour,--à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la
hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni
se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle
de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'étonne, en présence de
tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus
malheureuse encore.
Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à
la hauteur où les monopoleurs voulaient l'élever. Je le reconnais ici,
parce qu'avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient
toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les
calculs des protectionnistes.
Aux entrepreneurs d'industrie, le régime restrictif offre des
compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achètent, ils font
payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en
définitive, mais enfin leur perte est atténuée; pour l'ouvrir, il n'y
a aucune atténuation possible.
Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne
sais par quelle issue, accès dans l'enceinte législative. Ce serait
certainement un spectacle curieux et même imposant, s'il se présentait
à la barre de l'assemblée étonnée,--calme, modéré, mais résolu, et si,
au milieu du silence universel, il disait: «Vous avez élevé, par la
loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible; vous
nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire
en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l'appât d'un
profit, fût-il illégitime, hélas! rend toujours crédule. Mais votre
promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi,
n'ayant pu que déplacer le capital et non l'accroître, n'a eu d'autre
résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de
la cherté. Nous venons vous demander d'élever législativement le taux
des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé
législativement le prix de la subsistance.»
Je sais bien ce qu'on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On
lui dirait, et avec raison: «Il nous est impossible d'élever par la
loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un
capital donné plus de salaires qu'il n'en renferme.»
Mais je me figure que l'ouvrier répliquerait: «Eh bien! ce que vous
dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait
indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre
pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne
demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits
soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est
inaccessible à l'intervention législative.»
En vérité, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait répondre. Et
remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des présomptions, des
probabilités qu'on peut repousser une telle requête. Il faut une
certitude absolue[68].
[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de
l'éditeur._)]
Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les
salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu'en Bretagne, et
elles en ont conclu qu'ils tendent à se mettre au niveau du prix de la
vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui
prennent leur source dans un capital donné, ne peuvent pas varier à
l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas
cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande
moyenne des salaires s'élève dans un pays, en vertu d'une loi qui
_déplace_ le capital sans l'accroître.
Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans,
quand nous avons commencé notre oeuvre, les événements, avec une voix
plus forte que la nôtre, se sont chargés d'y répondre; car la disette
est survenue et la cherté avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le
salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné
raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manière la plus
claire.
Quand le prix de la subsistance renchérit, l'universalité des hommes
dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc
moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la
stagnation de l'industrie, qui amène forcément la baisse des salaires.
En sorte que, dans les temps de cherté, l'ouvrier est froissé par les
deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par
l'élévation du prix de la vie.
La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté
naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en
conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car
l'humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne
changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous
comment, à la longue, l'équilibre se rétablit? Par la mort. La mort
prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire
descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des
salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la
cherté de la vie.
Puisque j'ai touché à ce formidable sujet de la population, je
relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse.
On nous a dit: Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe
ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la
vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de
bien-être aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce
bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés
dans leur condition actuelle.
D'abord, cela n'est pas sûr; il est possible que le capital augmente
pendant ses vingt années aussi rapidement que la population.
Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance
que donnent vingt ans de bien-être.
Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la
faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt années de bien-être?
est-ce une chose à dédaigner? Mais c'est ainsi que la société
progresse. D'ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre
qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la
réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir?
Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par
aucun autre impôt? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et
qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre? Je vous
dirai: À quoi bon? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle
soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en
vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient,
sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l'humanité est ainsi
faite que c'est précisément à multiplier qu'elle aime à consacrer ce
qu'on lui laisse de bien-être; et faut-il pour cela considérer ce
bien-être comme perdu, le lui refuser d'avance?
Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait à un individu
au lieu de s'adresser à une nation ou à une classe?
Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire
épouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend
pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le
moment arrive, mais le patron leur fait cette morale:
«Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils
vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous
marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous
seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous
voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que
vous désirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite légitimité.»
La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que
pourrait faire l'humanité à l'objection que je réfute. «Payez-moi ce
qui m'est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que
j'en ferai, s'il est honnête? Vous dites qu'après m'être procuré les
jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai
toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si
j'emploie ainsi l'excédant de mes appointements, je ne pourrai pas
l'employer à autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en
ai pas profité? Autant vaudrait me refuser mon dîner d'aujourd'hui
sous prétexte que quand je l'aurai mangé, il n'en resterait plus
rien.» Appliquée à un peuple, l'objection est de cette force. Elle
revient à ceci: Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France
aurait 40 millions d'habitants; sous un régime libre, comme elle
aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions,
lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus
riches.
Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les
satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées,
toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes
les existences allumées au flambeau de la vie? Et est-on bien certain
que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre
manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus
conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]?
[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.]
Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commençant, je
laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de
celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j'ai mis à me
renfermer dans mon sujet, il m'est échappé quelques paroles qui aient
la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque
irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma
conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la
société cet antagonisme d'intérêts qu'on a voulu y voir. J'aperçois
bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre
le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier. Mais
tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on
découvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux,
qui est _le bien que chacun retire de la prospérité de tous_.
Regardez-y bien, et vous verrez que c'est là ce qui prévaudra sur de
vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des
classes! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il
n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens
se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre
commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que
l'échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle
solidarité qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres
en souffrent.
Moi qui ne crois pas à l'antagonisme réel des nations, comment
croirais-je à l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intérêt
divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l'humanité, et
gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la
Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence
d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que
l'intérêt a été placé dans le coeur de l'homme comme un mobile
indomptable; et, si sa nature était de diviser, il n'y aurait pas de
ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intérêt unit, à la
condition toutefois d'être bien compris; et c'est pour cela que
Malebranche avait raison de considérer l'erreur comme la source du mal
dans le monde. J'en citerai un exemple, tiré de la fausse application
qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent répétés aujourd'hui,
les mots _travail_ et _capital_.
On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela,
on est bien près d'avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre
les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu
axiome, qu'on répète avec tant de confiance, n'était qu'une erreur, et
plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que
le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que
les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait
concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est
impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait
concurrence à la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la
faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit
cette simple rectification! Si c'est avec lui-même et non avec le
travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs?
Est-ce que les capitalistes soient ruinés? Oh! non. S'ils font des
voeux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les
capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et
surabondent, s'offrent au rabais, jusqu'à ce que leur rémunération
tombe de degré en degré, jusqu'à ce qu'ils deviennent comme ces
éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à
sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu'à ce qu'ils descendent
enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par
conséquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais,
sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde
économique est plein de ces asymptotes. Voilà la _communauté_, je ne
dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des
temps et au point de départ de la société; mais la _communauté_ qui
est la fin de l'homme, la récompense de ses longs efforts, et la
grande consommation des lois providentielles. D'un autre côté, que
doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'être entourés
d'une population chétive, souffrante et dégradée? Non; mais que toutes
les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts
épurés, afin que la clientèle s'ouvre et s'élargisse indéfiniment
devant eux. La _clientèle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il
est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien
des problèmes, les idées d'union, de concorde et de paix. Sachons
détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la
prospérité dans les faveurs, les priviléges, l'esprit d'exclusion,
toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur
nous-mêmes par la ruine de la _clientèle_. Accoutumons-nous au
contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la
vaste circonférence qui nous entoure, c'est-à-dire sur le monde
entier, ne fût-ce qu'en considération du bien qui, sous forme d'une
plus vaste et plus riche _clientèle_, se reflétera infailliblement, à
la longue, dans notre propre sphère d'activité.
Enfin, Messieurs, puisque j'en suis à disséquer des mots, j'appellerai
encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait
confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d'effroi,
comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui
semble qu'il s'élabore au sein du corps social une aristocratie
d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie
de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les
difficultés qu'ont surmontées nos pères; et il se demande si
l'humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats
suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi
demandé à ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait
dire, quelle était sa signification; et je l'ai trouvé vide. Je vous
disais, à la dernière séance, qu'il fallait beaucoup se méfier des
métaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude
absurde que, par l'abus des mots, on était parvenu à établir entre
l'échange et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude
ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le
travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il
n'y a pas même d'opposition à établir entre bourgeoisie et peuple,
puisque l'une et l'autre s'élèvent par le travail. Sans quoi, il
faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualité
s'affranchit du joug de la misère,--l'activité, l'ordre, l'économie,
la tempérance,--sont le chemin de l'aristocratie et le fléau de
l'humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises. (_V.
ci-après le nº 51._)
Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère
seul la fonction électorale. Quoi qu'il en soit de ce privilége, que
je n'ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie
attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes
et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j'ai eu
occasion, aujourd'hui même, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi,
quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l'ordre et le
cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse? Non;
je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une
preuve, qui est décisive, c'est que le système qu'elle a établi
l'opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière,
sinon au même degré. Pour qu'on pût voir le germe d'une aristocratie
naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer
par prouver que ceux mêmes qui les votent n'en sont pas victimes.
S'ils le sont, leurs intentions sont justifiées; et le lien de la
solidarité humaine n'est pas infirmé.
Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l'avoue, ma confiance
dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des
subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un
abaissement des droits sur l'entrée du bétail. La Chambre a repoussé
cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repoussée que je la blâme; en
cela elle n'aurait fait que persister dans un système qui, selon moi,
n'est imputable qu'à l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser
la mesure; elle a refusé de l'examiner, elle a fui la lumière, elle a
mis une sorte de passion à étouffer le débat; et, par là, il me semble
qu'elle a proclamé, à la face du monde, qu'elle avait bien réellement
la conscience de son tort.
Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je
persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l'on veut la
bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-même. La
Chambre ne sait pas l'économie politique, voilà tout. Et le peuple, la
sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez
l'immense majorité des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens,
que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincères. Et pourquoi?
parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart
des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème?
le voici: «Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence?» et
fort naïvement ils répondent: «Non.»--Ne les blâmons pas trop; car la
concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier
aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et
réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est
l'antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force
qui pousse notre race vers les régions de l'égalité. Pourrait-on voir
des symptômes aristocratiques dans une loi sur l'hygiène, qui aurait été
rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la
circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne
blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite?
Qui donc a le droit de reprocher à la législature d'avoir élevé le
prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause
commune avec elle? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes
craintes, les mêmes illusions? ne voteraient-ils pas les mêmes
restrictions, s'ils y étaient appelés? Qu'ils commencent donc par
étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par
mettre la législature en demeure, par réclamer justice; et si justice
leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus
loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront
raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces
jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanité:
Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans
son propre intérêt?--Puisse la législature rendre inutile la solution
de ce problème!