20 Juin 1841.

Pour la seconde fois, la réduction de l'impôt sur le sel a été votée

par la Chambre des députés à la presque unanimité; ce qui n'aura

d'autre conséquence, à ce qu'il paraît, que de déterminer le ministère

à mettre la question à l'étude pour l'année prochaine.

Parmi les arguments dont on s'est servi dans le débat, il en est un

qui revient à propos de toute réduction de taxes et particulièrement

au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de

rectifier les idées qui ont été émises à ce sujet.

Les députés qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru

devoir prédire un accroissement de consommation, d'où ils concluaient

que le déficit du Trésor serait bientôt à peu près comblé.

Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la

consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait

directement par l'homme, était aujourd'hui tout ce qu'elle peut être;

qu'elle ne serait point modifiée par la réduction de la taxe, ni même

alors que le sel serait gratuit; d'où la conséquence que le déficit du

Trésor serait exactement proportionnel à la diminution de l'impôt.

Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manière

générale cette question:

«Une diminution dans la taxe, et par conséquent dans le prix vénal de

l'objet taxé, entraîne-t-elle _nécessairement_ un accroissement de

consommation?»

Il est certain que ce phénomène s'est produit si souvent, qu'on

pourrait presque le considérer comme une loi générale.

Cependant, il y a une distinction à faire.

Si l'objet que frappe la taxe est d'une nécessité telle que ce soit

une des dernières choses dont l'homme consente à se passer, la

consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle

peut être. Alors, à mesure que l'impôt en élève le prix, il arrive

qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet supposé

nécessaire. De même, si le prix baisse par suite d'une réduction

d'impôt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais

celle des choses dont on avait été forcé de se priver pour ne pas

manquer de l'objet indispensable.

Il faut à l'homme, pour respirer, une certaine quantité d'air.

Supposons qu'on parvienne à le frapper d'une taxe élevée: l'homme fera

évidemment tous ses efforts pour continuer à avoir la quantité d'air

sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera à ses outils, à ses

vêtements et même à ses aliments, avant de renoncer à l'air; et si

l'on vient à diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation

de l'air qui augmentera, mais celle des vêtements, des outils, des

aliments[51].

[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est

infaillible ici et ne nuit à personne. Il en est tout autrement de ces

effets vantés par l'école protectionniste, à l'égard desquels l'auteur

a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront

prêt à examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2

de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176 à 182.--(_Note de

l'éditeur._)]

Il nous semble donc que ceux de MM. les députés qui ont repoussé la

réduction de l'impôt du sel, en se fondant sur ce que la consommation,

malgré la taxe, est tout ce qu'elle peut être, ont, sans s'en douter,

produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre

l'exagération de cet impôt. C'est comme s'ils avaient dit: «Le sel est

une chose si indispensable à la vie, que, dans tous les rangs, dans

toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le

prix, une quantité déterminée et invariable. Maintenez-le à un prix

élevé, n'importe; l'ouvrier se vêtira de haillons, il se passera de

remèdes dans la maladie, il se privera de vin et même de pain plutôt

que de renoncer à une portion quelconque du sel qui lui est

nécessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vêtir, se

mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.»

Il est donc impossible d'échapper à ce dilemme:

Ou la consommation du sel augmentera par suite de la réduction du

prix; en ce cas, le trésor n'aura point à subir la perte annoncée;

Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un

objet tellement nécessaire à la vie, que la taxe la plus exagérée n'a

pu déterminer les hommes, même les plus pauvres, à en retrancher de

leur consommation une quantité quelconque.

Et quant à nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impôt un argument

plus décisif.

Il est vrai que les besoins du Trésor sont toujours là, comme une _fin

de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hélas! une

chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si

l'on veut voter ces réductions d'impôts, il ne faut pas commencer par

voter sans cesse des accroissements de dépenses. Combien de temps doit

durer l'éducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive

enfin à la découverte ou du moins à l'application de cette triviale

vérité? C'est un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre.

Modérez l'excès des _travaux_ publics, s'est écrié M. Dupin aîné qui,

du reste, nous semble avoir donné à tout ce débat sa véritable

direction. Nous répéterons ce mot avec une légère variante. Modérez

l'excès des _services_ publics, ne laissez à l'État que ses

attributions véritables; alors il sera facile de diminuer les dépenses

et par conséquent les impôts[52].

[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget républicain_; et page

468, le _Discours sur l'impôt des boissons_.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 95 / 170 题