Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience,
placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection
suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle
préoccupe beaucoup d'esprits sincères.
«Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment
mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la
fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par
exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté
des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri,
vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des
produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait
fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de
ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il
en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire
davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée
aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa
tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses
efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage:
«Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu,
tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour
que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de
ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de
savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à
la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous
imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,
à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons
plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu
nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau
moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.»
Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la
restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,
un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si
elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la
population de son inertie naturelle.
La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant
conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non
aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au
contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail
auquel il se livre.
Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit
étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront
plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus
grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le
produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront
dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le
pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail
en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le
_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse.
Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la
mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un
peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi
sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la
restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas
être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est
demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela
fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai
plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus
rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des
jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter
par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est
possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des
gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce
qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des
affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son
_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au
point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés
et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?
[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.
XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos
jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les
gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences.
Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez
d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une
classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans
l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part,
placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit
Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et
la vie_[48].
[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et
socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]
Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore
quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent
l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une
proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système
protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même.