16 Janvier 1848.

Un de nos abonnés hommes de beaucoup de lumières et d'expérience,

placé dans une haute position sociale, nous soumet l'objection

suivante, à laquelle nous nous empressons de répondre, parce qu'elle

préoccupe beaucoup d'esprits sincères.

«Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment

mieux s'abstenir du travail que d'avoir à se reposer de la

fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par

exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la liberté

des échanges en Espagne. L'habitant sera mieux logé, nourri,

vêtu, parce qu'avec ses produits il achètera à l'étranger des

produits meilleurs et à plus bas prix que ceux qu'il pourrait

fabriquer; mais il n'achètera toujours que dans la proportion de

ce qu'il produit lui-même. La première amélioration obtenue, il

en restera là, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire

davantage. La protection (peu importe la forme) mesurée, limitée

aux industries vitales, a pour but de le solliciter à vaincre sa

tendance naturelle en lui assurant un dédommagement de ses

efforts. L'homme d'État ne pourrait-il lui tenir ce langage:

«Livré à tes instincts naturels, tu produis peu, tu achètes peu,

tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour

que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te dédommager de

ta peine, pour te stimuler à l'étude qui te donnera plus de

savoir, à l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, à

la pratique qui te donnera plus d'habileté, nous allons nous

imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,

à acquérir les mêmes produits à l'étranger; _nous te les payerons

plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu

nous donnes une production nouvelle, et par conséquent un nouveau

moyen d'échanger, une faculté plus grande d'acheter.»

Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la

restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,

un _sacrifice_, infligés à la population. Seulement, il se demande si

elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la

population de son inertie naturelle.

La paresse d'un peuple étant posée en fait, notre correspondant

conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est à sa paresse et non

aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au

contraire à même de retirer plus de jouissances du peu de travail

auquel il se livre.

Si un homme d'État intervient et dit: «Nous allons exclure le produit

étranger; tu le feras toi-même, et tes concitoyens _te le payeront

plus cher_, afin de te déterminer au travail par l'appât d'un plus

grand gain,» le résultat sera que tous ses concitoyens, payant le

produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront

dans une moindre proportion des industries déjà existantes dans le

pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail

en en décourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le

_sacrifice_ atteint le but, qui est de détruire la paresse.

Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la

mission d'un homme d'État de diminuer les moyens de satisfaction d'un

peuple, dans l'espérance de secouer son inertie. Après avoir établi

sans _arrière-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la

restriction est un sacrifice général, demander si elle ne peut pas

être utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est

demander s'il ne serait pas bon dans le même but, à supposer que cela

fût praticable, de diminuer la fertilité du sol, d'enfoncer le minerai

plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus

rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abréger la durée des

jours, de donner à l'Espagne le climat de l'Écosse, afin de solliciter

par la vive piqûre des besoins l'énergie des habitants. Il est

possible que cela réussît. Mais est-ce là la mission des

gouvernements? Le droit des hommes d'État va-t-il jusque-là? Et parce

qu'un homme a été poussé par le vent des circonstances au timon des

affaires, parce qu'il a reçu une commission de ministre, son

_omnipotence_ légitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au

point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficultés

et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?

[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.

XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

Une telle pensée a sa source dans cette doctrine fort répandue de nos

jours, que les gouvernés sont de la matière inerte sur laquelle les

gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expériences.

Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez

d'importance aux fonctionnaires publics et de les considérer comme une

classe _improductive_. Les écoles modernes nous semblent tomber dans

l'exagération contraire, en faisant des gouvernants des êtres à part,

placés en dehors et au-dessus de l'humanité, ayant mission, comme dit

Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volonté, le mouvement et

la vie_[48].

[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalauréat et

socialisme_.--(_Note de l'éditeur._)]

Nous contestons au législateur une telle _autocratie_, et plus encore

quand elle se manifeste par des mesures qui, après tout, n'encouragent

l'un dans une certaine proportion qu'en décourageant l'autre dans une

proportion plus grande encore, comme c'est le propre du système

protecteur, selon notre honorable correspondant lui-même.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 91 / 170 题