Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie
politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme
incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le
commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées
subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre
heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une
inconséquence.
Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci
M. de Noailles à la Chambre des pairs:
«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du
commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_...
L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre
_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un
mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre
la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...
_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.)
Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et
diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de
la théorie professée ici par le noble pair.
Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les
autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir,
loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si
grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre
seulement pour les montrer[46].
[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste
indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le
thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment
reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école,
M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce
des nations_.--(_Note de l'éditeur._)]
Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa
clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut
appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la
maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris
soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent
à la toilette.
D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple
spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce
peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce
peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour
tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et
le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il
accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du
merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une
semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant
peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même.
En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être
la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à
nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et
de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement
ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et
anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles
déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les
producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur
anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de
même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands;
et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la
destruction de l'humanité tout entière.
Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée
généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent
surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de
vendre, non d'acheter?
Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le
croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui
du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a
dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et
justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été
l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous
l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la
liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est
beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:
Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas
dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils
veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des
fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses
au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de
leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances
qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces
jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense
elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins
possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est
d'obtenir beaucoup en donnant peu.
Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et
pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce
prix.