24 Janvier 1847.

Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie

politique qui fait considérer la propriété d'un peuple comme

incompatible avec la prospérité d'un autre peuple, qui assimile le

commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées

subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre

heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une

inconséquence.

Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononcé ces jours-ci

M. de Noailles à la Chambre des pairs:

«On sait que l'intérêt de l'Angleterre serait l'anéantissement du

commerce de l'Espagne pour _qu'elle pût l'inonder du sien_...

L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l'Angleterre

_trouve son profit à ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un

mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre

la porte à vouloir posséder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...

_à nourrir et à vêtir un peuple nombreux_.» (Très-bien.)

Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et

diplomatique. Nous nous bornons à signaler l'absurdité et le danger de

la théorie professée ici par le noble pair.

Dire qu'un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les

autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vêtir,

loger, héberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si

grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre

seulement pour les montrer[46].

[Note 46: Cette pensée qui a plus d'une fois excité la juste

indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le

thème favori de l'école protectionniste. Elle a été récemment

reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école,

M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son _Essai sur la liberté du commerce

des nations_.--(_Note de l'éditeur._)]

Ce qui fait la richesse d'un négociant, c'est la richesse de sa

clientèle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut

appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la

maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris

soit ruiné, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent

à la toilette.

D'un autre côté, il semble, d'après M. de Noailles, qu'un peuple

spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres,--qu'en cela ce

peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce

peuple désire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour

tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et

le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il

accepterait étant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du

merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une

semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant

peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-même.

En vérité, il est temps qu'un pareil tissu de banalités cesse d'être

la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à

nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu'elles oseront se produire et

de quelque bouche qu'elles émanent; car elles ne sont pas seulement

ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et

anti-sociales. En effet, à moins de vouloir s'en tenir à de puériles

déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les

producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur

anglais a intérêt à l'abaissement et à la ruine du globe, il en est de

même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands;

et nous vivons dans un monde où nul ne peut s'élever que par la

destruction de l'humanité tout entière.

Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une idée

généralement reçue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent

surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de

vendre, non d'acheter?

Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le

croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui

du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a

dirigé toute leur politique pendant des siècles; ce qui explique et

justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été

l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est placée aujourd'hui sous

l'influence d'un principe diamétralement opposé, le principe de la

liberté; et, dans cet ordre d'idées, ce qui est vrai, le voici; c'est

beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:

Les Anglais désirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas

dans leur île, ou qui n'y viennent qu'en quantité insuffisante. Ils

veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des

fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses

au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de

leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances

qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces

jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu'elle en pense

elle-même) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins

possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est

d'obtenir beaucoup en donnant peu.

Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple!--Et

pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est à ce

prix.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 89 / 170 题